Points de vue

Iran : l’épreuve des alliances géopolitiques

Rédigé par Imad Khillo | Vendredi 27 Février 2026



Le soulèvement actuel en Iran, réprimé dans le sang et ayant provoqué pas moins de 30 000 morts, est intrinsèquement lié au contexte régional et international, lui-même conditionné par un jeu de puissances géopolitiques empreint à la fois de force et de fragilité. La réaction des États-Unis relève d’une ambiguïté mêlant des considérations humanitaires et des intérêts purement stratégiques, fondés notamment sur la sécurité de leurs alliés. Cette crise place aujourd’hui les Iraniens face à l’un des moments les plus critiques et imprévisibles de leur histoire depuis la révolution islamique de 1979.

L’ambiguïté américaine entre soutien affiché et enjeux stratégiques

Dès l’apparition des premiers signes de contestation, le 28 décembre 2025, le président américain Donald Trump a manifesté sa compassion à l’égard des Iraniens. Il n’a pas hésité à saluer les actes d’héroïsme des manifestants faisant face à un régime qualifié de « sanguinaire », affirmant très rapidement son soutien sans faille à leur cause. Il s’est présenté comme un libérateur, une armada d’envergure étant envoyée vers le golfe d’Oman. L’imminence d’une attaque militaire ne semblait plus faire de doute avec l’arrivée du porte-avions USS Abraham Lincoln, positionné au large des côtes iraniennes, et le deuxième USS Gerald R. Ford en route pour le rejoindre.

Cependant, moins de deux mois après le soulèvement, le président Trump a opéré un revirement total de position en acceptant l’ouverture de négociations, même si l’éventualité d’une intervention militaire n’a jamais été totalement écartée. La menace militaire s’est rapidement transformée en moyen de pression visant à négocier un accord désarmant l’Iran, tout en laissant présager le maintien du régime des mollahs en place. Une fois encore, la méthode « trumpiste » est appliquée sur le dossier iranien : maximiser la démonstration de force pour ensuite parvenir à ses objectifs initiaux par la négociation. Aujourd’hui, l’engagement affiché de Donald Trump apparaît clairement moins comme une volonté de sauver le peuple iranien que comme un levier de pression exercé sur ce régime au profit des intérêts de Washington et de ses alliés.

Le jeu des alliances et de rivalités régionales autour de l’Iran

Le traitement américain de cette crise s’inscrit intrinsèquement dans le contexte d’un ensemble d’alliés régionaux et internationaux aux intérêts parfois divergents. Premier allié des États-Unis, Israël joue un rôle clé, l’Iran n’ayant jamais cessé de représenter pour lui une menace existentielle, notamment à travers sa politique des proxys, en particulier son soutien au Hezbollah en Syrie et au Liban, ainsi qu’aux Houthis au Yémen. Toutefois, la chute du régime de Bachar al-Assad a en partie allégé la pression pesant sur les frontières israéliennes, sans pour autant dissiper l’inquiétude persistante liée à la puissance militaire iranienne, notamment son programme nucléaire et la crainte de voir ses missiles balistiques atteindre le territoire israélien.

Par ailleurs, les pays du Golfe poursuivent leur rivalité avec l’Iran sur fond de clivage sunnite-chiite. L’Arabie Saoudite, tout comme les Émirats arabes unis, privilégient toujours une politique de fermeté américaine, tout en excluant la solution militaire, comme moyen de contenir la capacité de nuisance iranienne au Yémen, en Irak ou au Liban. Ils craignent notamment qu’une telle attaque n’entraîne une riposte iranienne visant les bases militaires américaines présentes sur leur sol.

L’Union européenne, pour sa part, mise sur la diplomatie ; la Chine, quant à elle, rejette la militarisation américaine ; et la Russie soutient ouvertement l’Iran afin de contrer les Etats Unis. Dans ce contexte géopolitique particulièrement délicat, la majorité des acteurs concernés appelle à faire preuve de la plus grande prudence, surtout au regard de l’incertitude quant à la capacité de Washington à mener une attaque chirurgicale susceptible de renverser le régime sans provoquer un chaos comparable à celui observé en Irak ou en Libye.

La realpolitik : le peuple iranien oublié ?

Donald Trump met, jour après jour, la pression sur le régime iranien afin d’obtenir un accord dit « pertinent ». Israël exige, pour sa part, un accord englobant impérativement trois volets : le nucléaire, la capacité balistique et les réseaux de proxys. Dans ce contexte, le peuple iranien ne semble plus constituer une priorité. Il se retrouve pris en tenaille entre des enjeux géopolitiques régionaux et internationaux qui le dépassent.

Aujourd’hui, le peuple iranien, même si, dans sa majorité, n’est pas favorable à une intervention militaire américaine, est confronté à cette interrogation : existe-t-il une réelle opposition structurée, capable seule de faire tomber le régime et d’incarner une alternative crédible ? Reza Pahlavi, fils de l’ancien shah, ne cesse de se présenter comme l’alternative laïque au régime actuel, mais les souvenirs de la police politique répressive (la SAVAK) sont-ils réellement effacés ? À ce jour, le sort du peuple iranien demeure incertain. Seules les heures, les jours ou les semaines à venir permettront d’en apporter la réponse.

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Imad Khillo est maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble – UGA et chercheur au Centre d'études et de Recherche sur la diplomatie, l'Administration Publique et le Politique (CERDAP²). Il est codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins.

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