Points de vue

Femmes et hommes en islam ou de la nécessité d’être pleinement humains

Rédigé par Judith Ijtihad Lefebvre | Vendredi 2 Septembre 2016 à 12:15



Lorsque j’ai embrassé l’islam, il y a une dizaine d’années, j’avais bien conscience qu’il existait, au sein de ma nouvelle communauté de foi, une immense diversité de cultures, d’interprétations et de pratiques liées à ce que nous nommons islam. Cette diversité constitue et a toujours constitué à mes yeux une source de richesse inestimable, car elle nourrit le dialogue et l’émulation, en et hors des cercles musulmans.

Où il est question de domination et de résistance

J’avais également conscience qu’il existait, en France comme de par le monde, une contradiction significative entre les principes d’égalité et de justice portés par la Révélation, et les réalités vécues par nombre de musulmanes et de musulmans. Le sort des minorisés, de l’avis de nombre d’entre nous, représente aujourd'hui l’un des enjeux cruciaux de notre présent et de notre avenir, en tant que citoyennes et citoyens comme en tant que communauté de foi.

Les femmes appartiennent, de manière universelle (à toutes les époques et dans toutes nos cultures), à ces catégories dites « minorisées ». Ces catégories minorisées ne forment pas nécessairement un « groupe » numériquement minoritaire : on pensera, par exemple, aux personnes dites « de couleur » sous le régime d’apartheid en Afrique du Sud… ou aux femmes qui, dans certains pays, constituent plus de 50 % de la population nationale. Les minorisés sont en fait des « groupes » dont tout ou partie de l’existence se trouve contrainte par la domination, plus ou moins flagrante, d’un ou de plusieurs « groupes » majoritaire(s)/majorisé(s).

L’existence des femmes se trouve indéniablement contrainte par la domination masculine. Cela signifie non pas que tout et chacun des hommes soit, par nature, un être dominateur, mais bien que nos sociétés se fondent et se développent grâce à l’infériorisation de la classe sociale des individus de sexe féminin par la classe sociale des individus de sexe masculin.

Ce système oppressif, universel, s’appelle le patriarcat. Et ses conséquences sont absolument dramatiques, non seulement en termes de droits humains, mais également en termes économiques notamment. Le patriarcat peut être porté par des discours familiaux, politiques comme religieux. L’islam ne fait pas exception, et nos sources scripturaires, Coran et ahadîth, sont parfois utilisées à des fins d’oppression, des femmes comme d’autres minorités.

Du sexisme universel et de son appropriation par le discours musulman

Un certain discours, notamment, véhicule l’idée que les femmes seraient des êtres humains essentiellement définies par leur statut d’être sexué, tandis que les hommes se trouveraient soumis, bien malgré eux, à des pulsions sexuelles quasi irrépressibles. Ce discours se retrouve dans l’ensemble de nos sociétés, et favorise notamment ce qu’il est convenu de nommer la culture du viol. Lorsqu’une femme est victime de viol, ou de tout autre comportement à caractère sexiste, la première question qui lui est adressée est souvent : « Comment étiez-vous habillée ? » Ou bien encore : « Que faisiez-vous seule à une telle heure, dans tel quartier ? » Comme si les victimes étaient, d’une manière ou d’une autre, responsables de leur agression, quand ce sont les agresseurs qui en sont les seuls et uniques responsables.

Enseigner aux petites puis aux jeunes filles que « la valeur d’une femme réside dans sa chasteté et sa pudeur » relève, selon nous, de cette culture patriarcale universelle. D’un point de vue humaniste, cette position est largement discutable. D’un point de vue islamique, elle constitue un contre-sens pur et simple. Car la valeur des femmes se mesure en réalité au fait que nous sommes des êtres humains à part entière, créées par Dieu exactement telles qu’Il nous a souhaitées. Et cela constitue une raison suffisante pour que l’on nous témoigne le respect et la bienveillance dus à l’ensemble de la Création.

Affirmer, de même, « si une femme veut se faire respecter par les hommes, elle devra commencer par se respecter elle-même, car c’est la façon dont elle se considère que les hommes la considèrent », est non seulement démenti par les faits, mais également absolument contraire à l’esprit de l’islam, qui enjoint chacune et chacun d’entre nous à faire preuve de responsabilité, individuelle et collective. Serait-ce à dire que si nous sommes discriminées, humiliées, battues à mort, c’est parce que nous ne nous respectons pas nous-mêmes ?

La logique islamique ne voudrait-elle pas, à l’opposé d’un tel déni de réalité et d’humanité, que nous enseignions à notre jeunesse, filles et garçons, qu’elles et ils possèdent une valeur intrinsèque, en tant que créatures placées au service du projet divin d’harmonie universelle ?

C’est en tant que tels qu’elles et ils se doivent le respect mutuel. Il nous faut faire nôtre le principe selon lequel nos corps comme nos cheminements spirituels nous appartiennent en propre, et que nul n’est autorisé à y porter atteinte, de quelque manière que ce soit. Il nous faut éduquer notre jeunesse, et nous éduquer nous-mêmes, individuellement et collectivement.

Il nous faut bannir les jugements personnels imprégnés de culture patriarcale universelle pour nous en retourner au message divin, incarné par notre bien-aimé Prophète Muhammad (que la prière et la paix soient sur lui). Car juger autrui, ne serait-ce pas commettre le plus grave des péchés ? Ne serait-ce pas risquer d’attribuer à Dieu des associés, que nous ne sommes pas ? Ne serait-ce pas prétendre être Dieu nous-mêmes ?

Appel d’une musulmane fervente à ses frères… et sœurs

Nous, musulmanes de France et d’ailleurs, devons déjà affronter tant d’épreuves au quotidien. En tant que femmes toujours, en tant que racisées parfois, en tant que pauvres souvent. En tant que migrantes ayant bravé ici et là-bas la mort et les humiliations. En tant que femme portant un hijab (ce qui se trouve être le cas de l’auteure de la présente tribune), etc.

Nous, musulmanes de France et d’ailleurs, ne pouvons endurer l’épreuve supplémentaire qu’encore trop de nos frères nous imposent, en affirmant que notre valeur dépend non de notre statut d’êtres humains créées par Ar-Rahmân (le Tout-Miséricorde), mais du bon vouloir des hommes qui se montreront ou non capables de maitriser des pulsions prétendument incontrôlables.

Nous, musulmanes de France et d’ailleurs, avons grandement besoin que nos frères, en religion et en humanité, s’attachent à nous respecter pour la simple et excellente raison que Dieu nous a créés égaux en dignité comme en droits. Nous avons grandement besoin que nos frères s’élèvent avec nous contre le sort honteux qui nous est fait dans nos sociétés, quelles qu’elles soient. Nous avons grandement besoin que nos frères s’indignent, en paroles et en actes, contre les violences, verbales et physiques, que nous subissons quotidiennement, en public comme en privé.

Nous avons urgemment besoin que nos frères et que nos sœurs fassent leur la sagesse du présent hadîth (rapporté par Muslim) : « Que celui d'entre vous qui voit une chose répréhensible la corrige de sa main ! S'il ne le peut pas de sa main, qu'il la corrige avec sa langue ! S'il ne le peut avec sa langue que ce soit avec son cœur et c'est là le degré le plus faible de la foi. »

Pour qu’adviennent des communautés, de foi, de citoyenneté, d’humanité, fondées sur les impératifs universels et islamiques d’égalité, de justice et de solidarité. Et Dieu sait mieux.

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Judith Ijtihad Lefebvre participe au mouvement international en faveur d’un islam inclusif de l’ensemble de la diversité des musulmanes et musulmans. Militante des droits humains, elle a notamment été membre du Collectif des féministes pour l’égalité (CFPE).