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Les « dieux du stade » sont tombés sur la tête !

Rédigé par Olivier Bobineau | Mardi 29 Juin 2010 à 02:57



Comment interpréter sur le fond ce que vit l’équipe de France de football, par ricochet leurs supporters frustrés, et par conséquent la société française, depuis sa base jusqu’à ses élites politiques ?

Il convient de le faire sans juger, car cela n’apporte rien à la compréhension et à l’intelligence de notre société. Le faire aussi sans caricaturer ni généraliser, car cela éloigne de la réalité.

Notre thèse est la suivante : les footballeurs de l’équipe nationale, ces véritables « dieux du stade », en particulier depuis 1998, connaissent ce que connaissent toutes les idoles, toutes les icônes, toutes les divinités aujourd’hui dans la société capitaliste. En un mot, les footballeurs vivent de plein fouet la mondanisation émotionnelle en régime capitaliste des religions (1). Qu’est-ce à dire ?

De la mondanisation

Olivier Bobineau, membre du Groupe Sociétés Religions, Laïcités (CNRS-EPHE), est maître de conférences à l’Institut catholique de Paris et à Sciences-Po Paris.
En premier lieu, qu’entendre par mondanisation ? La mondanisation signifie la recherche du bien-être hic et nunc, la recherche de la guérison ici-bas dans le monde.

Cette quête prend effectivement aujourd’hui le pas sur la recherche de récompense dans l’au-delà d’autrefois. Non pas qu’auparavant il n’y ait pas eu de dimension curative, mais la guérison était orientée vers un salut dans l’au-delà et était hiérarchiquement subordonnée à une conception de la fin du monde.

Or les sociologues des religions observent que cette subordination à l’au-delà vient de s’inverser à la fin du XXe siècle dans toutes les religions. La personne qui s’engage religieusement teste en retour le bien-être procuré immédiatement. L’individu hypermoderne est en recherche d’un croire non pas tant qui sauve après, mais qui guérit maintenant des souffrances et frustrations engendrées par la société.

D’où la volonté des personnes de se sauver, ici-bas, maintenant, le plus rapidement possible.

Appliquons cela aux footballeurs : ils sont adorés parce qu’ils représentent le salut ici-bas, dans le monde moderne ; eux-mêmes veulent vivre ici leur salut en consommant les bienfaits qu’ils peuvent cumuler sans modération. Voilà pour la mondanisation des « dieux du stade ».

Une mondanisation émotionnelle

En deuxième lieu, cette mondanisation des dieux est émotionnelle. Qu’est-ce à dire ?

L’émotion – qui vient du latin ex-movere, « remuer, ébranler, mettre en mouvement » – a trois caractéristiques principales. Elle est expressive, tout en extériorité, en manifestation, mise en scène. Elle est, deuxième caractéristique, plurielle : l’individu a plusieurs émotions, elles peuvent être nombreuses en une journée. L’émotion est enfin furtive, rapide, elle disparaît aussi vite qu’elle est apparue ; elle s’échappe et laisse la place à une autre.

Notre société se caractérise par cette dimension émotive, qui est d’autant plus importante qu’elle est médiatisée à l’échelle d’Internet ou des télévisons. Cette primauté de l’émotion au cœur de la société actuelle s’oppose à la primauté de l’émoi de la société traditionnelle.

En effet, l’émoi – qui vient du latin ex-magare, « effrayer, inquiéter » – est l’exact opposé de l’émotion. L’émoi est profond, tout en intériorité, discret : d’ordre esthétique ou religieux, il prive de forces celui qui le vit ; il peut provenir d’une crainte, y compris de la crainte de Dieu. L’émoi, deuxième caractéristique, est singulier : l’individu n’a pas plusieurs émois ; ils sont rares dans une vie. L’émoi est, enfin, durable et durablement éprouvé ; il perdure et peut changer la vie de celui qui l’éprouve.

Appliquons cela aux dieux du stade actuels. Le footballeur adoré conçoit sa vie et la vit ici-bas au fil d’émotions surmédiatisées, appuyées par une presse spécialisée, relayées par les autres supports.

Pourquoi tant de succès de ces nouveaux dieux dans de la société ? Parce que la société envisage son soutien et son engagement derrière son équipe (ou un joueur) selon les émotions qu’elle (il) lui procure. Les supporters ne sont pas les croyants du monde de l’émoi collectif, émoi entretenu par la tradition religieuse ; ils sont les croyants du monde émotionnel et individuel, émotions entretenues par la surenchère…médiatique.

Une mondanisation émotionnelle en régime capitaliste

En dernier lieu, cette mondanisation émotionnelle s’opère en régime capitaliste. Le capitalisme signifie la quête du profit et l’accumulation continue de capital pour elle-même. Il s’agit d’une passion de l’accumulation de richesses matérielles pour investir dans d’autres richesses matérielles.

Or, comme le signale déjà Emile Durkheim, le fondateur de la sociologie, dans son ouvrage Le Suicide (1895) : « Ainsi, plus on aura et plus on voudra avoir, les satisfactions reçues ne faisant que stimuler les besoins au lieu de les apaiser », d’où « l’espérance de l’homme » contre « toute raison », l’espérance procurant des « joies » à l’homme que ne procure pas ou plus le système économique.

Cependant, continue-t-il, « il peut donc se faire que l’espérance le soutienne quelque temps ; mais elle ne saurait survivre indéfiniment aux déceptions répétées de l’expérience ». Le résultat de ce processus de déceptions répétées est la perte de règles chez l’homme, « l’anomie », et le suicide en bout de course selon le sociologue.

Appliquons cela aux « dieux du stade ». Côté footballeurs, surpayés, millionnaires jeunes, ils consomment et accumulent, les « satisfactions reçues ne faisant que stimuler les besoins » ; excès sur excès, c’est la perte des règles et, in fine, c’est le suicide de l’équipe de France au Mondial de cette année.

Côté supporters et société française, c’est la déception, le scandale, la perte de confiance des supporters et de jeunes qui croyaient en l’excellence de leurs dieux. Au fond, c’est le suicide collectif de ces « dieux du stade » par mondanisation émotionnelle en régime capitaliste, qui les fait tomber sur la tête, et nous aussi, en attendant leur… remplacement.


(1) Voir Les Formes élémentaires de l’engagement. Une anthropologie du sens, d'Olivier Bobineau, Temps Présent, sorti le 18 juin 2010.


* Olivier Bobineau, sociologue des religions, chercheur au Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (CNRS/EPHE), est maître de conférences à l’Institut catholique de Paris et à Sciences-Po Paris.