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Mali : après la chute de Kidal et la mort du ministre de la Défense, la junte vacille

Rédigé par Lina Farelli | Mardi 28 Avril 2026

Que ses passe-t-il au Mali ? Face aux nombreuses attaques coordonnées ces derniers jours entre jihadistes et rebelles indépendantistes, la junte militaire, au pouvoir depuis six ans, se trouve grandement fragilisée.



Le Mali traverse l'une des crises sécuritaires les plus graves de son histoire récente. Trois jours après une série d'attaques coordonnées sans précédent menées conjointement par les jihadistes du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM, affilié à Al-Qaïda) et les rebelles indépendantistes touareg du Front de libération de l'Azawad (FLA), le pouvoir militaire d'Assimi Goïta apparaît durement ébranlé. La ville stratégique de Kidal est tombée, le ministre de la Défense a été tué, et le chef de la junte demeure invisible depuis le début des hostilités.

Une offensive coordonnée d'une ampleur inédite

Tout a basculé samedi 25 avril. Selon les informations rapportées par l'AFP, des attaques simultanées ont visé les villes de Bamako, Kati, Mopti, Sévaré, Gao, Bourem et Kidal. Pour la première fois, les deux mouvements – auparavant antagonistes – affichent ouvertement leur alliance, qualifiée de « partenariat » contre l'armée malienne. Une convergence stratégique qui change radicalement l'équation sécuritaire au Sahel.

À Kati, ville-garnison située à une quinzaine de kilomètres de Bamako et fief historique de la junte au pouvoir depuis 2020, l'attaque a débuté à l'aube par un attentat-suicide au véhicule piégé. Selon France 24, le ministre de la Défense, le colonel Sadio Camara, 47 ans, l'un des piliers du régime, a été tué dans l'assaut visant sa résidence. Blessé lors des échanges de tirs avec les assaillants, il a succombé à ses blessures à l'hôpital. Les autorités militaires ont décrété deux jours de deuil national.

Kidal aux mains des rebelles, les Russes contraints au retrait

Dimanche 26 avril, le FLA annonçait avoir conclu un « accord » permettant à l'armée malienne et aux mercenaires russes de l'Africa Corps – la structure ayant succédé à Wagner après la mort d'Evgueni Prigojine – de se retirer du Camp 2 où ils étaient retranchés. Comme le rapporte l'AFP, citant un responsable rebelle, Kidal est « désormais totalement » sous le contrôle des rebelles touareg.

Cette reprise est hautement symbolique. Bastion historique de la rébellion touarègue, Kidal n'avait été reprise par l'armée malienne qu'en novembre 2023, au prix d'une offensive appuyée par les combattants de Wagner, mettant alors fin à plus d'une décennie de contrôle rebelle. Ce retour des indépendantistes après seulement deux ans et demi constitue un revers cinglant pour la junte et pour la stratégie russe au Sahel.

Un chef de la junte invisible, une opinion inquiète

Ce qui inquiète tout autant que les défaites militaires, c'est le silence du général Assimi Goïta. Le chef de la junte n'a pas été vu et n'a pas pris la parole publiquement depuis le début des hostilités. Il aurait été exfiltré de Kati lors de l'attaque initiale. Cette absence alimente toutes les rumeurs sur la solidité du régime.

Lundi soir, le Premier ministre Abdoulaye Maïga a tenté de rassurer lors d'une conférence de presse, affirmant que les forces armées avaient « neutralisé des centaines de terroristes ». Le bilan officiel évoque plus de 200 assaillants tués, un chiffre invérifiable de source indépendante et démenti tant par le JNIM que par le FLA. Côté gouvernemental, seuls 16 blessés civils et militaires et des « dégâts matériels limités » ont été reconnus, mais le bilan réel pourrait être nettement plus lourd, notamment parmi les civils.

Une opposition qui hausse le ton

L'événement réactive aussi les voix critiques à l'intérieur du pays. La Coalition des forces pour la République (CFR), à laquelle appartient l'influent imam en exil Mahmoud Dicko, a estimé dans un communiqué cité par l'AFP que le Mali se trouvait « en danger ». Rappelant que la junte avait « promis aux Maliens la sécurité, la stabilité et le retour de l'État », il constate qu'« aujourd'hui, ces symboles sont frappés ».

À l'international, la France – dont les troupes ont quitté le Mali en 2022 après neuf ans d'engagement militaire – a exprimé sa « préoccupation » selon une source diplomatique française citée par Le Devoir, et recommandé à ses ressortissants de quitter le pays « dès que possible ».

Un contexte déjà très dégradé

Cette offensive ne survient pas dans un vide. Depuis le 3 septembre 2025, Bamako vivait sous un embargo de fait imposé par le JNIM, qui avait bloqué plusieurs axes routiers majeurs, asphyxiant l'approvisionnement de la capitale en carburant, vivres et marchandises. Selon Jeune Afrique, un élu malien avait même confirmé récemment la libération de plus d'une centaine de jihadistes présumés en échange de l'ouverture d'un corridor pour les camions-citernes – un accord censé tenir jusqu'à la Tabaski, fin mai. La situation économique et sécuritaire de la capitale était donc déjà particulièrement fragile lorsque l'offensive du 25 avril a éclaté.

Vers un tournant historique ?

À ce stade, ni le JNIM ni le FLA n'ont revendiqué une volonté de prendre le pouvoir à Bamako. Mais la conjonction inédite de leurs forces, la perte d'une ville aussi symbolique que Kidal, l'élimination d'un ministre de la Défense pourtant considéré comme l'un des hommes forts du régime et le silence d'Assimi Goïta dessinent les contours d'un moment charnière pour le Mali. Quinze ans après la crise de 2012 qui avait vu les mêmes acteurs prendre le contrôle du Nord, le pays semble revivre, sous une forme aggravée, le scénario que la transition militaire avait promis d'enterrer.

La question n'est plus seulement de savoir si la junte tiendra militairement les prochaines semaines, mais si l'architecture sécuritaire mise en place depuis le départ des forces françaises et le pari russe peut encore offrir une réponse crédible.