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Société

Non la France n'est pas l'objet d'une flambée antisémite !

Rédigé par Dominique Vidal Entretien avec | Samedi 12 Avril 2003

Le rapport de la Comission nationale consultative des droits de l'homme rendu public le 28 mars 2003 (CNCDH) a majoritairement été repris dans les médias pour venir accréditer la thèse de Pierre-André Taguieff d'une 'nouvelle Judéophobie'. Ce rapport, Dominique Vidal , - Rédacteur en chef adjoint du Monde diplomatique - l'analyse plus en profondeur et déconstruit une synthèse si attive, forcément caricaturale. A travers ses réponses à nos questions, point de racourcis faciles, mais une mise en perspective de ce rapport dans ses details qui révèlent les vraies urgences, en l'occurence une lutte contre le racisme dans sa globalité. Pour lui, 'Il faut combattre l'antisémitisme comme il faut combattre les autres formes de racisme, notamment le racisme anti-arabe.'



Le rapport de la Comission Nationale Consultative des Droits de l'Homme rendu public le 28 mars 2003 (CNCDH) a majoritairement été repris dans les médias  pour venir accréditer la thèse de Pierre-André Taguieff  d'une 'nouvelle Judéophobie'. Ce rapport, Dominique Vidal , - Rédacteur en chef adjoint du Monde diplomatique - l'analyse plus en profondeur et déconstruit une synthèse si hâtive, forcément caricaturale. A travers ses réponses à nos questions, point de racourcis faciles, mais une mise en perspective  de ce rapport dans ses détails qui révèlent les vraies urgences, en l'occurrence une lutte contre le racisme dans sa globalité.  Pour lui, 'Il faut combattre l'antisémitisme comme il faut combattre les autres formes de racisme, notamment le racisme anti-arabe.'

 

SaphirNet.info : Dans votre article analysant le rapport de la CNCDH vous mettez en lumière l'idée selon laquelle la France n'est pas emportée par une fièvre antisémite, comment expliquez-vous le fait que suite à la publication de ce rapport, c'est cette idée même qui fut la plus relayée dans les médias ?

Dominique Vidal (1) : J'ai peine à croire que vous découvriez aujourd'hui que les journalistes français ne sont pas toujours très sérieux. C'est d'ailleurs pourquoi la critique des médias a pris, à juste titre, une grande ampleur.
Le rapport 2002 de la Commission nationale consultative des droits de l'homme est un document essentiel pour la compréhension des phénomènes racistes et antisémites dans notre pays, et il n'a effectivement pas eu - ni quantitativement, ni qualitativement - la couverture de presse qu'il aurait mérité.
Le rapport, d'une part, constate, chiffres en mains, la montée des violences racistes (qui ont quadruplé en un an) et notamment des violences antisémites (qui ont sextuplé, au point de constituer 62 % du total).
Mais le rapport, avec les informations fournies par les Renseignements généraux du ministère de l'intérieur et les résultats d'un sondage approfondi, explique aussi la nature de ce phénomène. Il écarte l'idée d'une avancée du courant antisémite dans la population en général - il apparaît désormais marginal, ce que confirme d'ailleurs le sondage CSA publié par Le Figaro le 9 avril - aussi bien que parmi les Arabes en général...

 

Déjà, l'an dernier, le Livre blanc de l'Union des étudiants juifs et de SOS Racisme montrait que les jeunes Maghrébins rejettent l'antisémitisme dans les mêmes proportions que les autres jeunes Français...

... Absolument. Philipe Méchet, le directeur de la Sofrès, y insistait explicitement sur ces aspects des résultats de l'enquête effectuée à l'époque par son institut.
Il va de soi, cela dit, que l'exacerbation de la répression israélienne en Palestine et l'horreur de la guerre américaine en Irak ont pu contribuer, chez les moins politisés, à de dangereux glissements consistant à assimiler tous les Israéliens à Ariel Sharon et tous les Juifs aux Israéliens. Les pics de violences antisémites correspondent, selon le rapport, à la fin de l'année 2000, après l'éclatement de la seconde Intifada, et au printemps 2002, lors de l'opération Rempart menée par  l'armée israélienne contre les territoires autonomes. Les auteurs estiment donc que l'escalade au Proche-Orient « a conduit nombre de jeunes à afficher une identification avec les combattants palestiniens, censés symboliser les exclusions dont eux-mêmes s'estiment victimes dans la société occidentale ».
Mais le rapport circonscrit beaucoup plus précisément le milieu dont proviennent les « auteurs des exactions recensées » : « Adolescents ou jeunes adultes, (ils) sont, en grande partie, issus de quartiers sensibles où demeurent leurs parents, bien souvent immigrés d'Afrique du Nord. » Leur parcours, poursuit le ministère, « révèle aussi leur marginalité sociale : plusieurs d'entre eux sont déjà connus pour des faits de droit commun (...) et leurs 'interventions' dans des écoles ou des crèches de la communauté israélite s'accompagnent souvent de cambriolages. Les modes opératoires sont en outre très souvent comparables à ceux utilisés dans les violences urbaines 'classiques' ».
Les rédacteurs notent ensuite que ces attaques ont « suscité de vives condamnations de la part des responsables des communautés musulmanes de France, si l'on excepte une minorité de radicaux islamistes dont le message - précise-t-il - demeure cependant peu audible pour des délinquants fréquemment imperméables aux idéologies et qui prennent habilement prétexte de la situation proche-orientale pour donner libre cours à leur violence ». Or, conclut sur ce point le ministère de l'intérieur, « les diverses exactions constatées impliquent très fréquemment des acteurs originaires des quartiers dits 'sensibles', souvent délinquants de droit commun par ailleurs, qui essaient d'exploiter le conflit du Proche-Orient. »
Nous voici donc aux antipodes de la thèse d'Alain Finkielkraut, qui n'avait pas hésité à parler d'« Année de cristal (2) », mais aussi de celle, chère à Pierre-André Taguieff, d'une « nouvelle judéophobie » portée par les militants islamistes, altermondialistes, tiers-mondistes et antisionistes. Le principal terreau de cette violence, ce sont bien les ghettos de chômage, de misère et d'ennui où végète, sans le moindre espoir d'avenir, une partie de la jeunesse populaire, en premier lieu des jeunes issus de l'immigration.


Néanmoins ce sont eux qui sont les plus mis en garde contre de telles dérives antisémites, et beaucoup le ressentent comme un déni des agressions ou du  racisme dont ils sont eux-mêmes victimes, d'une certaine 'islamophobie'... Une telle mise en garde contre les dérives antisémites, non inscrite dans un rejet global du racisme dans toutes ses formes, ne risque-t-elle pas d'avoir l'effet inverse?

Vous avez entièrement raison. Le combat contre le racisme ne se divise pas. Il faut combattre l'antisémitisme comme il faut combattre les autres formes de racisme, notamment le racisme anti-arabe. Rien ne saurait justifier qu'on attaque une synagogue ou une école juive, qu'on agresse un juif ou qu'on lance des insultes anti-juives. Mais rien ne saurait également justifier qu'on brûle une mosquée, qu'on agresse une jeune musulmane parce qu'elle porte un voile ou qu'on insulte des jeunes d'origine arabe.
Or comment ne pas constater que les attentats du 11 septembre ont entraîné, dans le monde entier, une vague sans précédent d'islamophobie. Chez nous, en particulier, les jeunes Arabes font état d'un grand nombre d'agressions, verbales et parfois physiques, qui s'ajoutent aux discriminations sytématiques subies dans la recherche d'un emploi comme dans celle d'un logement, pour ne pas parler de la 'sélection du samedi soir' à l'entrée des lieux de divertissement. Il n'y a pas deux solutions: ou l'on combat ensemble l'ensemble des racismes et on parvient à les faire reculer; ou l'on donne à nos adversaires communs le moyen de nous diviser, de nous jouer les uns contre les autres.

 

Vous avez au cours des dernières semaines été dans plusieurs banlieues à la rencontre de jeunes issus de  l'immigration: qu'en ressort-il, quel message vous ont fait passer ces populations ?

Ce qui m'a frappé lors de ces rencontres, c'est d'abord un profond sentiment d'abandon: 'Vous êtes les premiers à venir nous rendre visite depuis l'élection présidentielle', nous a dit un jeune d'une banlieue strasbourgeoise où nous sommes intervenus, Leila Shahid, le pacifiste israélien Michel Warshawski et moi. Mais c'est aussi - en tout cas parmi nos interlocuteurs - la disponibilité au dialogue dès lors que celui-ci se fait sans démagogie : il faut débattre de tout franchement, y compris de ce qui fâche. A cette condition, et elle est importante, l'action commune devient possible.


Les événements survenus lors de la manifestation du 22 mars dernier ont suscité bien des inquiétudes. Quelles précautions doivent êtres prises pour que ces manifestations  pour la paix ne tournent pas à des démonstrations de haine?

Qu'on agresse des adolescents parce qu'ils portent une kippa est ignoble - et j'ajoute absurde, s'agissant de sympathisants de l'Hachomer Hatzaïr, un mouvement sioniste de gauche qui défend l'instauration d'un Etat palestinien aux côtés d'Israël. Beaucoup d'indices laissent penser qu'il s'est agi d'une provocation montée par des militants d'extrême droite, y compris des négationnistes, sans doute en liaison avec des islamistes radicaux.
Le but était clair : discréditer le mouvement de solidarité avec la Palestine et le mouvement antiguerre en Irak en les présentant comme un rassemblement d'excités prêts à tous les débordements antisémites. Dès lors, les inconditionnels d'Israël auraient beau jeu de présenter quiconque critique la politique d'Ariel Sharon comme de dangereux antisémites !
En condamnant sans appel ces violences, totalement étrangères au mouvement, les organisateurs ont fait échouer la provocation. Il n'empêche qu'il reste beaucoup à faire pour écarter tout mot d'ordre, toute forme d'action susceptible d'alimenter l'antisémitisme et de verser de l'huile sur le feu des affrontements intercommunautaires dans lesquels nos adversaires rêvent évidemment de nous voir tomber.
Ainsi certains diffusent via Internet des textes ouvertement antisémites, comme ceux de l'intellectuel juif russo-israélien Israël Shamir : ils ne peuvent, se faisant, que susciter la réprobation générale et discréditer le combat pour le droit à l'autodétermination du peuple palestinien dont ils se réclament. D'autres appellent au boycott - illusoire, inefficace et dangereux - des produits israéliens au lieu de se battre pour la suspension de l'accord d'association entre l'Union Européenne et Israël, que les amis d'Ariel Sharon redoutent plus que tout - Israël exporte 28 % de ses productions en Europe, et en importe 44 % de ses produits (3).
J'irai plus loin : certains axent leur action contre le sionisme, qu'il assimilent abusivement au nazisme. Je pense qu'ils ont tort. Notre bataille pour la paix au Proche-Orient est un combat politique, et non une querelle idéologique. Si nous voulons contribuer réellement à ce que la France et l'Europe pèsent enfin de tout leur poids dans le bon sens,nous n'avons pas d'autre priorité que de rassembler dans l'action tous ceux - indépendamment de leur appartenance, de leur religion et de leur sensibilité politique - qui veulent la création d'un Etat palestinien indépendant sur les territoires occupés par Israël en 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale, la dissolution des colonies et une juste solution du problème des réfugiés.

 

La situation nationale et internationale nous interpelle tous, voyez-vous des exemples de 'ponts' à créer, cercles de discussions ou autres à mener pour que les valeurs universelles, humanistes soient porteés d'une seule et même voix?

La volonté de rassemblement dont je parlais suppose que se retrouvent des forces diverses, venues d'horizons divers. Il me semble en particulier indispensable de favoriser, dans la période à venir, le dialogue direct entre tous, y compris entre jeunes juifs et jeunes Arabes.
Il n'y a rien de tel que la rencontre face à face pour venir à bout des clichés et des a priori issus du passé. Rien de tel que la discussion pour inciter chacun à balayer devant sa porte - les préjugés anti-juifs d'un côté, les préjugés anti-Arabes de l'autre. Rien de tel enfin que ces retrouvailles pour découvrir tout ce qui unit les uns et les autres.
Un dernier mot. Dans mon esprit, ce qui peut rassembler jeunes progressistes juifs et musulmans, ce n'est pas seulement la bataille contre la guerre et pour la paix au Proche-Orient. C'est aussi le combat commun pour sortir enfin les ghettos de nos banlieues de leur misère et de leur ennui. C'est là un enjeu capital pour la société française dans son ensemble. 

Propos recueillis par Naziha Mayoufi


(1) Dominique Vidal est rédacteur en chef adjoint au Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr)
Il a publié en 2002 :
- Les Historiens allemands relisent la Shoah (Editions Complexe),
- la troisième édition de Le Péché originel d'Israël. L'expulsion des Palestiniens revisitée par les 'nouveaux historiens' israéliens (Editions de l'Atelier)
- et (avec Serge Halimi) la troisième édition de L'Opinion, ça se travaille (Editions Agone)
Il publie en 2003 :
- Le Mal-être juif (Agone)
- et (avec Alain Gresh) Les Cent clés du Proche-Orient (Hachette Pluriel)

(2) La « Nuit de cristal », organisée par le parti nazi le 9 novembre 1938, s'est soldée par l'assassinat de 91 Juifs, l'incendie de 191 synagogues, la mise à sac de 7 500 boutiques et la déportation de 20 000 Juifs.

(3) Lire 'Le talon d'Achille de M. Ariel Sharon', Le Monde diplomatique, avril 2003.





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