Abu l-Abbas Aḥmad b. Muḥammad ibn Ajiba al-Tittawani, cheikh et savant shâdhilî d’origine chérifienne, de la tribu des Banû Anjrâ, est disciple du cheikh Al-Darqâwî (m. 1823). Né en 1747 à Al-Khamîs, près de Tétouan, dans une famille de pasteurs-paysans, il entreprend de vastes études exotériques auprès de savants à Tétouan puis à Fès avant de se tourner, à 30 ans, vers le soufisme en découvrant la pensée d’Ibn Atâ Allâh (m. 1309).
Vers 1776, de retour à Tétouan, il se consacre intensément aux exercices de dévotion et à l’enseignement des sciences exotériques, durant 17 ans, tout en faisant connaître le soufisme. Il rencontre alors le cheikh al-Bûzîdî qui l’initie en 1794 à la ṭarîqa Darqâwiyya et lui ordonne de pratiquer la rupture des habitudes (kharq al-’awâ’id) et la prédication itinérante au cours de pérégrinations (siyâḥât). Exposé à des calomnies, il est emprisonné par les autorités en 1795. A sa libération, il retourne à l’itinérance ; il quitte Tétouan en 1800 pour s’installer à Zammîj où il réside jusqu’à la fin de sa vie. Il meurt de la peste en 1809, en laissant 38 ouvrages, dont ce vaste commentaire coranique, al-Baḥr al-madîd, « La mer étendue ».
Vers 1776, de retour à Tétouan, il se consacre intensément aux exercices de dévotion et à l’enseignement des sciences exotériques, durant 17 ans, tout en faisant connaître le soufisme. Il rencontre alors le cheikh al-Bûzîdî qui l’initie en 1794 à la ṭarîqa Darqâwiyya et lui ordonne de pratiquer la rupture des habitudes (kharq al-’awâ’id) et la prédication itinérante au cours de pérégrinations (siyâḥât). Exposé à des calomnies, il est emprisonné par les autorités en 1795. A sa libération, il retourne à l’itinérance ; il quitte Tétouan en 1800 pour s’installer à Zammîj où il réside jusqu’à la fin de sa vie. Il meurt de la peste en 1809, en laissant 38 ouvrages, dont ce vaste commentaire coranique, al-Baḥr al-madîd, « La mer étendue ».
Un regard global sur l’interprétation du Coran
L’auteur de cette savante étude, Mohamed Fadel Elsayed, docteur de l’Université de Strasbourg et maître de conférences en islamologie à l’université d’Al-Azhar, qualifie ce tafsir (exégèse) soufi de l’ensemble du saint Coran, de « fait rare et tardif », l’unique antécédent étant celui du soufi ottoman Ismaïl Haqqi (m. 1725).
Dans cet ouvrage d’Ibn Ajiba, fruit d’un long travail de six années, chaque verset est analysé selon un exposé grammatical et linguistique, suivi d’un commentaire exotérique, puis d’allusions spirituelles (ishârât). Le cheikh s’appuie sur les sources scripturaires, les dires des Compagnons, des Suivants et les traditions juives (isrâ’iliyyât, moins d’une dizaine), mais aussi sur la poésie et les grands auteurs soufis (Al-Junayd, Al-Qushayri, Al-Ghazali, y compris, même s’il n’est pas toujours nommé expressément, Ibn Arabi, le « Shaykh al-Akbar » (m. 1240).
Mohamed Fadel Elsayed expose les raisons, selon lui, du nombre limité de références directes à Ibn Arabi « afin d’adapter l’enseignement à un public varié, auquel la pensée akbarienne n’était pas forcément accessible ». Ibn Arabi apparaît néanmoins comme une des principales sources d’interprétations juridiques citées par Ibn Ajiba, tirées des Aḥkâm al-Qur’ân du Shaykh al-Akbar. Malgré l’ampleur de ce tafsir en sept volumes, les interprétations ésotériques ne représentent qu’un tiers de l’ensemble.
Dans cet ouvrage d’Ibn Ajiba, fruit d’un long travail de six années, chaque verset est analysé selon un exposé grammatical et linguistique, suivi d’un commentaire exotérique, puis d’allusions spirituelles (ishârât). Le cheikh s’appuie sur les sources scripturaires, les dires des Compagnons, des Suivants et les traditions juives (isrâ’iliyyât, moins d’une dizaine), mais aussi sur la poésie et les grands auteurs soufis (Al-Junayd, Al-Qushayri, Al-Ghazali, y compris, même s’il n’est pas toujours nommé expressément, Ibn Arabi, le « Shaykh al-Akbar » (m. 1240).
Mohamed Fadel Elsayed expose les raisons, selon lui, du nombre limité de références directes à Ibn Arabi « afin d’adapter l’enseignement à un public varié, auquel la pensée akbarienne n’était pas forcément accessible ». Ibn Arabi apparaît néanmoins comme une des principales sources d’interprétations juridiques citées par Ibn Ajiba, tirées des Aḥkâm al-Qur’ân du Shaykh al-Akbar. Malgré l’ampleur de ce tafsir en sept volumes, les interprétations ésotériques ne représentent qu’un tiers de l’ensemble.
Une nécessaire prudence pour dévoiler les secrets spirituels
En effet, étant donné le contexte de l’époque hostile au soufisme, le recours à la prudence (taqiyya) s’impose. Tout en diffusant discrètement l’enseignement spécifique de la Shâdhiliyya, Ibn Ajiba privilégie le principe des Shâdhilis qui consiste à mettre l’enseignement à la portée d’un public varié.
Mohamed Fadel Elsayed explique ainsi l’hostilité ambiante : après un bref soutien du sultan Sulaymane (règne 1792-1822) qui « considère la voie contemplative comme un vecteur de paix sociale », celui-ci adopte la doctrine wahhabite et persécute les voies soufies. Ibn Ajiba subira les conséquences de ce retournement du sultan, et sera la cible de ses fonctionnaires et des oulémas (savants exotériques). La composition tripartite de son commentaire coranique, dans un souci d’équilibre, démontre sa méthode prudente de diffusion de la pensée ésotérique en milieu hostile. En s’appuyant sur des bases exotériques solides savamment référencées, les interprétations soufies sont ainsi intégrées à l’orthodoxie sunnite sans être prédominantes.
Mohamed Fadel Elsayed explique ainsi l’hostilité ambiante : après un bref soutien du sultan Sulaymane (règne 1792-1822) qui « considère la voie contemplative comme un vecteur de paix sociale », celui-ci adopte la doctrine wahhabite et persécute les voies soufies. Ibn Ajiba subira les conséquences de ce retournement du sultan, et sera la cible de ses fonctionnaires et des oulémas (savants exotériques). La composition tripartite de son commentaire coranique, dans un souci d’équilibre, démontre sa méthode prudente de diffusion de la pensée ésotérique en milieu hostile. En s’appuyant sur des bases exotériques solides savamment référencées, les interprétations soufies sont ainsi intégrées à l’orthodoxie sunnite sans être prédominantes.
Aperçu sur l’originalité de l’interprétation spirituelle d’Ibn Ajiba
Dans un chapitre consacré aux fruits du cheminement, Mohamed Fadel Elsayed donne un aperçu de l’interprétation ésotérique d’Ibn Ajiba dans son commentaire du verset 7 de la sourate 3, La Famille d’Imran : « C’est Lui qui a fait descendre sur toi le Livre. Il s’y trouve des signes clairs qui en sont l’essence, et d’autres obscurs (…). Nul autre que Dieu ne connaît son interprétation. Ceux qui sont enracinés dans la science disent : "Nous y croyons, tout vient de notre Seigneur !" ».
Mohamed Fadel Elsayed en conclut que la Réalité divine, inconnaissable, peut cependant être révélée à certains saints rapprochés, « l’élite des saints » qui réalisent les stations de l’extinction (fanâ’) et de la subsistance (baqâ’). Ces gnostiques, ajoute-t-il, détiennent la science du tawḥid al-khâṣṣ (science particulière de l’Unicité divine), terme qui lui est propre. Cependant, cet aspect apparemment élitiste des choses est tempéré par l’opinion du cheikh selon laquelle cette réalisation spirituelle serait requise pour l’ensemble des croyants.
Le travail exhaustif d’une très grande rigueur de Mohamed Fadel Elsayed a le mérite de synthétiser la triple démarche exégétique d’Ibn Ajiba pour qui « les soufis ne s’excluent pas de la communauté sunnite et n’aspirent nullement, à travers leurs interprétations allusives, à une compréhension alternative de la Loi ». Leitmotiv récurant de son ouvrage, l’analyse fine des versets cités démontre le lien de dépendance entre « l’enseignement spirituel et une science exotérique fondamentale ». Il nous donne ainsi des clés pour pénétrer à sa suite dans l’univers coranique étendu à l’infini d’al-Baḥr al-madîd du cheikh Ibn Ajiba.
Mohamed Fadel Elsayed en conclut que la Réalité divine, inconnaissable, peut cependant être révélée à certains saints rapprochés, « l’élite des saints » qui réalisent les stations de l’extinction (fanâ’) et de la subsistance (baqâ’). Ces gnostiques, ajoute-t-il, détiennent la science du tawḥid al-khâṣṣ (science particulière de l’Unicité divine), terme qui lui est propre. Cependant, cet aspect apparemment élitiste des choses est tempéré par l’opinion du cheikh selon laquelle cette réalisation spirituelle serait requise pour l’ensemble des croyants.
Le travail exhaustif d’une très grande rigueur de Mohamed Fadel Elsayed a le mérite de synthétiser la triple démarche exégétique d’Ibn Ajiba pour qui « les soufis ne s’excluent pas de la communauté sunnite et n’aspirent nullement, à travers leurs interprétations allusives, à une compréhension alternative de la Loi ». Leitmotiv récurant de son ouvrage, l’analyse fine des versets cités démontre le lien de dépendance entre « l’enseignement spirituel et une science exotérique fondamentale ». Il nous donne ainsi des clés pour pénétrer à sa suite dans l’univers coranique étendu à l’infini d’al-Baḥr al-madîd du cheikh Ibn Ajiba.
Mohamed Fadel Elsayed, Le commentaire du Coran par le soufi marocain Ahmad Ibn ‘Ajîba, éditions VRIN, mars 2026, 224 pages, 25 €