Points de vue

Quand la musique classique devient une alliée de la spiritualité

Rédigé par Eliˈel Sulaymân | Vendredi 6 Aout 2021 à 11:30



L’écoute de la musique dite classique reste à mon sens l’un des exercices spirituels le plus remarquables et l’un des plus efficaces dans notre époque. Il remet en cause tout en nous. Quand l’oreille écoute la musique classique pour la première fois, il est un peu bousculé, ne comprenant pas trop ce qu’il se passe ; il résiste et il désiste. C’est parce que le mode qu’utilise cette musique est en phase totale avec les vibrations psychiques. Ce n’est pas seulement les « émotions » ou le « fantasme » qui est évoqué et provoqué, mais c’est également, et surtout, une concentration naissante et une introspection sur son propre être qui, dans une certaine mesure, se laisse porter par la Monade.*

Celui donc qui n’est pas habitué ou ne s’habitue pas à cette pratique ne pourra pas résister, et désistera. Cela dit, comme tout exercice, une pratique assidue permettra fort bien une accoutumance a cette ouverture, parfois violente, de le l’âme.

L’amateur, quant à lui, en ayant déjà compris comment suivre la Monade, se laisse transporter en lui-même, et contemple, par une sorte d’extase, la réaction profonde de son être face à la musique qui, dans un sens, le bouscule. Et à cet effet, et seulement à cet effet, celui même qui écoute la musique réalise à quel point il est profond, et profondément profond. La musique montre l’abime en soi, ou plutôt elle le dévoile.

La résonnance que produit la musique dite classique a également son effet. Car, chaque note, chaque son, chaque rythme, chaque instrument, parfois chaotique parfois harmonique, nous laissent surprendre notre intérieur à une rencontre avec un soi qu’on ne connaissait pas, ou qu’on semblait ne pas connaitre. La musique révèle une facette de nous-mêmes cachée en nous-mêmes. Pourtant, loin d’être autre chose que nous-mêmes.

D’ailleurs, ce qui est étonnant, c’est cette possibilité qu’une musique puisse ne pas s’écouter deux fois de la même manière. Et par conséquent, chaque fois, on rencontre un soi plus profond ou différent. De même, ce qui nous semblait chaotique, c’est-à-dire cette bousculade d’instrument, de rythme, de note, peut devenir, avec une écoute plus éclairée, pure, saine, harmonique. C’est cet exercice qui permet à l’âme d’unir ce qui semble à première vue être séparé, de rendre harmonique ce qui paraissait chaotique. Parce que nous apprenons à pénétrer dans les vibrations, à y trouver sens, cohérence, connaissance, pour finir à comprendre que tout tourne autour de la Monade. Et, cet exercice nous pousse petit à petit à voir, même en dehors la musique, ce qui est uni. Ainsi, l’âme s’apaiser plus aisément, car, elle déjà comprise comment trouver cette unité.

La musique classique, un moyen très profond pour observer son âme

Cette discipline de transformer ce qu’on ne comprend pas ou ce qui parait chaotique à une connaissance et à une harmonique, c’est une discipline totalement spirituelle. Car, elle provoque en nous-mêmes des réflexes intellectuels, comme une sorte de muscle spirituel, à pénétrer toute chose pour voir, ce que Leibnitz nommait la Monade, où ce qu’en islam nous nommons le Tawhid.

Dans d’autres musiques ou chansons dites populaires, la musique, étant mise au second plan au détriment d’une mélodie répétitive et simpliste, et un chant totalement décalé avec la profondeur de l’âme, ne peut pas, ou difficilement, permettre la musique de pénétrer en soi, sauf si le chant en question est orienté pour. Elle restera stagner au niveau du mental, de la pensée, et ne pourra pas aller plus loin ; au pire, elle pourra évoquer ou provoquer quelques souvenirs ou fantasmes ; et ce seront les souvenirs et les fantasmes qui pénétreront l’âme et non pas voir épanouir l’unicité en soi (Tawhid).

Cela dit, pour ce qui est en rapport avec le souvenir et la répétition, ici, je ne fais pas mention du dhikr. Cet aspect « musical » de la répétition et du rappel peut se vêtir de plusieurs formes : l’une sacrée et l’autre profane. Toutefois, ici, je m’abstiendrai de discourir sur le dhikr puisqu’à lui seul, il mérite un discours privilégié et plus profond. Car le dhikr est pour le spirituel le chemin le plus rapide pour atteindre Dieu. C’est d’ailleurs en cela que l’on comprend tout le paradoxe des opposés : tout ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut. C’est-à-dire que même si la musique populaire n’a pas de profondeur, son mode musical est le plus parfait pour s’adapter au rappel du Divin.

Comme Dieu aime ce qui est beau, la musique ne peut qu’être aimée par cette étincelle divine que chacun de nous cultivons au fond de notre cœur

Pour conclure, la musique classique pour celui qui n’est pas chargé de dhikr reste l’exercice le plus bénéfique pour son esprit. Pour celui qui a le dhikr, la musique classique peut être un moyen très profond, tel que je l’ai dit plus haut, pour observer son âme. Et, comme le dhikr n’est pas forcément un rappel qui se fait toute la journée entière (tout le monde n’est pas capable de vivre une journée dans le dhikr**), et que l’être humain est enclin à écouter de la musique, alors qu’il préfère écouter de la musique classique.

Nous voyons donc comment la musique peut être un remède et une possibilité pour le cheminant de trouver de quoi s’exceller. Comme il est dit dans les traditions du monde, « on ne peut aimer Le Créateur si nous n'aimons pas Sa Création ». Et de ce fait, la musique reprend totalement cet aspect de la Création à travers les sons et l’harmonie. Car la musique, qu’est-elle au fond ? Elle est une géométrie du son, une esthétique de vibration. Et, comme Dieu aime ce qui est beau, la musique ne peut qu’être aimée par cette étincelle divine que chacun de nous cultivons au fond de notre cœur. Écouter la musique avec amour, c’est rendre grâce au Créateur.

*La monade est un concept inventé par Leibniz pour identifier la substance essentielle qui se cache derrière toute chose. Elle a également été reprise par le grandissime maestro Sergiu Celibidache (ici) pour désigner ce point de singularité derrière toute musique.

**Vivre une journée dans le dhikr est faisable, mais seulement à un niveau spirituel très élevé, qui n’est donné, par Dieu, qu’à des croyants ayant atteint des degrés très hauts. Cela dit, dans mon texte, je m’adresse principalement à des croyants n’ayant pas forcément atteint ce degré de spiritualité.

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Eliˈel Sulaymân est écrivain, poète et penseur soufi.

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