Points de vue

Georges Anawati, pilier dominicain du dialogue islamo-chrétien

Rédigé par Jean-Jacques Pérennès | Vendredi 26 Décembre 2014 à 11:22

Voilà 20 ans qu’est mort le Père Georges Anawati, religieux dominicain de nationalité égyptienne, fondateur de l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO). Il s’est éteint au Caire, au soir d’une longue vie, riche, et consacrée à ce qui l’avait depuis si longtemps motivé : mieux comprendre ce qu’il a parfois appelé le « mystère de l’islam ».



Le Père Georges Anawati (au centre), cofondateur de l’Institut dominicain d'études orientales (IDEO) du Caire, est l'auteur de plus de 250 ouvrages et articles, portant notamment sur les études médiévales, les sciences arabes, la philosophie et la mystique musulmane. (Photo : © Georges Anawati Stiftung)
Le Père Georges Chehata Anawati est né à Alexandrie, en 1905, d’une famille grecque orthodoxe venue de Syrie vers les années 1860. Comme beaucoup à cette époque, il reçut une éducation française chez les Frères des Écoles chrétiennes, par qui il se convertit au catholicisme. Baignant dans un milieu cultivé, il ne s’intéressa pas seulement aux études de pharmacie auxquelles son père l’avait destiné : lecteur de Maritain, il se passionna très tôt pour la philosophie et cultiva l’ambition de devenir « un grand savant chrétien ».

Au terme d’une longue et laborieuse recherche intérieure, il choisit d’entrer dans l’Ordre de saint Dominique à l’âge de 29 ans et rejoint le Saulchoir de Kain, en Belgique. Il y fit des études assez classiques, bénéficiant du renouveau thomiste amorcé par les Pères Mandonnet et Chenu. C’est ce dernier qui, à la fin des études, lui suggéra de se mettre à l’étude de l’islam dans une perspective nouvelle : « Non pas certes partir à la conquête de l’islam, ni même convertir ici et là quelques individus séparés par là même de la communauté musulmane, mais se livrer à l’étude approfondie de l’islam, de sa doctrine, de sa civilisation (…). » Louis Massignon l’aida aussi à aborder l’islam avec un a-priori de sympathie.

Au terme de trois années d’études spécialisées à Alger, il revint au Caire en 1944 et s’employa à constituer une équipe dominicaine poursuivant les mêmes objectifs : Serge de Beaurecueil et Jacques Jomier furent ses premiers compagnons dans une aventure qui allait aboutir à la création, en 1953, de l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO).

Un apôtre inlassable du dialogue interreligieux

Fin connaisseur de la philosophie arabe médiévale, Georges Anawati sut nouer des relations de confiance avec la prestigieuse université al-Azhar, considérée comme la référence pour l’islam sunnite. Grâce à ces contacts, il put très vite publier, en collaboration avec Louis Gardet, une Introduction à la théologie musulmane, qui sera pour longtemps en Occident l’ouvrage de référence sur le sujet (Paris, Vrin, 1948, 541 p.).

Sa double formation d’arabisant et de médiéviste lui vaut aussi d’être choisi par le comité culturel de la Ligue arabe pour participer au recueil des manuscrits d’Avicenne, dont il édite la bibliographie qu’il présente au congrès du millénaire d’Avicenne, à Bagdad, en 1952. Il sera désormais l’égal des meilleurs orientalistes et savants musulmans qu’il fréquente assidûment dans les congrès de spécialistes, où sa compétence et sa cordialité sont appréciées. Cela lui vaut aussi d’être invité à enseigner dans des universités étrangères, en particulier Montréal et Los Angeles.

Il sera très actif dans les coulisses du concile Vatican II, lorsqu’il s’agit de reformuler la position de l’Église catholique sur les religions non chrétiennes, en particulier l’islam, dont il est dit : « L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes (…) » (Nostra Aetate, n° 3).

Apôtre inlassable du dialogue islamo-chrétien, il est consulteur du Secrétariat pour les non-chrétiens, avant de devenir, en 1982, membre du Conseil pontifical pour la culture. À ces divers titres, il participe à de nombreuses rencontres islamo-chrétiennes, dont il connaît les joies et les limites.

Bâtir ensemble un monde meilleur

Mais, lorsque le dialogue théologique semblait dans l’impasse, sa cordialité et son humour égyptien savaient rétablir le contact. Car Georges Anawati n’est pas qu’un savant : c’est, d’abord, un religieux, d’une riche et belle humanité.

À l’heure où l’islam radical commençait à émerger, il fut aussi un des premiers à souligner que le dialogue des cultures et des civilisations reste un lieu où l’on peut continuer à bâtir ensemble un monde meilleur. Travailleur inlassable, il laisse une œuvre impressionnante dont on a pris la mesure lors des hommages unanimes qui lui furent rendus à sa mort. Œuvre multiforme, qui couvre des domaines aussi divers que les études médiévales, l’histoire des sciences arabes et le dialogue islamo-chrétien.

Sa mort, le 28 janvier 1994, au Caire, jour de la fête de saint Thomas d’Aquin, fit la une du quotidien égyptien al-Ahram, qui rendit hommage au « savant et penseur égyptien, pionnier des études islamiques, qui a consacré sa vie au rapprochement et à la compréhension entre les chrétiens et les musulmans ».

La bibliothèque Georges Chehata Anawati de l'IDEO contient plus de 160 000 ouvrages, dont plus de 20 000 textes classiques du patrimoine arabo-musulman.
Sa présence reste toujours vive dans le cœur de ceux qui l’ont connu, comme les frères dominicains, qui ont choisi de suivre ses traces, au sein de l’Institut dominicain d’études orientales du Caire. Ils ont voulu le signifier en donnant son nom à la nouvelle bibliothèque de l’IDEO, « bibliothèque Georges Chehata Anawati », solennellement inaugurée le 19 octobre 2002 en présence des plus hautes autorités musulmanes et chrétiennes d’Égypte. C’est aussi ce qui a motivé les fondateurs de l’Anawati Stiftung, en Allemagne, qui ont choisi ce patronyme pour présider à leurs activités au service du dialogue islamo-chrétien dans cette grande République.

En ces temps où le communautarisme et la peur de l’autre font des ravages, il est bon de relire le parcours d’une vie à la rencontre de l’autre, sans naïveté ni irénisme, mais avec un mélange étonnant de compétence scientifique et de cordialité humaine. Elle est un message pour notre temps.

Depuis la mort du père Anawati, l’IDEO a poursuivi sa route : la bibliothèque s’enrichit chaque année de nombreux volumes et atteint aujourd’hui les 160 000 ouvrages. Le catalogue est accessible sur Internet, au moyen d’un logiciel spécialisé, conçu à l’IDEO et qui prend en compte les spécificités de la culture arabe. La revue MIDEO, fondée par Georges Anawati, s’efforce de garder un niveau de qualité scientifique et publiera prochainement son trentième numéro.

Au Caire, une équipe d’une dizaine de religieux dominicains, s’efforce de poursuivre la route, fidèles à l’héritage reçu mais aussi à l’écoute des questions nouvelles de notre temps. En France, enfin, une association se consacre à faire connaître et soutenir l’action de l’IDEO : ce sont Les Amis de l’IDEO.

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Jean-Jacques Pérennès, père dominicain, est ancien directeur de l'IDEO et l'auteur, notamment, de Georges Anawati (1905-1994), un chrétien égyptien devant le mystère de l’islam (Éd. du Cerf, 2008, 361 p.).

Pour connaître davantage l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO), un documentaire signé de Bernadette Sauvaget et de Carine Poidatz, Des dominicains au cœur de l’islam (Stella Productions, 50 min, 2014) est disponible à la vente auprès de l’association Les Amis de l’IDEO : 20, rue des Tanneries – 75013 Paris − amisideo@gmail.com