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Economie

“ On est dans une situation de déséquilibre majeur dans l’économie globale ”

Entretien avec Anouar Hassoune, vice-président de Moody’s France

Rédigé par Anissa Ammoura | Jeudi 25 Septembre 2008

81 % des Français* se disent inquiets des conséquences de la crise financière américaine sur l'économie française. Ces inquiétudes sont-elles fondées ? La crise aurait-elle pu être évitée ? Pour tenter d'y répondre, Saphirnews a sollicité Anouar Hassoune, vice-président de Moody's France, agence de notation de crédit, de recherche et d'information financière pour les marchés de capitaux.



“ On est dans une situation de déséquilibre majeur dans l’économie globale ”

Saphirnews : Quelles vont être les conséquences de la crise financière sur le marché français ?

Anouar Hassoune : Il est très peu probable qu'il se produise des catastrophes majeures en France, nous ne nous attendons heureusement à aucune faillite. Pour les banques françaises, les chiffres exhaustifs de pertes liés à la crise des subprimes sont encore très difficiles à cerner, il faudra attendre quelques mois pour évaluer l'ampleur des dégâts. Dans tous les cas, l'impact sera moindre que pour le monde anglo-saxon. Le modèle anglo-saxon sépare les banques commerciales des banques d'affaires et d'investissement. Les banques françaises restent dans une très large mesure des conglomérats financiers comprenant des pôles de banques commerciales traditionnelles doublées de banques d'affaires. Cette diversification opérationnelle garantit une diversification des revenus et donc un impact forcément dilué dans la masse des revenus des différentes lignes de métiers.

Aujourd'hui, les institutions financières les plus touchées, celles qui sont en train de fusionner ou de disparaître, sont précisément celles qui n'avaient que pour mandat la banque d'investissement : Lehman, Bear Stearns et Merrill Lynch en premier lieu, bien sûr ; mais aujourd'hui les inquiétudes portent sur Morgan Stanley et Goldman Sachs, les deux derniers survivants du modèle de banques de marché. Ces institutions piliers de Wall Street avaient toutes comme point commun un appétit pour le risque élevé, contrairement aux banques françaises qui se sont davantage différenciées par la qualité des structures et des produits qu'elles proposaient au marché.

Quel sera l'impact sur les contribuables ? Des hausses d'impôts sont-elles envisageables ?

A. H. : Non, pas en Europe continentale, et certainement pas en France. Les banques centrales en Europe interviennent essentiellement en matière d'octroi de liquidités. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, les interventions des autorités se concentrent sur des opérations de sauvetage, lesquelles ont un coût budgétaire, et donc un impact sur les contribuables. Leurs gouvernements ont clairement exprimé leur souhait, voire la nécessité, de lever des fonds supplémentaires pour soutenir les banques en difficulté via des injonctions de fonds propres.

La France n'en est pas là. Les banques françaises vont effectivement subir un effet important sur leurs comptes de résultat, voire sur leurs fonds propres, mais pas au point de devoir lever des fonds propres supplémentaires auprès de l'État. S'il y a apport de fonds propres externes, ils proviendront vraisemblablement des marchés financiers eux-mêmes. Cela signifie que les institutions financières françaises iront chercher les capitaux nécessaires auprès des investisseurs privés, soit en passant par des partenaires stratégiques comme les fonds de pensions, les fonds de réserve ou les fonds souverains, soit auprès des actionnaires existants, soit tout simplement par émission de papiers sur le marché primaire. L'éventuel renforcement des bilans bancaires en France ne se fera vraisemblablement pas par des aides de l'État.

En revanche, si besoin de fonds propres et/ou de refinancement il y a, sachez qu'une liquidité abondante continue de prévaloir dans certaines régions du monde. Il s'agit des exportateurs de pétrole, c'est-à-dire les pays du Moyen-Orient et les pays compétitifs comme ceux d'Asie, et en particulier la Chine. C'est une nouveauté, comme si le centre de gravité de l'économie- monde avait tendance à se déplacer un petit peu plus à l'Est et un petit peu plus au Sud.


Beaucoup d'articles mettent en avant le fait que l'application des principes islamiques aurait pu éviter une telle crise. Ces hypothèses sont-elles fondées ?

A. H. : Oui, mais que partiellement. Techniquement, l'application stricte des cinq principes de la finance islamique** n'aurait pas eu pour conséquence la crise des subprimes. Celle-ci est d'abord fondée sur l'octroi de crédits immobiliers à des populations risquées, du point de vue de leurs revenus, par rapport à leurs charges de remboursement, puis sur le repackaging de ces crédits de base dans des structures financières très complexes et très risquées. Les crédits hypothécaires risqués, les subprimes, et leurs dérivés extraits de structure de titrisation*** sont fondés sur les taux d'intérêt. Comme ces derniers sont interdits en islam, alors effectivement on n'aurait pas pu rencontrer un tel cocktail explosif dans le monde musulman.

Mais, en même temps, si l'ensemble du système financier mondial était édifié sur les principes de la finance islamique, il n'y aurait jamais eu de crédit immobilier et, par conséquent, jamais d'accès à la propriété pour des millions de ménages modestes outre-Atlantique. Historiquement, seuls les deux tiers de la population américaine avaient accès à la propriété. Grâce au crédit facile, ce taux est passé de 64 % à presque 72 %, soit presque les trois quarts. La finance islamique n'aurait jamais rendu possible la crise des subprimes mais, en même temps, elle n'aurait jamais octroyé à l'économie américaine, d'une part, la capacité de se financer à une échelle aussi massive et, d'autre part, de pouvoir offrir un toit au plus grand nombre, ce qui fait partie intégrante du rêve américain...


Est-ce que des décisions n'auraient pas pu être prises pour limiter les dégâts ?

A. H. : Non, car le cycle de taux était beaucoup trop violent. Le temps que les efforts de régulation se mettent en place, la crise avait déjà explosé. On est dans une situation de déséquilibre majeur dans l'économie globale. Si on observe la croissance de la masse des liquidités internationales, qui se mesure par le nombre de dollars circulant à l'extérieur des États-Unis, et la création de richesses dans les pays occidentaux, on voit alors un clair découplage entre la demande externe pour le dollar (autrement dit la masse monétaire internationale) et la croissance économique réelle des pays occidentaux. Ce sont donc les pays émergents qui financent les économies matures. Les économies chinoise, saoudienne, kazakhe et russe, très largement excédentaires du point de vue de leur balance commerciale, conduisent à une accumulation de réserves en dollars, qui ont nourri la surliquidité globale et, par conséquent, l'inflation des prix d'actifs. Les États-Unis continuent d'émettre des dollars qui sont captés par les pays en croissance. C'est clairement un transfert de dettes entre le Nord et le Sud, comme si le Nord vivait et consommait à crédit par rapport au Sud qui, lui, épargne trop et ne s'endette pas assez. Ce déséquilibre tient aussi à la place excessive que tient le dollar dans l'économie mondiale. Un rééquilibrage en faveur de l'euro serait salutaire.

Quoiqu'il en soit, la crise financière actuelle est une grande première, en ce sens que c'est la sphère financière qui a créé la crise et non pas l'économie réelle. Aujourd'hui, c'est la crise financière qui a des impacts sur l'économie réelle, alors que, par le passé, la finance réagissait au monde réel. Il est urgent de repenser les mécanismes de régulation ; ces derniers ne peuvent se satisfaire d'une approche nationale, décentralisée ; une forme plus globalisée de coordination des politiques de surveillance semble nécessaire, à l'image d'une économie et d'une finance désormais irréversiblement mondialisées.


* Selon un sondage IFOP publié par Le Journal du dimanche, le 21 septembre 2008.

** Pour en savoir plus : Banque islamique : mode d'emploi

*** Titrisation : mécanisme consistant à transformer des créances (crédits, prêts) en « titres ». Ces titres sont ensuite revendus à des banques d'investissement. Avantage : permet à l'organisme vendeur de récupérer des liquidités et de disperser le risque. Inconvénient : le risque n'est pas éliminé pour autant mais reporté sur l'investisseur qui achète le titre. Aux États-Unis, par le biais de la titrisation, les crédits subprimes ont ainsi été dispersés dans de nombreux fonds de placements bancaires.





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