Points de vue

Ma France se laisse guetter par la médiocrité

Par Imtiaz Muhammad*

Rédigé par Imtiaz Muhammad | Vendredi 30 Aout 2013 à 00:52



Plus les jours passent, plus ma France me fait peur. Je dis bien ma France.

N’en déplaise à certains, même en étant musulman, il se peut qu’on considère ce pays comme le sien. Car il n’y a pas de contradiction entre être de religion musulmane et être de citoyenneté française, puisque c’est deux points se placent dans deux sphères différentes qui ne sont aucunement incompatibles. Bien au contraire.

Je suis donc musulman et français.

La France avait besoin de mon père

Revenons sur certains faits. À une époque, la France a eu besoin de mon père. Elle en a eu besoin comme main-d’œuvre pour faire tourner son industrie et son économie.

Mon père est arrivé jeune, il s’est sacrifié, il s’y est installé, il s’est débrouillé. Cela a été dur et ses enfants (ainsi que sa famille dans son pays d’origine) en ont profité pour avoir une vie plus facile que la sienne.

Mais sa tête et son esprit n’ont jamais oublié son pays natal, sa terre de naissance et d’enfance. Sa terre de naissance et également ma terre de naissance : le Pakistan. Il est presque impossible d’oublier sa terre natale (sauf si on y a vécu des grands traumatismes). J’y suis né mais je n’y ai pas grandi. Mon père a jugé (avec ma mère) que sa famille serait mieux en France et surtout qu’il serait mieux avec sa famille auprès de lui. Légitimement et légalement, ma mère a retrouvé son époux en France et moi, mon père.

Depuis l’arrivée de mon père en France, cette France lui a beaucoup apporté. Sans aucun doute. Mais sans aucun doute, également, il lui a beaucoup donné.

Grâce à Dieu, ma France m’a beaucoup donné également. Elle m’a donné l’opportunité d’avoir mes parents près de moi. Elle m’a fait grandir. Elle m’a offert un cadre de vie merveilleux. Elle m’a donné l’opportunité d’aller à l’école et de faire des études supérieures, malgré la situation financière modeste de mes parents. Elle m’a donné la chance d’y être soigné. Elle m’a donné la chance d’être ce que je suis maintenant. Elle m’a construit. Elle fait partie de ma vie. Elle m’a donné la chance d’avoir l’épouse (française d’origine, entre autres) que j’ai. Elle me donnera certainement la chance d’y accueillir mes futurs enfants, insha Allah.

L’avantage de la double culture : faire ses choix

Toutes ces choses qu’elle a pu me donner, je ne les aurais peut-être jamais eues en étant dans mon pays de naissance. Je pense que, pour 80 %, je ne les aurais pas eues. Je n’aurais pas été ce que je suis aujourd’hui. Je peux remercier la France pour cela.

C’était certes mon destin, et c’est surtout grâce à Dieu qu’elle m’a tant donné. Malgré tout ce qu’elle m’a offert, je ne pourrai jamais oublier mes origines. Mon pays natal est ancré en moi. Je garde beaucoup de ses coutumes car je les considère comme bonnes. Tout comme j’ai adopté beaucoup de coutumes de mon pays d’adoption, car je les considère comme bonnes également.

C’est la beauté et l’avantage de la double culture : choisir le meilleur des deux. Je ne vais pas abandonner ce que j’ai tiré de ma culture pakistanaise juste pour plaire à certains. Je ne vais pas m’assimiler car certains ont décidé qu’il fallait que je m’assimile. J’ai été outré quand certaines personnes m’ont fait comprendre que c’était honteux de ne pas savoir manger avec un couteau et une fourchette à partir d’un certain âge et qu’il fallait que j’adopte obligatoirement des coutumes françaises. Pourquoi ? Suis-je bête ? Ne sais-je pas choisir entre les coutumes pour sélectionner celles qui sont les meilleures pour moi ? Dois-je me méfier de mes parents, ces terroristes ne m’ayant pas appris à manger avec un couteau et une fourchette ? Que de bêtises !

Je reçois mais je donne aussi à la France

Comme tout Français (et même étranger vivant en France), je participe à son économie en payant mes impôts, en travaillant (7 jours sur 7 durant certaines périodes) et surtout en consommant en France et donc en payant la TVA sur chacun de mes achats. Je participe également à sa vie citoyenne en votant.

Citoyens de seconde zone, car musulmans ?

Mais ma désolation est au plus haut point quand je vois que je n’y suis considéré que comme un citoyen de seconde zone par certains énergumènes qui salissent la France. Cette terre d’accueil perd de sa grandeur et de sa beauté à cause de certains excités mal dans leur peau. Et cela, juste parce que je suis de religion musulmane.

Mais l’injustice est encore plus grande quand mon épouse, d’origine et de nationalité française, de religion musulmane, voilée par et pour elle-même et pour satisfaire son Créateur, est considérée comme une citoyenne de seconde zone. Pourtant, elle est libre d’esprit et assez intelligente pour savoir ce qui est bien pour elle. Elle a fait ses choix et les assume.

Ma France me désole. Elle se laisse guetter par la médiocrité. Cette médiocrité m’amène même jusqu’à me demander si elle ne sera pas un mauvais endroit pour l’épanouissement de mes futurs enfants. Elle se laisse guetter par ces fachos qui la mènent vers sa perte. La beauté de ma France réside, entre autres, dans son sens de l’accueil, dans son amour des autres, dans son amour du multiculturalisme.

Ma France me fait peur. Elle me fait peur par cette montée extrême de l’islamophobie et du racisme. Elle me fait peur, car elle revient à ses heures les plus sombres de l’Histoire.

Comment ma France peut-elle accepter que ses citoyens et citoyennes soient mis à l’écart et, pire, soient insultés, frappés, tabassés simplement car ils sont différents (musulmans et musulmanes). Ces Français qui la massacrent me font honte.

La France, médiocre et raciste ?

Ne pouvons-nous pas simplement pratiquer notre religion en toute sérénité ? Les institutions françaises ne doivent-elles pas nous garantir notre liberté de religion et une sérénité pour la pratiquer ? Devons-nous obligatoirement oublier ce que nous sommes pour être obligatoirement ce qu’il faudrait être ?

Ma France n’est-elle pas un pays de liberté ? J’en doute de plus en plus.
Ma France n’est-elle pas un pays d’égalité ? J’en doute de plus en plus.
Ma France n’est-elle pas un pays de fraternité ? J’en doute de plus en plus.
« Liberté, Égalité, Fraternité », cette belle devise de ma France coule de plus en plus dans un océan pollué par la médiocrité et le racisme à découvert.

* Imtiaz Muhammad est informaticien et co-auteur du blog Le calame pour écrire