Politique

Christophe Castaner boude l'iftar du CFCM, Ahmet Ogras contre-attaque

Rédigé par | Mercredi 29 Mai 2019 à 00:30

L’iftar annuel organisé par le Conseil français du culte musulman (CFCM) est une tradition à laquelle les plus hauts représentants de l’Etat ne manquent pas d’honorer l’invitation. Pas cette année puisque le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, également en charge des relations avec les Cultes, a choisi de ne pas s’y rendre, poussant le président de l'instance représentative du culte musulman Ahmet Ogras à une contre-attaque en règle. Explications.



Le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a brillé par son absence à l'iftar du CFCM organisé mardi 28 mai, poussant son président Ahmet Ogras à contre-attaquer.
A l’iftar du Conseil français du culte musulman (CFCM) organisé mardi 28 mai au Pavillon Dauphine à Paris, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a brillé par son absence. Pas de trace non plus de son secrétaire d’Etat Laurent Nuñez. Il semble loin le temps où, Emmanuel Macron, en 2017, puis le Premier ministre Edouard Philippe et son ministre de l'Intérieur Gerard Collomb, en 2018, faisaient acte de présence au dîner annuel.

En revanche, Christophe Castaner a annoncé sa venue au dîner de rupture du jeûne du Ramadan à Strasbourg, mercredi 29 mai sous l’égide du Conseil régional du culte musulman (CRCM) Alsace, présidé par… Abdelhaq Nabaoui. Comme révélé en février par Saphirnews, celui-ci a en effet été révoqué voilà quelques mois de sa fonction d’aumônier national des hôpitaux par le CFCM en raison, entre autres, de son implication dans l’Association musulmane pour l’islam de France (AMIF) avec Hakim El Karoui.

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Le choix opéré par Christophe Castaner - une première dans l'histoire des dîners du CFCM - n’est en rien lié à un hasard de calendrier. Il est le signe qu’il y a de l’eau dans le gaz entre Place Beauvau et le CFCM depuis l’adoption des nouveaux statuts. Celle-ci a été vraisemblablement source de déception, en particulier sur la question de la départementalisation du culte musulman que le ministère la voulait plus ambitieuse, selon nos sources.

Officiellement, Place Beauvau veut donc donner la priorité à des iftars en province. Ce faisant, il est compris que le CFCM n'est plus l'interlocuteur privilégié de l'Etat. Du moins pour le moment.

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Ahmet Ogras en mode offensif

En coulisses, l’absence volontaire de Christophe Castaner agace. Des cadres du CFCM parlent d'un « affront » ; Abdallah Zekri, d'une « désinvolture à l'égard des musulmans de France », d'autant qu'il s'agit du dernier évènement marquant la fin de six ans d'une présidence tournante, qui se renouvelle le 1er juillet.

L’heure est donc à l’offensive pour le CFCM. La réforme des statuts telle qu’elle a été adoptée, Ahmet Ogras s’en est félicité devant les 200 convives présents à l’iftar. « La réforme que nous avons eu l’honneur de mener témoigne de notre maturité acquise en quinze années d’existence », a-t-il souligné, reconnaissant qu'une réforme « s’imposait pour la survie » de son institution. A ses yeux, la départementalisation est bel et bien inscrite dans la restructuration du CFCM.

Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, à l'iftar du CFCM mardi 28 mai.
« Maintenant que la réforme est faite, il s’agit de la mettre patiemment en œuvre. Il faudra du temps pour gagner la lutte de la représentativité du CFCM. Le déficit de représentativité qui nous est reproché est une critique facile, étayée par aucune étude », déclare-t-il sur un ton offensif.

« Qu’il s’agisse des syndicats, des partis politiques et même des institutions d’Etat, la crise de la représentativité est un phénomène social qui épargne peu d’organisations. Le CFCM ne déroge pas à la règle. Il est temps de cesser d’exiger aux musulmans ce qu’on a renoncé à demander des autres corps sociaux. »

La présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse abonde en son sens. « On n'est jamais parfait. Il y a aussi une crise de la représentativité politique (...) et je reste persuadée qu'il faut des corps intermédiaires dans notre société, parce que tous les citoyens ne peuvent pas s'exprimer d'une seule voix. (...) Le CFCM a été et est un intermédiaire précieux. »

Entre « imperfection et « subordination », le choix est fait

Ahmet Ogras ne mâche pas ses mots contre l’Etat. « Il est temps que l’Etat, sans aucune interférence, laisse les musulmans prendre les décisions concernant leur culte de manière autonome. La mentalité d’autrefois n’a plus lieu aujourd’hui. L’islam de France ne peut entrer dans l’avenir avec une mentalité de religion d’assistés », signifie-t-il. « Entre les imperfections de nos décisions et la subordination de nos décisions, nous choisissons l’imperfection. C’est le chemin normal d’une vie humaine. Nous ne voyons rien de bon dans la subordination. »

« Il est dangereux de vouloir féodaliser l’islam en France pour tenter d’en écarter le CFCM. C’est un choix insensé qui ne sert pas l’intérêt général », appuie Ahmet Ogras, pour qui « rien ne permet de remettre en question la légitimité du CFCM dans son rôle de représentant du culte musulman ». Difficile de ne pas y voir une pique contre l'AMIF.

Il concède que le CFCM a besoin de l’Etat à son côté « pour condamner la montée du racisme, pour lutter contre les intolérances, pour protéger les minorités », relevant l'inquiétude d'une fin prochaine de la dérogation européenne accordée aux cultes en matière d’abattage rituel. « Allons-nous défendre cette liberté de culte seuls ou allons-nous bénéficier du soutien de l’Etat français, grand défenseur de l’exception culturelle ? Nous l’avons vu à l’œuvre sur l’affaire du glyphosate. Nous espérons le même engagement et la même détermination pour laisser libre le plein exercice cultuel », lance-t-il.

A l'heure où l'extrême droite française revendique une victoire aux élections européennes, le président du CFCM affirme que « cela fait plus de 20 ans (...) que l’islam est impunément instrumentalisé dans le discours populiste. Face à ce serpent pourtant connu, l’Etat semble fort limité pour lutter contre ce fléau ».

« J’ai œuvré pour l’unité au sein du CFCM. Et, malgré les vents souvent contraires, j’ai essayé d’orienter le navire vers le port qui préserve les intérêts fondamentaux du culte musulman en France », juge celui qui est aussi le président du Comité de Coordination des musulmans turc de France (CCMTF), qui s'apprête à céder la tête du CFCM à la Grande Mosquée de Paris dans un contexte politique délicat.

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Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur