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Société

Halal : Le Pen exploite le manque de transparence sur le dos des musulmans de France

Rédigé par Pauline Compan et Hanan Ben Rhouma | Mercredi 22 Février 2012

Depuis ce week-end, le halal squatte les médias. Le point de départ de la machine à polémiques ? Les propos de Marine Le Pen, samedi 18 février à Lille. Pour la présidente du Front national, « toute » la viande distribuée en Ile-de-France serait « halal ». Un amalgame entre la production, exclusivement halal, des trois abattoirs de la région traitant ovins et bovins et la consommation francilienne de viande qui provient, en revanche, de toutes les régions de France et relève principalement du circuit classique. Un an après ses propos sur les prières de rue, Marine Le Pen occupe à nouveau le haut de l’affiche sur le dos des musulmans et les médias se sont engouffrés dans la brèche.



Halal : Le Pen exploite le manque de transparence sur le dos des musulmans de France
Le halal est dans toutes les assiettes, selon Marine Le Pen. Samedi 18 février, à Lille, elle a déclaré devant quelques journalistes de la presse écrite que « l'ensemble de la viande qui est distribuée en Ile-de-France, à l'insu du consommateur, est exclusivement de la viande halal. Cette situation est une véritable tromperie, le gouvernement est informé de cette situation depuis des mois. » Des propos qu’elle accompagne de l’intention judiciaire, celle de porter plainte contre X pour « tromperie aux consommateurs ».

L’affirmation est fausse et joue sur l’ambigüité du mot « distribution ». Mais peu importe, le buzz est fait et la candidate frontiste s'en tire à bon compte en tentant de rectifier le tir mardi 21 février, dans la matinale de France Inter : « D’après nos études, 40 à 45 % de la viande consommée en Ile-de-France provient de ces abattoirs (halal de la région, ndlr). » Et à Mme Le Pen de préciser que sans indication pour le consommateur, « 100 % de la viande est suspecte ».

Le halal au marché de Rungis quasi-inexistant

Les professionnels du secteur sont très vite montés au créneau : oui, trois des quatre abattoirs d'Ile-de-France (un étant réservé aux porcs) suivent le rituel religieux mais leur volume représente moins de 2 % de la consommation francilienne de viande. Nicolas Sarkozy, en visite surprise, mardi 21 février à Rungis, y est aussi allé de son estimation : « 200 000 tonnes de viande sont consommées annuellement dans la région et seulement 2,5 % sont des viandes rituelles casher et halal. »

La plupart des professionnels viennent en effet se servir au marché de Rungis, où la viande provient très majoritairement des grandes zones d'élevage françaises comme la Bretagne, la Normandie et la Bourgogne. Et, de toute façon, les abattoirs franciliens ne suffiraient pas à nourrir la région, car « les tonnages abattus en Ile-de-France sont minimes », précise Pierre Halliez, directeur général du Syndicat des entreprises françaises des viandes (Sniv-Sncp).

« Marine Le Pen, quant à elle, ne fait qu’essayer de récupérer les démarches électoralistes entreprises par la droite, à son compte » réagit Asidcom (Association de sensibilisation, d’information et de défense de consommateurs musulmans) sur son site Internet, parlant d’une « campagne forcenée menée contre l’abattage religieux en France, un comportement dangereux vis-à-vis du vivre ensemble et de l’harmonie sociale ».

L'actualité minée par un faux débat

En agitant le fantasme de l’islamisation de la société par sa nourriture, Marine le Pen fait mouche. Et même si les chiffres avancés ne sont pas crédibles, désormais le mal est fait. D'autant que les mass médias se sont tous engouffrés dans la brèche ouverte par Marine. Reportages et commentaires sur le halal ont fleurit en masse ces derniers jours.

Pour y voir plus clair, la sociologue Florence Bergeaud-Blackler, auteur de Comprendre le halal, mentionne les chiffres de l’étude de la Direction générale de l'alimentation (DGAL) de 2008, qui parle, en effet, d’environ un tiers de bêtes abattues rituellement en France pour 6 à 7 % de consommateurs. Des chiffres fondés « sur les déclarations des abattoirs » est donc « sûrement sous-estimés », selon l'experte. Sachant que le halal ne fait pas l'objet d'une norme à ce jour en France, on en oublie toutefois la proportion de faux-halal, encore difficile à quantifier à ce jour.

Si on s'en tient aux chiffres présentés, alors comment expliquer le différentiel ? « Une petite partie part à l’exportation, affirme Mme Bergeaud-Blackler, le reste part effectivement dans le circuit classique. » Il est, en effet, plus intéressant pour un abatteur de faire du « tout-halal » que de faire deux chaînes de production différentes, plus coûteuses. Autre explication : les musulmans auraient une nette tendance à consommer les abats et les morceaux de viande à bouillir, moins chers et plus adaptés à leurs goûts. Le reste des carcasses est ainsi remis dans le circuit classique.

La traçabilité des produits en cause

En décembre 2011, le gouvernement a fait paraître un nouveau décret à destination des abattoirs. Dès le 1er juillet 2012, toute production de viande rituelle devra faire l’objet d’une autorisation préalable en préfecture. Un texte « satisfaisant » pour le président du CFCM, Mohammed Moussaoui, mais qui ne fait pas l’unanimité.

« Si l’objectif était de permettre une meilleure traçabilité de la viande, c’est, en tout cas, raté et demander aux abattoirs de déclarer leurs commandes pour avoir l’agrément n’est pas réaliste, c’est de la poudre aux yeux », précise Mme Bergeaud-Blackler. L’avantage de ce décret est de permettre de compter précisément le nombre de bêtes abattues rituellement, « mais à condition que les chiffres soient rendus publics ». Surtout, il ne règle pas le problème de traçabilité, « pourtant réclamé par une grande partie des musulmans eux-mêmes ».

Sûr que plus de transparence au sein des abattoirs ne pourrait être que bénéfique pour les consommateurs non-musulmans et musulmans. En attendant, ce sont à ces derniers d’assumer les retombées psychologiques négatives de cette nouvelle polémique électoraliste de la part du FN, qui lui permet de fausser les vrais débats de la présidentielle et de masquer les grosses faiblesses de son programme socio-économique. Quoi de plus facile alors que de s'attaquer à l'islam, d'autant que la voix des musulmans restent trop peu entendus et mise en valeur dans l'espace public.






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