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Société

Cochon : de l'interdit alimentaire à l'emblème islamophobe

Rédigé par Mérième Alaoui | Lundi 13 Mai 2013 à 12:10

           

Pour les musulmans comme les non-musulmans, l’interdiction de manger du porc intervient systématiquement quand on définit l’islam. Pourtant, elle ne figure pas dans les cinq piliers. Dégoût, paranoïa, symbole de l’islamophobie… pourquoi une telle obsession du cochon ?



Apprécié ou interdit, le porc revêt divers symboles selon les cultures. En France, en plein climat d’islamophobie décomplexée, il est devenu le symbole de l’identité nationale contre la présence musulmane.
Apprécié ou interdit, le porc revêt divers symboles selon les cultures. En France, en plein climat d’islamophobie décomplexée, il est devenu le symbole de l’identité nationale contre la présence musulmane.
L’interdiction de manger du porc ne fait pas partie des cinq piliers de l’islam que sont la profession de foi (shahada), la prière (salât), le jeûne du Ramadan (sawm), l’impôt social purificateur (zakât) et le pèlerinage à La Mecque (hajj). Logiquement, manger du porc est donc moins grave que de ne pas prier…

Pourtant, si la prière n’est pas observée de façon quotidienne par la majorité des musulmans (61 %, IFOP 2007), l’interdiction du porc fait presque l’unanimité (74 % achètent de la viande halal systématiquement ou la plupart du temps, IFOP 2009).

La présence du porc devient même une obsession. La découverte d’ADN ou de gélatine de porc dans certains produits de consommation bannissent à jamais ces aliments pour les musulmans… Ce qui a ouvert la voie à toute une gamme de produits halal et donc à un business florissant.

Arguments sanitaires

Mais sait-on au moins précisément pourquoi le porc est interdit ? Selon un sondage lancé le 20 janvier 2012 par Saphirnews.com, sur les 390 votants, 30 % avouent ne pas savoir pourquoi. Dans le texte coranique, l’interdiction est plusieurs fois évoquée : « Il vous est interdit de consommer la bête morte, le sang, la viande de porc, celle d’un animal immolé à d’autres divinités qu’à Dieu, la bête étranglée, assommée, morte d’une chute ou d’un coup de corne (…) » (Coran, s. 5, v. 3) ; ou encore dans les sourates 2/173, 6/145 et 16/115, où « (sa) consommation constitue une souillure ». Mais nulle part il n’est expliqué concrètement pourquoi.

Interdiction divine sans raison apparente ? Aussi, nombre de musulmans avancent l’argument de la prévention sanitaire. Le porc est le seul animal qui peut consommer des déchets, voire ses propres excréments. Dans l’Arabie antique et dans de nombreux pays encore aujourd’hui, il vit au milieu des ordures. Mais surtout, la viande de porc contient des bactéries pathogènes. Pour la consommer il faut une cuisson très importante. Difficile dans les pays orientaux de l’époque de trouver les combustibles pour cuire les aliments aussi longtemps. Aujourd’hui, la science a d’ailleurs prouvé que l’animal est porteur de nombreuses maladies dangereuses comme la listeria monocytogenes, le tænia solium ou la maladie de la vésiculeuse de porc s’il est mal cuit.

Osons poser la question : avec les technologies actuelles, est-ce que cette interdiction sanitaire est toujours valable ? S’il est clair que la question du porc est l’une des rares qui ne fait l’objet d’aucun débat chez les musulmans, c’est aussi à cause du dégoût que cet animal, supposé sale, procure. Toujours selon les réponses des Saphirnautes, « il est sale, il mange sa souillure… », « C’est le seul animal qui mange ses excréments »

Chez les juifs, les chrétiens et les bouddhistes

Ce précepte religieux est en réalité antérieur à l’islam. Dans la tradition juive, l’animal est interdit sous toutes ses formes : viande, cuir, animal vivant. Cela est clairement évoqué à plusieurs endroits dans la Torah et les Nevi’im. Tout comme en islam, la raison n’est pas expliquée. Les questions d’hygiène et de santé sont communément admises aujourd’hui.

À l’exception des églises adventistes du septième jour et éthiopienne orthodoxe, le christianisme lève l’interdit alimentaire juif. « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de la bouche » (Mathieu XV, 11).

À partir du XIIIe siècle, l’image du bon cochon est même associée au saint. Saint Antoine est accompagné d’un cochon dans son iconographie. Et l’ordre des Antonins, spécialiste dans l’élevage des porcs, fournissaient de la viande aux pauvres. L’islam, la dernière religion monothéiste révélée, s’oppose clairement au christianisme, en reprenant l’interdiction juive avec une exception. Est autorisé à consommer de la viande de cochon celui qui ne trouve rien d’autre pour se nourrir.

Chez les bouddhistes tibétains, le porc représente l’ignorance, il est même à l’origine de la misère du monde. En revanche, en Chine et au Vietnam, il est symbole de prospérité et d’abondance. Il existe même une année du cochon dans le calendrier zodiacal chinois. La patience et la générosité caractériseraient les natifs de ce signe.

Habitudes alimentaires

Aujourd’hui, en Europe, le porc est devenu une tradition. En France, l’art de la cochonnaille se transmet de génération en génération. Saucisson, viandes, abats de porc, tout est décidément bon dans le cochon… La pratique de la charcuterie remonte aux temps des Romains, qui ont inventé le salage et le fumage pour conserver de la viande sans glace ni réfrigérateur.

Une culture si forte qu’en bon petits Français qu’ils sont les musulmans l’ont intégrée. Si l’animal les « dégoûte », ce n’est pas le cas du jambon blanc, du jambon cru et autres saucissons. Les industriels du halal l’ont bien compris et rivalisent d’ingéniosité pour proposer aux consommateurs des produits qui se rapprochent le plus possible de la charcuterie traditionnelle française…

Mais, selon les amateurs de cochonnaille ou les convertis qui ont goûté à la charcuterie, il y a encore des efforts à faire sur le goût. Peut-être que les producteurs halal pourraient faire appel à des goûteurs convertis pour les aider à affiner leur travail ? Car les musulmans raffolent de leur saucisson pour les apéritifs entre amis, et ont besoin de leurs lardons pour les pâtes carbonara…

Sans l’assumer toujours clairement, les consommateurs de culture musulmane ont intégré la charcuterie dans leurs habitudes alimentaires.

Symbole de l’islamophobie

Plus qu’un animal, le cochon est devenu un symbole de la culture française. À tel point que les islamophobes s’en emparent. Selon Abdallah Zekri, président de l’Observatoire contre l’islamophobie, qui note une explosion des actes islamophobes de + 42 % en 2012, 12 % de ces actes anti-musulmans sont liés au porc. « Des lettres truffées d’insultes de type “sales porcs”, des dessins de cochon tagués et, pire, des têtes de porc ou du sang retrouvés dans les mosquées… Oui, le porc est devenu le symbole de l’islamophobie », analyse Abdellah Zekri.

En mars 2010, une quarantaine de personnes cachées derrière un masque de cochon avait envahi le restaurant Quick de Villeurbanne (Rhône). Membres ou sympathisants du groupe d’extrême droite Bloc identitaire, ils protestaient contre la mise en place du menu halal venu remplacer le bacon dans ce fast-food.

Quelques mois plus tard, le Bloc identitaire se joint à Riposte laïque pour l’organisation d’un « apéro saucisson-pinard » prévu pour le 18 juin 2010, en plein quartier de la Goutte-d’Or, à Paris 18e. Malgré son interdiction par la préfecture de police, le rassemblement a marqué les esprits et le cochon est devenu un symbole de l’islamophobie assumée. À Reims, le 20 avril 2011, une tête de porc a été trouvée devant l’une des portes de la mosquée avec l’inscription « Ici repose Mahomet ».

Mais c’est l’année 2012, année de l’élection présidentielle, qui a connu une recrudescence des actes islamophobes. En janvier, deux têtes de porc sont découvertes sur le chantier d’une mosquée de Nanterre (Hauts-de-Seine). En août, deux nouvelles têtes de cochon sont déposées sur le portail de la mosquée de Montauban (Tarn-et-Garonne) accompagnées cette fois d’une importante mare de sang… Et en février 2013, ce sont les mosquées de Meximieux (Ain) et de Mulhouse (Alsace) qui reçoivent des enveloppes contenant du jambon….

Des images douloureuses pour les musulmans qui se sentent souillés… Car le cochon est bien plus qu’une viande interdite, c’est l’emblème d’une violence et d’un sentiment de rejet à l’encontre des fidèles de l’islam.


Première parution de cet article dans Salamnews, n° 42, mars 2013.






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