Points de vue

De Berlin à Paris, top 3 des questions rageantes sur la musulmanie

Les récits de Bent Battuta

Rédigé par | Lundi 20 Mars 2017 à 08:45



BERLIN. − Anna a une soixante d’années. Elle est la mère de Jane, une de mes amies rencontrées lors de mes conférences en Europe. Quand je fus de passage dans la capitale allemande, Jane me proposa de me faire découvrir son village, au cœur de l’Allemagne de l’Est, ex-RDA.

Tout était bien parti. Anna me fait le tour du village. J’avais été charmée par son pittoresque, bercée par le calme que procure la Nature de cette partie de l’Europe. Tout était vraiment bien parti. Je commençais à déconnecter. Et puis il a fallu qu’Anna, femme charmante, éduquée, ouverte et curieuse, me montre un livre. Un simple livre, anodin pour que la discussion dérape, l’atmosphère s’alourdisse.

Ce livre, c’est l’essai d’un Égyptien né au Caire, ex-musulman, qui visiblement a ressenti le besoin de régler ses comptes avec sa culture d’origine et sa famille en montrant en substance, Coran à l’appui, comment l’Islam et a fortiori les musulmans portent en eux l’antisémitisme, la misogynie et l’homophobie.

Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous.

Cet épisode que j’ai vécu en Allemagne avec Anna n’est pas anodin, il n’est pas exceptionnel. En fait, il est récurrent. Et que je sois à Paris, à Londres ou à Turin, je me retrouve souvent dans ce cas de figure.

Le dernier en date s’est déroulé à Paris. Une soirée d’anniversaire. Vous êtes là, heureuse, entourée de gens que vous appréciez, il est tard et vous êtes lovée dans un canapé à déguster votre part de gâteau. Et là, de nouveau, le sujet tombe et les remarques à l’emporte-pièce fusent. Au moment où vous vous y attendez le moins. Au moment où vous avez baissé la garde. Depuis ce dernier épisode, j’ai décidé de sortir protégée.

Protégée du top 3 des phrases et préjugés sur l’Islam, les musulmans, les Arabes et tout ce qui touche de près ou de loin à la musulmanie.

Voici un florilège de ce que vous pouvez entendre et comment je tente d’y répondre.
À utiliser avec humour et dérision.

Top 1. « Et toi, en tant que musulman-e, tu condamnes les attentats ? »

Cette phrase, vous pouvez la décliner à souhait et dans toutes les langues.

Option 1. Soit vous la jouez à la Muhammad Ali qui pour répondre à une question d’un journaliste lui demandait comment il se sentait en tant que chrétien de partager la même religion qu’Hitler et là on demande si Marine Le Pen et autres militants du Front national se sont désolidarisés du terroriste au Québec qui a abattu de sang-froid des musulmans dans une mosquée.

Option 2. Les faits, rien que les faits. Et vous rappelez, gentiment, en souriant (toujours) que le terrorisme dit « islamique » tue d’abord des musulmans et que les mouvements terroristes dans le monde qui tuent le plus ne sont pas d’idéologie religieuse mais sont nationalistes, autonomistes ou politiques. Qui donc a entendu parler des FARC, des Tigres tamouls, de l’ETA, des Sentiers lumineux ou encore des mouvements suprémacistes blancs aux Etats-Unis ?

Et puis, si vraiment vous êtes à bout, vous pouvez aussi citer les croisades d’Urbain II en 1099 et montrer qu’aucune religion n’a l’apanage de l’horreur.

Top 2. « Et toi, en tant que musulman-e, tu es pour ou contre le voile ? »

A la deuxième place, le voile. Forcément. Pas une semaine ni une journée où l’on n’entend pas parler de cette distinction vestimentaire qu’une partie des femmes musulmanes portent.

Au-delà du « voile-soumission-oppression », le triptyque gagnant des articles de Valeurs actuelles et de Marianne, on peut aussi avoir droit à des phrases un peu plus construites. Preuve par l’exemple : « Plutôt que plaider pour le voile en France, tu devrais soutenir les Iraniennes et Saoudiennes à s’affranchir ! »

D’abord, on respire bien fort.

Option 1. On peut préciser que les combats ne s’auto-excluent pas, qu’on a le droit de défendre la liberté des femmes de porter le voile en France et en Europe tout en plaidant dans le monde pour que les femmes puissent totalement jouir du droit de se vêtir comme elles le désirent. Rappelez que cela se nomme le libre-arbitre.

Option 2. Élargir le débat. Rappelez que les femmes en dehors de la sphère islamique existent aussi (!) et l’on peut alors engager une discussion sur le monde de la publicité et l’hypersexualisation du corps féminin pour vendre du yaourt ou des voitures. Si vous manquez d’exemples diversifiés, citez la Russie de Poutine qui vient de dépénaliser les violences faites aux femmes, des violences qui tuent chaque jour.

Option 3. Faire un petit laïus sur les droits des femmes en Europe, trop longtemps parents pauvres des droits de l’homme, pour tenter d’amener vers une tentative d’esprit critique de votre interlocuteur-trice. On ne sait jamais ! Il ne faut jamais douter de l’être humain, parait-il !

Top 3. « Mais toi, ça te gêne pas de croire en une religion qui appelle à la violence et persécute juifs et chrétiens ? »

Selon votre interlocuteur-trice, la discussion peut prendre une autre tournure. On peut vous parler des droits des homosexuels, des minorités, de la V-I-O-L-E-N-C-E intrinsèque de l’Islam : « Tu sais, le christianisme et la Bible sont tellement pacifiques, les droits de l’homme sont une œuvre de Jésus ! »

Dernièrement, j’ai eu droit à un monologue d’une amie d’une amie, qui a fait du marketing mais aurait probablement rêvé d’une carrière d’historienne es spécialiste des droits de l’homme qui, sure de son savoir, a récrit l’Histoire en disant que l’islamisation des pays arabes était une forme de colonisation et qu’il était temps que je reconnaisse que les droits de l’homme étaient une œuvre inspirée de Jésus.

Option 1. Ne jamais laisser passer autant d’inepties. On explique que l’addition de termes finissant par -ION n’est pas forcément l’expression d’une vérité absolue. Une fois cela dit, on peut aussi ajouter que les termes utilisés ont toujours un sens historique bien défini. Bref, les mots ont un sens.

Et la colonisation en a un. Conséquente aux grandes découvertes du Nouveau Monde au XVe siècle, c’est un processus d’occupation territoriale et de dépendance du pays occupé. Les exemples emblématique seraient les Aborigènes d’Australie ou les Indiens d’Amérique aujourd’hui réduits à peau de chagrin. Si les conquêtes arabes sont un phénomène d’expansion d’un empire, pour autant elles n’ont jamais été accompagnées d’installation de populations arabes à la place des populations indigènes, tout comme les Berbères n’ont jamais vraiment perdu ni leur langue ni certaines de leur coutumes malgré l’avancée de la langue arabe et de l’Islam.

Et puis si on est pas forcément un as en Histoire, on peut renvoyer à quelques bouquins d’historiens bien français comme Françoise Micheau.

Option 2. On répond en posant des questions en demandant si l’Inquisition était inspirée du Coran ou des sociétés chrétiennes, si les adeptes du Ku Klux Klan priaient cinq fois vers La Mecque pour ne citer que quelques exemples qui claquent.

En option 2, on prend du recul. Beaucoup de recul. Je rappelle souvent patiemment que les civilisations et les cultures ne sont jamais figées et que si force est de constater que le monde arabo-musulman pas très glorieux aujourd'hui et est souvent le théâtre de guerres (souvent provoquées par des puissances extérieures : l’Irak, vous connaissez ?) il n’en a pas toujours été ainsi. Que les contextes musulmans ont porté pendant des siècles la présence de minorités. Le Proche-Orient, par exemple, est culturellement, administrativement et religieusement sous l’influence de puissances musulmanes depuis au moins le VIIIe siècle et, malgré cette présence, les chrétiens d’Orient ont continué à maintenir leur présence et leur apport culturel et politique.

La valeur de nos mots face au poids des populismes

Il y a quelques années, une journaliste qui suivait mes écrits par-ci par-là me demandait pourquoi je m’infligeais tant de mal et pourquoi je prenais la peine de répondre à des personnes aux idées diamétralement opposées aux miennes.

Et puis j’ai repensé à la dernière khôlle (examen oral) que mon prof de philo m’avait posée en dernière année de classe préparatoire. Une question prémonitoire qui consistait à me faire réfléchir sur le poids d’une argumentation face à un préjugé.

Depuis, cette question me hante. Que valent nos mots face au poids des populismes, face au poids des pensées raccourcies ?

Dès lors, je me suis acharnée à tenter de déconstruire les préjugés de mes concitoyens, de mes élèves, de mes proches, tantôt sur les musulmans, tantôt sur les juifs, tantôt sur les Roms, tantôt sur les Noirs.

Je ne cesse de répondre aux questions, aussi rageantes et aussi offensantes soient-elles, en faisant mienne la phrase d’Einstein disant qu’« Il est plus facile de briser un atome que de briser un préjugé ». Et si la tâche peut souvent sembler sisyphéenne, il n’en demeure pas moins que les avancées, aussi minimes soient-elles, que je constate sur le chemin de mon combat me suffisent pour ne pas désespérer de l’être humain.

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Samia Hathroubi est déléguée Europe de la Foundation for Ethnic Understanding.



Ancienne professeure d'Histoire-Géographie dans le 9-3 après des études d'Histoire sur les… En savoir plus sur cet auteur