Politique

Des intellectuels juifs vent debout contre la confusion entre antisémitisme et antisionisme

Rédigé par Benjamin Andria | Mardi 3 Décembre 2019 à 11:25



A l’heure où une proposition de résolution controversée visant à définir l’antisémitisme est examinée mardi 3 décembre par l'Assemblée nationale,* un appel a été lancé par 127 intellectuels juifs aux députés français afin qu'ils refusent de voter pour la résolution initiée par le député LREM Sylvain Maillard. Celle-ci, soutenue par Emmanuel Macron, tend en effet à confondre dangereusement l’antisémitisme avec l’antisionisme.

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Cette résolution, dans laquelle est indiqué que « critiquer l’existence même d’Israël en ce qu’elle constitue une collectivité composée de citoyens juifs revient à exprimer une haine à l’égard de la communauté juive dans son ensemble » est « hautement problématique », ont signifié les intellectuels dans une tribune parue au Monde lundi 2 décembre, dénonçant les usages d’une telle définition de l’antisémitisme « pour saper la liberté d’expression ».

« L’antisionisme est un point de vue légitime »

« La montée de l’antisémitisme dans le monde, y compris en France, nous préoccupe profondément. Nous considérons l’antisémitisme et toutes les autres formes de racisme et de xénophobie comme une menace réelle contre laquelle il convient de lutter avec la plus grande fermeté, et exhortons le gouvernement et le Parlement français à le faire », débutent-ils.

Cependant, ils déplorent que « l’exposé des motifs désigne Israël comme "une collectivité composée de citoyens juifs" » alors que « environ 20 % de la population d’Israël sont des citoyens palestiniens, dont la plupart sont musulmans ou chrétiens. La désignation choisie occulte et nie leur existence ».

« Nos opinions sur le sionisme peuvent être diverses, mais nous pensons tous, y compris ceux qui se considèrent comme sionistes, que cet amalgame est fondamentalement faux. Pour les nombreux juifs se considérant antisionistes, cet amalgame est profondément injurieux », dénoncent les signataires de la tribune.

Avant d’ajouter : « L’antisionisme est un point de vue légitime dans l’histoire juive, et il a une longue tradition, y compris en Israël. Certains juifs s’opposent au sionisme pour des raisons religieuses, d’autres pour des raisons politiques ou culturelles. De nombreuses victimes de l’Holocauste étaient antisionistes. Le projet de résolution les déshonore et offense leur mémoire, en les considérant rétroactivement comme antisémites. »

« Pour les Palestiniens, le sionisme représente la dépossession, le déplacement, l’occupation et les inégalités structurelles. Il est cynique de les stigmatiser comme antisémites parce qu’ils s’opposent au sionisme. Ils s’opposent au sionisme non par haine des juifs, mais parce qu’ils vivent le sionisme comme un mouvement politique oppressif », déclarent-ils aussi. « Agir ainsi témoigne d’une grande insensibilité et d’une politique de deux poids, deux mesures, sachant qu’Israël nie le droit de la Palestine à exister et mine son existence même. »

Refuser l’instrumentalisation de l’antisémitisme

« Il n’y a aucun doute qu’il existe des antisémites parmi les gens qui s’opposent au sionisme. Mais il y a également beaucoup d’antisémites qui soutiennent le sionisme. Il est donc inapproprié et totalement inexact d’identifier de manière générale antisémitisme et antisionisme », indique-t-on. « En confondant ces deux phénomènes, l’Assemblée nationale compromettrait les efforts vitaux de lutte contre le véritable antisémitisme, qui est multidimensionnel et provient de différents secteurs de la société française. »

Déplorant « la manière dont la lutte contre l’antisémitisme a été instrumentalisée pour protéger le gouvernement israélien », les intellectuels déclarent leurs inquiétudes de voir que « ces efforts du gouvernement israélien trouvent un soutien politique, jusqu’en France ». « Nous invitons ainsi l’Assemblée nationale à lutter contre l’antisémitisme et contre toutes les formes de racisme, mais sans aider le gouvernement israélien dans son programme d’occupation et d’annexion ».

*Mise à jour : La résolution a été adoptée dans la soirée du mardi 3 décembre, dans un hémicycle qui comptait sur la présence que d'un faible nombre de députés, sur un total de 577. Ainsi, 154 députés ont voté pour, 72 contre. Ils sont 43 à s'être abstenus.

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