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Monde

Trois questions à... Dominique Vidal

Rédigé par Assmaâ Rakho Mom | Mercredi 30 Novembre 2005

Après les événements qui ont enflammé la France en général et ses banlieues en particulier, après les propos plus que tendancieux du ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, après l’impuissance manifeste des pouvoirs publics et du gouvernement face à la révolte, place à la réflexion et à l’analyse. La rédaction de saphirnews.com a ainsi décidé de solliciter différents acteurs de la vie sociale, religieuse, associative, etc.…, afin qu’ils répondent tous, autant que faire se pourra, à trois questions. Voici les réponses apportées par Dominique Vidal, journaliste au Monde Diplomatique, historien et écrivain, et auteur avec Karim Bourtel de Le Mal-être Arabe. Enfants de la colonisation.



Trois questions à... Dominique Vidal

Les événements qui ont eu lieu à partir du 27 octobre dans les banlieues françaises et qui ont duré plus de deux semaines vous ont-ils surpris ou étaient-ils prévisibles ? Pourquoi ?

Au printemps dernier, à la fin de la préface de notre livre Le Mal-être arabe, nous écrivions, Karim Bourtel et moi : « Si la France ne traite pas enfin tous ces jeunes en citoyens égaux, elle risque d’aller dans le mur, et peut-être plus tôt qu’on ne pense. » La révolte des banlieues était malheureusement une révolte annoncée de longue date.
Dans son rapport de novembre 2004, la Cour des comptes écrivait : « Cette situation de crise n’est pas le produit de l’immigration. Elle est le résultat de la manière dont l’immigration a été traitée […] Les pouvoirs publics sont confrontés à une situation qui s’est créée progressivement au cours des récentes décennies . » On ne saurait mieux dire la faillite de la politique d’« intégration » menée depuis vingt ou trente ans par les gouvernements successifs, de droite comme de gauche.
Le résultat, c’est une triple crise : sociale, post-coloniale et de représentation politique. On trouve le constat de la première dans le récent rapport de l’Observatoire national des 752 zones urbaines sensibles (près de 5 millions d’habitants) : le taux de chômage comme l’échec scolaire y sont deux fois plus élevés que la moyenne nationale, le revenu fiscal moyen inférieur de 40 %, les établissements de pratique médicale deux fois moins nombreux, la délinquance supérieure de moitié … La crise post-coloniale tient, elle, à la ghettoïsation des populations issues de l’immigration et aux discriminations spécifiques qu’elles subissent dans l’accès à l’enseignement, à l’emploi, à la santé, à la culture et aux loisirs, sans oublier les discours et les violences racistes… Quant à la crise de représentation, qui explique pour une part la violence de la révolte, elle découle de l’abandon de ces quartiers par la gauche traditionnelle comme par l’altermondialisme et de la faiblesse des mouvements issus de l’immigration.
N’en déplaise à quelques idéologues hystériques, les mouvements religieux n’ont guère joué de rôle dans ces événements, pas plus d’ailleurs que le Mouvement Immigration Banlieues ou les Indigènes de la République… Un véritable fossé est même apparu entre les jeunes révoltés – arabes, noirs et français « de souche » - et leurs « grands frères », le plus souvent impuissants à ramener le calme.

Que pensez vous du rôle joué durant cette période, et avant, par le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy ?

La triple crise des banlieues constituait – et constitue - une poudrière. Mais le détonateur, c’est le discours provocateur de Nicolas Sarkozy promettant de « nettoyer au Kärcher » la « racaille », discours perçu par la police comme une incitation à frapper plus fort encore. Le 27 octobre, la mort de Zyed et Bouna - sur laquelle la justice devra faire toute la vérité - a déclenché l’émeute, laquelle a été relancée, le 30, par le tir d’une grenade devant la mosquée Bilal. Bref, le ministre de l’Intérieur a mis le feu pour mieux l’éteindre, espérant sans doute marquer ainsi des points dans la compétition politicienne qui l’oppose à Dominique de Villepin, mais aussi à Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers. Et il en a profité pour développer de manière inquiétante l’arsenal répressif.

Après le retour au calme, quelles solutions préconisez-vous concernant la situation dans les banlieues françaises, toutes générations confondues ?

Les grandes forces politiques se sont bien gardées de répondre à cette question. Et pour cause : pour sortir de la crise actuelle, il faut rompre avec la logique néo-libérale qu’elles acceptent. Ce qui est à l’ordre du jour, ce sont en effet des réformes radicales exigeant, de surcroît, des financements considérables.

Ainsi, pour casser la ghettoïsation, il faut accélérer la rénovation des villes pauvres et le développement de la mixité dans les villes riches, ce qui exige à la fois des dizaines de milliards d’euros et des mécanismes nouveaux de nature à imposer la loi sur la solidarité et le renouvellement urbains (SRU ). Pareillement, on ne saurait venir à bout de l’échec scolaire dans les banlieues sans redéployer des moyens matériels et humains considérables. De même, l’offensive indispensable contre le chômage implique un formidable effort de création d’emplois publics et privés, bien au-delà de ces Zones franches urbaines (ZUF) qui apportent plus d’exonérations fiscales que d’embauches locales… Il y a donc du pain sur la planche, à condition de réorienter la politique de la France vers la satisfaction des besoins du plus grand nombre plutôt que des intérêts d’une minorité de privilégiés.


Notes

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(3) Par exemple, outre les amendes, apparemment inefficaces, infligées aux villes refusant de se conformer à cette loi, pourquoi ne pas envisager que leurs maires soient déclarés inéligibles ?





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