Cinéma, DVD

Jocelyne Saab, le Liban, la Palestine : un cinéma pour des peuples libres

Rédigé par Mathilde Rouxel | Lundi 6 Novembre 2023 à 10:25

À l’occasion de la rétrospective intégrale consacrée à la cinéaste Jocelyne Saab, qui s’ouvre dans le Festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec au Trianon de Romainville du 17 au 28 novembre 2023, et à la sortie en DVD de ses quinze premiers films en version restaurée, retour sur une carrière prolifique au service des peuples opprimés.



© Association des Amis de Jocelyne Saab
Jocelyne Saab (1948-2019) était une cinéaste et artiste franco-libanaise. Elle est née à Beyrouth, l’année de la Nakba – la catastrophe – pour les Palestiniens : son destin semblait tout entier lié à l’histoire dramatique de la région dans laquelle elle a vu le jour. Elle a grandi dans un très beau palais, témoin typique de l’architecture classique libanaise, situé à l’ouest de la ville, dans un quartier très mixte du point de vue communautaire, mais fait ses études chez les sœurs de Notre-Dame de Nazareth, de l’autre côté de la ville.

Partie étudier l’économie à Paris, elle décide rapidement de sécher les cours pour aller au cinéma. Son père ne l’avait pas laissée étudier le cinéma. C’est par la porte du journalisme qu’elle commencera à réaliser : en 1973, elle est envoyée par France 3 pour réaliser un documentaire sur la situation en Libye après l’échec de la marche lancée par Kadhafi sur l’Égypte pour unifier les deux pays en une seule république sur le modèle de la République arabe unie de Nasser.

Arabophone, anglophone, francophone, elle devient rapidement un atout pour couvrir la situation au Moyen-Orient, pleinement explosive. Quelques mois plus tard, toujours en 1973, elle est envoyée sur le front de la guerre d’Octobre en Égypte et en Syrie, à la frontière avec Israël, puis en Irak pour couvrir la guerre de Saddam Hussein contre les Kurdes. De son côté, elle part filmer dans les camps de réfugiés palestiniens de Beyrouth et réalise des reportages présentant leur situation.

De son propre chef, elle tourne en 1974 Les Femmes palestiniennes, où elle dépeint la résistance des femmes palestiniennes depuis le Liban, tant avec les armes de l’éducation qu’avec les armes à feu. Lorsqu’elle découvre ce document, la direction de France 3 empêche sa diffusion. Le film était trop politique pour la télévision française de l’époque. Ce premier acte de censure fut décisif pour Jocelyne Saab : elle quitte le service de France 3 et décide de tourner ses documentaires de façon indépendante. À partir de ce moment-là, elle décide de couvrir l’histoire tragique de son pays, le Liban, et de sa ville Beyrouth, à laquelle elle consacrera une trilogie : Beyrouth, jamais plus (1976), Lettre de Beyrouth (1978) et Beyrouth, ma ville (1982).

Une filmographie riche et engagée

Son engagement est profondément lié à celui de la cause arabe, et donc des Palestiniens en lutte pour leurs droits depuis le Liban. Elle est la première journaliste à être acceptée dans un camp d’entraînement de combattants palestiniens qui s’apprêtent à réaliser les premiers attentats-suicides de l’histoire de la résistance. Le Front du refus (1975) est toutefois un film très critique de ces méthodes radicales : le cinéma de Jocelyne Saab est un cinéma engagé, mais non militant.

Esprit libre, Saab impose peu à peu la poésie et la fiction dans son travail documentaire, laissant à la poétesse Etel Adnan ou au dramaturge Roger Assaf le soin de poser leurs mots d’auteurs sur les images délicates qu’elle prend de sa ville en ruines, tissant avec les entretien qu’elle réalise avec quelques civils qui se battent pour leur survie des films sensibles et capables de traverser le temps.

L’invasion israélienne et le siège de Beyrouth en 1982 a conduit au départ des Palestiniens du Liban. Saab est là pour documenter cet événement historique. Yasser Arafat, leader de l’OLP, qu’elle avait déjà filmé au moment de l’invasion israélienne du Sud-Liban en 1978, lui demande de documenter son départ sur L’Atlantis, le bateau qui l’emmène du Liban à la Grèce.

Après ce départ, Saab ne veut plus faire d’images documentaires de Beyrouth. Elle réalise sa première fiction en 1985, intitulée Une vie suspendue avec Jacques Weber et Juliet Berto, alors que les combats font toujours rage à Beyrouth.

Elle réalise à la fin de la guerre une ode au cinéma et au Liban, Il était une fois Beyrouth : histoire d’une star (1995), qui retrace l’histoire de son pays à travers les films qui y ont été tournés. Puis elle change de cap. L’Égypte, avec notamment sa grande fiction, Dunia (2005), l'Asie avec quelques projets documentaires et de fiction. C’est toutefois à nouveau en hommage aux Palestiniens et à leur lutte qu’elle termine sa carrière : son dernier film, courte vidéo de 6 minutes, est le portrait de Mei Shigenobu, la fille de la fondatrice de l’Armée rouge japonaise au Liban, venue en soutien au Front populaire de libération de la Palestine (FPLP).

Filmographie de près de 50 ans en lutte contre l’injustice, profondément engagée pour les minorités et contre la violence, le travail de Jocelyne Saab est aujourd’hui plus que jamais d’actualité. Ses quinze premiers films (1974-1982) ont été restaurés et sont édités par les Mutins de Pangée (sortie le 5 décembre). La rétrospective intégrale qui lui est consacrée à Paris et en région parisienne, organisée par l’Association Jocelyne Saab, s’ouvre au cœur du Festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec, qui invite pour l’occasion des grands collaborateurs de Jocelyne Saab : Wassyla Tamzali, Jacques Bouquin, Frédéric Beaugendre, Némésis Srour. Cette rétrospective se poursuivra dans différentes salles parisiennes et au cinéma l’Ecran de Saint-Denis jusqu’au 10 décembre.

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Mathilde Rouxel est la directrice artistique du Festival du film franco-arabe (FFFA) de Noisy-le-Sec. En charge de la gestion du patrimoine artistique de Jocelyne Saab, elle a fondé aux côtés du fils de la cinéaste Nessim Ricardou-Saab l’Association des Amis de Jocelyne Saab pour la préservation, la restauration et la diffusion de ses films et de son œuvre artistique.

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