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Arts & Scènes

Quand l'absurdité d'un monde en guerre se met en scène

Théâtre

Rédigé par | Vendredi 14 Mars 2008

Autrefois Théâtre international de langue française, le Tarmac de la Villette (Paris 19e), poursuit sa programmation novatrice de spectacles (danse, théâtre…) d’auteurs du monde francophone. Il a ouvert sa saison 2008 avec la pièce Archipel, du Libanais Issam Bou Khaled.



« Nous sommes au Liban, au XXIIe siècle », explique d'emblée l'auteur et metteur en scène Issam Bou Khaled devant les spectateurs, avant même que le rideau ne se lève. « A la fin de la guerre, les déchets, les cadavres et des morceaux de corps ont été jetés à la mer. C'est ainsi que nous avons gagné un kilomètre carré de terre en plus ! On est un peuple très dynamique, on a essayé de construire un pont, qui serait le pont entre l'Orient et l'Occident.  […] On veut atteindre l'île de Chypre, seul échappatoire pendant la guerre, c'est la porte du Paradis ! […] On a besoin de centaines de guerres pour avoir des centaines de cadavres ! »

Quand l'absurdité d'un monde en guerre se met en scène

Une farce qui n'émeut pas
 
Le ton est donné : la pièce se voudra être une comédie, sur le Liban, la guerre, l'absurdité du monde. Le rideau se lève : trois personnages affublés de ce que l'on devine être des simili-touffes de persil ou d'herbes sauvages, l'un dans les yeux (l'aveugle), l'autre dans les oreilles (le sourd), la dernière dans la bouche (la muette). Le décor : l'intérieur d'une canalisation d'égout, celle qui débouche sur la mer ? celle qui fait le pont vers Chypre ? Pas facile de comprendre ce qui se dit entre l'aveugle, le sourd et la muette. Gesticulations, grognements (de la muette), onomatopées (du sourd), paroles (de l'aveugle) dont le sens nous échappe (parfois, souvent).

Déboule ensuite un sac d'ordures d'où sort une enfant-éprouvette, jetée là du fait d'une erreur de programmation. Le spectacle continue. Les trois protagonistes perdent un à un leurs touffes d'herbes pour signifier que leur sens est recouvré. Les répliques fusent alors, pas forcément plus compréhensibles, appréciées de temps à autre par quelques rires de spectateurs. On sent bien que la pièce entend traiter, sur le mode de la bouffonnerie, de la guerre, de la peur, de la déraison ; une pièce qui se veut à la fois tragique et drôle...

Trahison de la traduction en langue française (la pièce avait été créée en 1999 en arabe) qui ne parvient pas à faire passer les jeux de mots ? Manque de codes culturels du spectateur qui ne connaît pas la situation au Liban pour mieux apprécier ce que dénonce la pièce ?



Du théâtre et du politique au Liban
 
Toujours est-il qu'en ce mercredi 27 février c'est non pas la pièce Archipel, mais la rencontre qui s'ensuivit avec Roger Assaf (qui jouait l'aveugle), directeur de théâtre, qui fut de loin la plus intéressante. C'est ainsi que l'on apprit que les étapes du théâtre libanais ont toujours été liées aux événements politiques.
 
En 1847 naît le théâtre arabe à Beyrouth, avec des pièces créées par un jeune Libanais Maroun al-Naqqash, qui avait découvert le théâtre en France et en Italie, mais ses pièces demeuraient du théâtre classique et boulevardier.
 
1947-1948. Partage de la Palestine, défaite des Arabes ; puis : révolutions du monde arabe qui ont installé les régimes baassistes, socialistes, nationalistes… autant d'événements politiques qui ont fait s'installer intellectuels et capitalistes à Beyrouth, laquelle est alors devenue une capitale culturelle arabe.
 
1960 marque ainsi la naissance du théâtre libanais moderne.
 
1967. Défaite arabe de juin dans la guerre des Six Jours, émergence de la révolution palestinienne, ajoutés à cela d'autres mouvements (contre la guerre au Vietnam, Che Guevara, mai 68…)… autant d'événements dans lesquels la jeunesse et les intellectuels eurent un grand rôle, y compris au Liban. Son théâtre devient résolument politique. On ne joue plus que des pièces écrites sur place et liées à la réalité quotidienne du pays : soit engagées politiquement, soit très réalistes. Les artistes essaient de faire découvrir une identité morale, culturelle, inscrite dans la mémoire orale. Pour élargir leur public jusque-là composé d'intellectuels et de bourgeois, les comédiens vont à la rencontre du public dans les villages, dans les quartiers ou organisent la venue des gens vers le lieu de la représentation.
 
1982. Agression d'Israël : blocus de Beyrouth par l'armée israélienne, 40 % du pays est occupé pendant des années, fort déplacement de la population. De 1975 à 1990, le Liban est en état de guerre. Curieusement, c'est durant cette période que le développement théâtral était à son niveau le plus haut.
Au nord et à l'est de la capitale – zone chrétienne, plutôt homogène sur le plan politique et religieux  – s'installe un théâtre de divertissement, bien que le politique, au théâtre, ait toujours existé en arrière-fond.
A l'ouest et au sud – zone majoritairement musulmane, mais plutôt hétérogène sur le plan religieux (chrétiens, druzes, sunnites, chiites) et politique (nationalistes, islamistes, marxistes…) naissent les plus importantes expériences de théâtre, directement impliquées dans l'engagement politique. Créé en 1977, le théâtre Hakawâti cherche à faire parler les gens de la façon dont ils vivaient la guerre, avec leurs rêves. Assimilant les formes traditionnelles du conteur arabe, il mène un travail d'investigation de la mémoire collective liée aux guerres qui se sont succédé au Liban, depuis le début du XXe siècle. Il s'agit d'un théâtre populaire, au sens où le héros du théâtre, c'est bien le peuple.
 
Années 2000. « C'est la pire période de ma vie », achève Roger Assaf. « Il y a une désagrégation complète de la société libanaise, due à deux facteurs, poursuit-il. D'abord, une accentuation en profondeur des clivages confessionnels et politiques à tel point que les gens sont maintenant ghetthoïsés et que naît une haine entre les différentes factions : le centre-ville n'existe plus, les personnes ne se rencontrent plus. Ensuite, on assiste à une émigration massive de la jeunesse libanaise, on constate plus de départs que de naissances. » 
Et de conclure, pessimiste : « Toutes les structures politiques, sociales, culturelles sont séparées. Chaque quartier a désormais sa structure. Comment peut-il dès lors exister au Liban un théâtre fédérateur ? »

Quand l'absurdité d'un monde en guerre se met en scène

Archipel
Jusqu'au 15 mars 2008
Texte et mise en scène : Issam Bou Khaled.
Avec : Bernadette Houdeib, Sawsan Bou Khaled, Bechara Atallah, Roger Assaf.

Le Tarmac de la Villette

211, avenue Jean-Jaurès – 75019 Paris – 01 40 03 93 95
Métro : Porte de Pantin – Bus : PC2, PC3 ou 75.
Vendredi 14 mars à 20 h, samedi 8 mars à 16 h, durée : 1 h 10.
Entrée : 16 € ; TR : 12 €.

Pour en savoir plus sur Archipel, le travail des auteurs, le théâtre au Liban et des références bibliographiques, consulter Le Journal du Tarmac


Des photos tirées de l'ouvrage de Pascal Colrat, Quatre Jours à Beyrouth (Ed. Textuel, 2007), sont également exposées au Tarmac. Accrochées de telle sorte qu'il est difficile de les regarder en détail, il vaut mieux admirer ces photos composées en dyptique –  pour mieux en montrer les contrastes et les aspérités –, en feuilletant les pages mêmes de l'ouvrage... Pour un aperçu...







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