Points de vue

Le ventre mou du salafisme

Rédigé par | Lundi 10 Juillet 2017 à 13:59



« Ghost » (2006-2007, aluminium), œuvre de l'artiste Kader Attia.
La révolution scientifique a définitivement établi et jusqu’à la fin des temps la suprématie de son pouvoir par rapport à celui de la religion. Le salafisme ou tout autre courant religieux ne peut espérer reconquérir cette suprématie.

En se réformant et en se mettant au diapason de la tendance et du rythme de changement qu’impose la science, la religion peut, tout au plus, prétendre accompagner cette marche et tenter d’orienter vers plus d’éthique, qui, des fois, il faut le dire, se dirige vers l’inconnu à cause du désir irraisonné de l’homme.

Un ordre social bousculé

Contre l’objectivité de la science, les suppositions de la religion resteront un baume pour le cœur et un apaisement de l’âme contre les soubresauts existentiels qui secouent l’homme. Celui-ci y recourt chaque fois que l’horizon de son devenir s’assombrit par les coups de folie de l’application de la science et leur excès contre l’éthique.

Dans la plupart, si ce n’est la totalité, des pays musulmans, l’ordre social et le lien entre les individus qui en découle ne sont plus totalement régis par les préceptes de l’islam. Certes, celui-ci est brandi à tout bout de champ comme code de conduite menant à la perfection de l’âme, de l’esprit et du corps.

Cependant, quand on y regarde de près, il ne s’agit en réalité que d’une fioriture, d’un ornement, d’une enveloppe de façade qui dissimule un pragmatisme dictant un comportement conforme aux exigences de la vie moderne qu’impose le progrès scientifique et technique. Si certains aspects de la modernité se trouvent décriés, ce n’est que pour apaiser une conscience blessée par la dualité de l’agir.

Des brèches dans l’orthodoxie

Des brèches ici et là dans la masse compacte des lois de l’orthodoxie (la charia), sont autant de prémices d’un processus souterrain qui ne manquerait pas, dorénavant, de prendre de l’ampleur et toucher des questions sensibles dans l’édifice orthodoxe construit sur le principe de l’exclusion de toute hétérodoxie. Il s’agit en effet de voix qui s’élèvent pour remettre en cause l’immuabilité et l’intemporalité de certaines dispositions coraniques relatives à l’organisation de la société.

Poser de telles questions implique nécessairement et corollairement de reconsidérer la conception dogmatique qui institue la consubstantialité à Dieu du Coran et son caractère incréé et, par conséquent, l’imprescriptibilité de ses commandements.

Il y a quelques années encore, contester l’applicabilité d’une loi coranique énoncée clairement était tout bonnement considéré comme une hérésie qui couvrait celui qui en en est jugé coupable d’anathème et l’excluait de facto de la communauté. L’élargissement de l’accès aux moyens de communication et la facilité de leur usage ont révélé des voix dissonantes et de plus en plus nombreuses, non seulement parmi la jeunesse réclamant plus de liberté, et notamment de la liberté de conscience, mais curieusement aussi parmi les oulémas autoproclamés ou adoubés par le pouvoir politique en place. Dans maints pays islamiques se réclamant de l’avant-garde de l’orthodoxie sunnite, des jeunes réclament la suppression du pouvoir coercitif de certains rites tel que le jeûne du mois de ramadan, la liberté de conscience et le droit à l’apostasie qui en découle, etc.

Des voix discordantes s’élèvent aussi parmi les membres de la nomenklatura religieuse. Ceux-ci ont longtemps de manière véhémentes proclamé, en justifiant leur fatwa (avis) d’un hadith (tradition prophétique), la légalité au regard de l’orthodoxie sunnite de la condamnation à mort de l’apostat. Depuis quelque temps, nombre d’entre eux, affidés au pouvoir politique, sans pour autant pousser la hardiesse jusqu’à remettre en cause les dogmes les plus contrastants avec la liberté de conscience, reconnaissent à l’individu la liberté de choisir sa religion et d’apostasier la religion musulmane, cependant en conditionnant ce droit à l’obligation impérieuse de ne pas commettre un quelconque acte de trahison à l’égard de la communauté musulmane. Même s’ils doivent mieux faire, le progrès est indéniable.

D’autres, moins liés au pouvoir, sentant le chavirement du navire des valeurs traditionalistes, se montrent plus courageux et se réclament de la nécessité de revoir certains dogmes devenus incompatibles avec la pensée moderne universelle prônant plus d’égalité et de justice entre les hommes. Aussi entend-on de plus en plus et de mieux en mieux des voix qui réclament la révision des dispositions du Code du statut personnel et de la famille. Notamment les lois relatives au régime matrimonial et à l’héritage, et aussi l’interdiction, par la charia, du prêt à intérêt (riba), etc.

Le voile islamique happé par la modernité

Même le voile islamique, dont le port fut pendant un certain temps le symbole d’un éveil, voire d’une révolution de l’islam authentique, est en cours d’être happé par la modernité en lui faisant épouser ses contours fondés sur le marketing et la loi du profit qui n’hésite pas à faire feu même du sacré. Au lieu d’une pratique recommandée par la charia visant à préserver l’homme de la tentation que provoque en lui la vue de la beauté de la femme, le voile est, paradoxalement, devenu un accessoire de mode, un symbole de la féminité musulmane, visant à mettre en valeur sa coquetterie. Au lieu d’un moyen de neutralisation de l’« animalité » de l’homme, le voile est transformé en appât de sa sensualité.

Il est une autre obligation plus poussée que le voile, à savoir celle qui consiste à imposer à la femme de se « camoufler » intégralement et à ne laisser apparaitre de sa féminité que son visage et ses mains. Selon l’interprétation de ce commandement coranique, la femme se devait de se vêtir d’effets amples afin d’éviter à l’homme d’être la victime innocente de la tentation – ce qui pourrait équivaloir à du « harcèlement sexuel » – que provoquerait en lui d’admirables proportions féminines. Ce commandement qui fait partie de l’attirail des mesures qui définit une bonne musulmane chez les salafistes n’en est pas moins détourné par la modernité.

Seules les femmes que la maturité, acquise grâce à l’effet de l’âge sur le corps et corollairement sur l’esprit, oblige à négliger une coquetterie trop voyante, semblent consentir, vaille que vaille, à se soumettre à cette obligation. La grande majorité des jeunes filles musulmanes ne rechignent nullement à sacrifier au désir de se prévaloir de ce que Dieu leur a accordé comme pouvoir de séduction. Le port d’un vêtement collé au plus près de la chair, afin de mouler le corps et de mettre en valeur ce don de Dieu pour émerveiller le sexe opposé, n’est dans l’entendement de ces jeunes filles et aussi des jeunes garçons, en aucune façon, étrange ou étranger au commandement de la charia, pour la simple raison que l’intention et la lettre sont respectées. Aucune autre partie du corps féminin, à l’exception du visage et des mains, n’est dévoilée.

Pour atténuer l’effet d’une conscience non encore totalement acquise au pouvoir de la modernité, certaines femmes atténuent cette exhibition d’un corps exultant en essayant de soustraire à la vue des regards indiscrets la partie postérieure la plus proéminente de leur corps, et ce en faisant tomber dessus des pans du vêtement supérieur.

Et le burkini, n’est-il pas l’invention d’une styliste australienne que les femmes salafistes adoptent comme subterfuge conciliant les contraires : la discrétion qu’exige la religion et l’exubérance qu’impose la modernité ?

Déchirement psychologique

Ne sommes-nous pas en présence d’une situation de déchirement psychologique du (de la) musulman(e) entre deux tendances, l’une renvoyant à un passé réglant, dans les moindres détails, son comportement, et l’autre promettant la mise en valeur de sa personne et de ses désirs à travers une libération de l’individu et de ses mœurs de manière outrancière ?

L’issue du combat ne peut se décider que par le réalisme et le choix de la voie qui maximise l’intérêt de l’individu en tant que valeur suprême de l’existence sur Terre, sans verser dans l’extrémisme aberrant et préjudiciable à la dignité humaine, que ce soit d’un côté ou de l’autre.

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Ahmed Abdouni est un ancien diplomate marocain.



Ahmed Abdouni est un ancien diplomate marocain. En savoir plus sur cet auteur