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Points de vue

Le combat perdu du salafisme

Rédigé par Ahmed Abdouni | Lundi 3 Juillet 2017



Le combat perdu du salafisme
Le christianisme a commencé à faire sa mue environ mille ans après son apparition. Des facteurs exogènes mais aussi endogènes provoquèrent une perturbation irréversible de son ordre au point où il sentit la nécessité, sous peine d’être condamné par l’Histoire, de se remettre en question. Le recul de la pensée statique, sous les coups de boutoir de l’évolution du savoir, qui s’empara de l’Église, provoqua la remise en cause du pouvoir religieux au profit de la pensée scientifique qui, dans maints cas, fut issue du christianisme lui-même.

L’ouverture, quoique toute relative de l’Église au savoir scientifique, loin de provoquer sa chute brutale, l’aida à s’adapter à la vague de changement. D’étape en étape, le christianisme a évolué, sans pour autant perdre son âme et ses fondements. En effet, toutes les tentatives volontaires ou involontaires de déchristianiser l’Histoire de l’Occident se soldèrent par un échec. L’Occident continue à s’identifier par la chrétienté de ses racines et l’essence chrétienne de sa civilisation, voire dans certains cas de sa pensée.

Recroquevillement de la pensée islamique

Au moment où le christianisme occidental s’engageait dans une profonde mutation, l’Orient islamique était encore occupé, dans des luttes politiques et religieuses, à se forger une personnalité en se fondant sur l’élaboration de sa religion islamique pour en faire un ensemble intégré et une doctrine achevée. Il eut fallu stabiliser la construction des textes sacrés source (la Sunna surtout) et définir les dogmes pour les rendre imperméables à toute tentative d’hétérodoxie, en instituant des limites infranchissables sous peine d’hérésie et de ses conséquences ici-bas que dans la vie éternelle. Une véritable sanctification de l’œuvre humaine fut entreprise en lui accordant une parure divine.

Depuis le triomphe de l’orthodoxie sunnite, la pensée islamique s’est recroquevillée, par la réflexion, sur des données particulières à une époque qu’elle a, délibérément, investie de l’autorité de référence et de source intemporelle de toutes les valeurs que requièrent la marche de la société. Le quotidien, la vie telle qu’elle se déroulait pendant cette époque « étalon » étaient devenus le paradigme intangible, transcendant l’Histoire et auquel fut conféré le pouvoir de rendre compte de la réalité changeante. Autrement dit, on a abouti à l’abstraction de ces données pour en faire l’instrument de mesure par excellence de toute valeur, qu’elle soit morale, sociale, économique, politique…

Un passé manipulé

Les données ont changé, cependant pas les outils d’analyse. En effet, l’orthodoxie impose de vivre et de maîtriser le présent par le passé. Or celui-ci fut tellement manipulé qu’il n’est plus qu’une pâle copie de la réalité vécue de l’époque-référence, voire n’est-il qu’une représentation imaginaire déconnectée de toute réalité ayant existé. Un tel imaginaire a élevé une société tribale fortement primaire socialement, économiquement, politiquement et même moralement, dans ses structures, au rang d’une communauté modèle idéale.

Par conséquent, quinze siècles après la naissance de l’islam, le salafisme s’obstine à vouloir mesurer tout changement de la société moderne à l’aune de cet idéal perdu, sans avoir existé autrement que comme construction mentale rendue nécessaire ou plutôt érigée pour servir des intérêts catégoriels propres à une époque.

Pour ce faire il eut fallu recourir à la manipulation du texte fondateur de la religion en le déclarant incréé et donc en le détachant de tout contexte réel. Cette abstraction du Coran eut pour conséquence de déclarer le réel postérieur au Coran en tant que parole divine. Ainsi, le Texte sacré serait une sorte de préfiguration de la Création et de la vie des hommes sur Terre. La vie des hommes sur Terre ne serait que l’application éphémère des dispositions coraniques.

Abandonner le mythe au profit du réel

Cette dichotomie, ce hiatus entre le réel vécu et la représentation que nous en donne l’orthodoxie, ne saurait aboutir qu’à un affaiblissement, allant crescendo, de la religion islamique face aux exigences de la vie moderne ; que ces exigences soient objectives ou seulement subjectives.

Ce que prétend le salafisme ériger en modèle du comportement du musulman n’est en réalité que chimère s’efforçant de masquer une réalité envahissante, une déferlante nommée modernité. Seule sa réforme raisonnée est à même de faire de la religion islamique un des vecteurs de la dynamique qui traverse la vie moderne. De ce fait, il n’est guère un oracle d’affirmer que l’avenir de l’Islam en tant que référence d’un mode de vie, de gouvernance, vecteur d’identité et support de leur développement serait définitivement compromis si les musulmans ne se résoudraient pas à faire le choix décisif, aussi douloureux soit-il, de faire preuve de réalisme en inscrivant ces textes sacrés dans le cadre historique afin de démêler le circonstanciel de l’universel et d’abandonner le mythe au profit du réel, du raisonnable.

Le christianisme a su s’adapter aux exigences de la vie moderne en se réformant et en faisant des concessions parfois douloureuses pour l’intangibilité du dogme. L’islam, au contraire, s’est arcbouté sur ses dogmes, ses pratiques, ses rites en feignant un particularisme beaucoup plus de façade, destiné à sauver les apparences de son mode de pensée, de ses valeurs qu’il a estampillés du sceau d’une orthodoxie salafiste, passéiste, au point de la prétendre être inclusive de la révolution scientifique et technique dont elle subit les défis les plus insurmontables.

Le mouvement de l’Histoire

L’issue de secours fut, en effet, trouvée en le concordisme qui trouve dans le Coran et la Sunna la source et l’expression claire ou interprétable, si ce n’est dans les détails du moins dans les principes fondateurs, de tout phénomène, de toute nouveauté que la science dévoile. Le but étant de parer les coups que la science pourrait porter à l’idée de l’intemporalité et de l’immuabilité des textes religieux.

Sauf à être par la force de la foi aveugle à toute réflexion contredisant une opinion sacralisée, on ne peut s’empêcher de convenir que le concordisme s’apparente à un effort de contorsions langagières et stylistiques de l’idiome coranique, en le pressurant afin qu’il donne ce que l’on veut obtenir. D’ailleurs, ces découvertes dont on dispute la paternité à la science sont toujours faites à postériori et jamais à priori.

Les peuples musulmans, l’auraient-ils voulu, ne pouvaient se soustraire indéfiniment au mouvement de l’Histoire. Leur conscience ne saurait continuer à être endormie éternellement. La réalité les rattrapera et leur imposera une prise de conscience et aussi une appropriation de l’Histoire. Ils finiront, par conséquent, par se détourner de cette « histoire imaginaire », que l’orthodoxie leur a imposée à coups de matraquage mental, effectué par des pseudo-penseurs qui se sont autoproclamés détenteurs exclusifs de la vérité qu’ils puisent directement auprès de Dieu en leur qualité de truchement entre Lui et l’homme. L’Histoire dont ces peuples musulmans se rendront maître, ne saurait se distinguer de l’Histoire universelle.

Un certain réalisme s’impose. Puisque, pour le moment, ce sont les autres qui impulsent et maitrisent la marche de l’évolution et le progrès de l’humanité et lui donnent son continu, il nous échoit d’agir avec intelligence dans le choix des acquis du vainqueur qui nous conviennent pour nous assurer la place que nous voudrions occuper dans la marche de l’Histoire.

Faute de quoi, celle-ci nous foulera, avec le plus grand mépris, dans son passage et sans accorder la moindre attention à notre échec. Comme le dit si pertinemment le penseur marocain, Abdellah Laroui : l’Histoire s’ordonne en « transcendance quand elle s’impose comme un ordre, un exemple à suivre sous peine d’échec ».

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Ahmed Abdouni est un ancien diplomate marocain.






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