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Religions

Achoura, une fête aux spécificités chiites et sunnites

Par Kamel Meziti*

Rédigé par Kamel Meziti | Samedi 24 Novembre 2012

Achoura est célébré le 10e jour de Muharram. Cette fête du calendrier islamique, mineure pour les sunnites, revêt une importance majeure chez les chiites.



Achoura, une fête aux spécificités chiites et sunnites

SPÉCIFICITÉ CHIITE DE ‘ASHURA

Dans le chiisme, à la signification initiale de la fête d’Achoura (‘Ashura) a été ajouté un sens tout à fait différent : la commémoration du martyre du troisième imam des chiites et de ses partisans par le califat omeyyade.

Le 10 Muharram de l’an 680 de l’ère chrétienne, Hussein, petit-fils du Prophète et fils de Ali ibnou abi Tâlib, quatrième calife de l’islam, marche sur l’Irak, pour faire valoir ses droits à la succession califale, ouverte après l’assassinat de son père, imputée aux Omeyyades.

Hussein et son armée sont défaits, malgré une opposition farouche, par les troupes du calife Yazid Ier envoyé de Damas.
Hussein fut, selon la tradition, décapité et son corps mutilé. Il est enterré à l’endroit même où il mourut, et Karbala est aujourd’hui un grand centre de pèlerinage chiite.

Si la notion de « fête religieuse » au sens anthropologique se décline comme un temps sacré par lequel les fidèles entrent en communion avec le divin, nul doute qu’il convient de chercher le paradigme de la fête chiite dans les rites d’Achoura (1). Ces derniers débutent dès le 1er du mois de Muharram et se poursuivent jusqu’au 20 du mois de Safar, correspondant au jour d’Arba’ïn (littéralement « quarante », en arabe). Toutefois, la période de deuil proprement dite dure jusqu’à la fin du mois de Safar, que clôt le martyre de l’imam ‘Ali Rezâ Imam (29 Safar).

Durant ces deux mois de deuil, toute festivité profane est prohibée, particulièrement les noces. Chants, danses, soins corporels (maquillage, henné) sont aussi théoriquement interdits. Notons toutefois, que ces interdits revêtent un caractère encore plus prescriptif les 10 premiers jours de Muharram.

Le pèlerinage à Karbala

Achoura est donc synonyme de grand jour national de deuil pour les chiites. L’un des aspects de cette commémoration est le pèlerinage à Karbala, lieu du massacre, en Irak, où les pèlerins se mortifient souvent jusqu’au sang. Ainsi, l’Achoura chiite est marqué par des manifestations religieuses et folkloriques fort pittoresques (lamentations, flagellations, mortification...) de foules exaltées.

Ces cérémonials séculiers, dont la Ta’zieh (2) constitue le point d’orgue, sont inlassablement réitérés lors des processions chiites dans les villes du monde islamique mais ne sont pas vus d’un bon œil par les docteurs de la loi sunnites qui les considèrent comme une bida’a (3).

Pourtant, paradoxalement Achoura est aussi vécu comme un grand moment de joie par les chiites.

Achoura est un temps béni qui place les fidèles en présence de l’imam et qui transporte le croyant au cœur même du drame de Karbala. Achoura permet de partager les souffrances de Hussein qui devient un proche, un ami. Les rituels d’Achoura et leurs lots de mélopées plaintives font revivre le martyre de l’imam qui se « dévoile » à sa communauté. Et il n’est pas rare que l’imam se manifeste à travers des miracles qui suscitent ferveur et exaltation.
Ce fut le cas, par exemple, en 2008, lorsqu’on crut voir sur le mur d’une maison à Téhéran l’empreinte du corps de Hussein.

Les grands festins collectifs sont placés au moment d’Achoura sous le signe de la bénédiction (la nourriture est vecteur de tabarrok) (4) du petit-fils du Prophète, qui, selon la tradition populaire, vient parfois tremper son doigt dans le plat pour y laisser sa baraka.

L’abondance soudaine d’aliments divers et variés (pâtisseries, viande, fruits, boissons…) offerts aux passants dans les rues atteste, pour les croyants, de la présence divine et de cette bénédiction.

À l’origine, comme indiqué précédemment, Achoura constitue une fête « orthodoxe » au même titre que les deux grands Aïd (Aïd al-Adhâ et Aïd al-Fitr).

Ce sont donc les remous politico-historiques qui en transforment radicalement le sens dans la doctrine chiite. La mort du petit-fils du Prophète dans les conditions tragiques décrites plus haut devient alors progressivement l’un des pivots de l’eschatologie chiite.

CÉLÉBRATION DE LA FÊTE DE ‘ASHURA DANS LE SUNNISME

Dans le sunnisme, Achoura est une fête mineure qui n’en demeure pas moins la fête de la bienfaisance et de la générosité envers la famille, les parents, les orphelins, les déshérités.

Au Maghreb, Achoura, associé à une fête socio-familiale, revêt un aspect plus spirituel. On se sou-vient des défunts en leur rendant visite dans les cimetières, on brûle de l’encens... Achoura est également jour de charité et de festivités enfantines.

Pendant deux jours, les enfants, parés de leurs plus beaux habits, sont mis à l’honneur. Le premier jour, la tradition veut qu’on leur offre des cadeaux, des friandises, et que des spectacles viennent égayer les rues. Le deuxième jour, les enfants s’amusent à asperger d’eau les passants et leurs proches, une pratique connue sous le nom de zem-zem... Le soir venu, les enfants allument de grands feux (chouâlas), autour desquels ils sautent, chantent et dansent. Ils s’en vont aussi réclamer des friandises ou de la menue monnaie au voisinage. Ils reçoivent mille et un petits présents (jouets traditionnels, tambours, dits « taârijates », poupées, pistolets à eau…) et font éclater des pétards dans les rues.

Ainsi cette fête, qui dure deux jours, est perçue comme celle de l’enfance et de la famille. II est aussi d’usage d’y égorger des poulets et de préparer un dîner partagé en famille. Au Sénégal, des carnavals sont organisés à l’occasion de Tamkharite.

En Kabylie, dans la région du Djurdjura, Achoura témoigne de certaines traditions populaires an-cestrales décriées parfois par les milieux rigoristes. Les garçons nés au cours de l’année font l’objet d’un rite ancestral qui mobilise l’ensemble de la communauté.

La veille de « Taachourt », les femmes mettent à cuire à la vapeur du blé concassé après un passage chez le meunier. Une grande quantité est commandée du fait que toutes les familles sont invitées à la cérémonie, journée de bénédictions des futurs hommes des hameaux. Une fois cuit, le blé est assaisonné, placé dans des grands plats en bois et agrémenté d’œufs durs.

Le jour d’Achoura, au matin frileux avant les aurores, le bébé est habillé de neuf, puis enveloppé dans le burnous du père ou du grand-père. La cérémonie doit se dérouler au mausolée de Sidi el- Bachir. Sous les youyous et parfois salves de baroud, le nourrisson est porté par son père, suivi de l’entourage et du cortège, jusqu’au mausolée de Sidi el-Bachir où l’on a étalé tapis et autres couvertures. À l’arrivée, le bébé est ensuite roulé sur le sol recouvert pour la circonstance. Cet usage veut que l’enfant soit ainsi béni par le saint gardien alors qu’en même temps on adresse une prière à Dieu afin qu’il soit protégé. À la fin du rituel, chacun goûte à la préparation de blé concassé.

De retour au foyer, on reçoit les invités pour le café, beignets, gâteaux et autres pâtisseries. De midi jusqu’au soir, les convives défileront pour partager le repas où l’on servira couscous à la viande, salades, steaks et fritures. Les hôtes apporteront des cadeaux ou donneront de l’argent. À cette occasion, les habitants des environs ont droit à des journées joyeuses et animées où danses et tbal (petits tambours) sont de la partie. En outre, c’est en cette journée que nombre de fiançailles se concrétisent.

Actes charitables et retrouvailles familiales

On l’aura compris, en plus du jeûne recommandé en ce jour, les fidèles sont invités à redoubler d’actes charitables à cette occasion particulière. La Sunna est explicite en la matière :

« Quiconque aura donné à manger à un croyant la nuit de ‘Ashura sera considéré comme ayant nourri toute la communauté du Prophète. »
« Quiconque aura fait l’aumône le jour de ‘Ashura sera considéré comme n’ayant jamais renvoyé un nécessiteux. »
« Quiconque aura caressé la tête d’un orphelin le jour de ‘Ashura, Allah l’élèvera en dignité autant qu’il y a de cheveux sur la tête de l’enfant. »


Il est important de rappeler que ce geste a une haute portée symbolique et ne saurait se limiter à une gestuelle mécanique. En effet, par cet acte de solidarité, le fidèle doit se rappeler la condition de l’orphelin et faire preuve de compassion et de largesse à l’égard de toute personne dans le besoin.

Il est également recommandé de se montrer généreux à l’endroit de sa famille :
« Quiconque se montrera généreux à l’endroit de sa progéniture, Allah lui rendra la pareille toute l’année. »

C’est ce qui est à l’origine du célèbre dîner partagé en abondance avec la famille et les parents à cette occasion. Que ce soit autour d’un copieux trid oranais (5) ou d’une délicieuse chakhchoukha (6) constantinoise, Achoura, au-delà de son aspect religieux, est une occasion privilégiée pour des retrouvailles familiales et demeure un moment festif propice au resserrement des liens et à un regain de solidarité.

Par tradition, Achoura est aussi propice à l’acquittement de la zakât (7), cette aumône légale destinée à assister les plus démunis.

Les bienfaits d’Achoura

L’importance de cette fête peut s’illustrer à travers ce qu’en dit la Tradition musulmane elle-même :

« Allah le Très-Haut a prescrit aux enfants d’Israël le jeûne d’un jour dans l’année : le jour de ‘As-hura (10e jour de Muharram). Jeûnez-le et montrez-vous généreux envers votre famille ; quiconque se montrera généreux à l’endroit de sa progéniture, Allah se montrera généreux à son endroit toute l’année.
C’est en effet le jour où Allah a accordé le pardon à Adam, élevé Idris à une haute dignité, sauvé Noé (Nûh) en le sortant de sa pirogue, sauvé Abraham (Ibrâhîm) du Feu, révéla la Thora à Moïse (Mûssa), fait sortir Joseph (Yûssuf) de la prison, redonné à Jacob (Ya’qûb) la vue, sauvé Job (Ayyub), fait sortir Jonas (Yûnuss) des entrailles du poisson, fait traverser la mer aux enfants d’Israël, pardonné à David ses péchés, donné la royauté à Salomon (Suleymane), pardonné à Mu-hammad tous ses péchés passés et à venir.
C’est également le premier jour de la Création ; la première fois où la pluie est tombée est un jour de ‘Ashura, de même la première fois où la miséricorde divine est descendue sur Terre.
Quiconque y aura observé le jeûne, c’est comme s’il avait accompli un jeûne éternel et c’est le jeûne des Prophètes.
Quiconque aura vivifié par ses dévotions la nuit de l’‘Ashura, c’est comme s’il avait adoré Allah l’équivalent des habitants des sept cieux.
Quiconque y aura accompli une prière de quatre rak’ats en récitant à chaque rak’at une fois la sou-rate Al Fâtiha et 50 fois la sourate Al Ikhlâss, Allah lui pardonnera 50 années de péchés.
Quiconque aura donné à boire le jour de ’Ashura, il sera considéré comme n’ayant jamais renvoyé un nécessiteux.
Quiconque se sera lavé et purifié le jour de ‘Ashura ne tombera pas malade durant l’année sauf la maladie de la mort.
Quiconque aura caressé la tête d’un orphelin ou aura accompli une bonne action à son endroit, c’est comme s’il avait accompli de bonnes actions à l’endroit de tous les orphelins du monde.
Quiconque aura rendu visite à un malade, c’est comme s’il avait rendu visite à tous les malades du monde.
C’est le jour où Allah a créé le Trône, la Tablette et le Qalam. C’est le jour où l’archange Gabriel a été créé, le jour de l’Ascension de Jésus (‘Îssâ) et ce sera le jour de la Fin du monde. »
(Hadith rap-porté par Abu Horeira, Sahih al-Bukhari)

Ainsi Achoura, en islam, constitue aussi un jour anniversaire des plus grands événements marquants dans la genèse – au sens de création de l’Univers – et dans l’histoire de l’humanité.


Notes
1. Le calendrier chiite contient un certain nombre de « fêtes religieuses » commémorant le martyre des imams et donc de dates donnant lieu à des rites collectifs se référant à des événements historiques d’une importance centrale pour la mémoire de la communauté et son identité.
2. De l’arabe, signifiant « condoléances ». La Ta’zieh prend la forme d’un genre théâtral qui rejoue le massacre de l'imam Hussein.
3. Innovation blâmable en islam se fondant sur un propos prophétique : « Ne fait pas partie de notre communauté celui qui se frappe les joues, déchire ses vêtements et crie comme le font les gens de la jahiliyyah (époque de l’ignorance préislamique) dans une situation de deuil » (Sahih al-Bukhari). D’aucuns voient dans ces pratiques des survivances des mythes antiques de Tammūz et d'Adonis.
b[4.] De l’arabe baraka, cette notion centrale présente dans le soufisme se retrouve dans le chiisme. La baraka exprime une sorte d’effluve divine porteuse de bénédiction et de guérison.
5. Le trid ou rougag est le mets typiquement oranais, à base de pâte finement découpée puis noyée dans un bouillon de légumes et de viande généralement blanche, préparé à l’occasion d’Achoura.
6. La chakhchoukha chakhchakh » veut dire émietter en berbère) préparée dans le Constantinois est un plat se composant de pâte émiettée, arrosée de sauce rouge à la viande, épicée, de pois chiche, et, dans quelques régions, de courgettes, de carotte et de navet, ou encore de pommes de terre, et généralement servie avec du petit lait (leben).
7. La zakât fait partie des cinq piliers de l’islam. Elle se distingue de la sadaqâ (aumône volontaire) par son caractère obligatoire pour tout fidèle qui en est redevable.


Cet article est issu de Philippe Haddad, Nicolas Senèze et Kamel Meziti, Les Fêtes de Dieu, Yahweh, Allah (Éd. Bayard, 2011).

* Kamel Meziti, historien, est secrétaire général du Groupe de recherche islamo-chrétien (GRIC), ancien directeur du culte musulman de la Marine.






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