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Culture & Médias

Naufrages en Méditerranée : « La presse française simplifie à outrance »

Trois questions à Charles Autheman

Rédigé par Merieme Alaoui et H. Ben Rhouma | Jeudi 23 Avril 2015

Plus de 800 morts, c'est le terrible bilan d'un énième naufrage en mer Méditerranée, qui s'est produit cette fois au large de la Libye le 19 avril. Après l'annonce du drame mardi 21 avril par la police italienne, la presse européenne en a fait les gros titres. Charles Autheman, responsable de programme à l’Institut Panos, revient pour Saphirnews sur le traitement médiatique de ces tragédies trop souvent répétées ces dernières années. Son ONG, qui a pour but de favoriser le pluralisme des médias, travaille à impulser une couverture médiatique plus équilibrée des enjeux migrations contemporains.



Naufrages en Méditerranée : « La presse française simplifie à outrance »

Saphirnews : Comment qualifiez-vous le traitement médiatique du dramatique naufrage qui a dernièrement fait plus de 800 morts ?

Charles Autheman : Encore une fois, il est traité dans la précipitation… On raconte que des musulmans ont jeté des chrétiens par dessus bord, mais je ne sais toujours pas sur quelles informations fiables on se base pour dire cela. Même pour le nombre de victimes, on reprend le chiffre de 800 morts, mais c’est selon les estimations des survivants, c’est peut-être beaucoup plus. Les mots « migrants » est utilisé de la même manière que « réfugiés » ou « clandestins », sans précisions… Ce n’est pas du tout la même chose. On parle d’Africains, de Subsahariens, mais connaît-on la situation spécifique de la corne de l’Afrique ? Qu’on vienne du Tchad, de Centrafrique ou d’Éthiopie, la situation de départ n'est pas du tout la même. On simplifie à outrance un sujet très complexe sans tenter de l'approfondir.

Pire, on utilise des images pour illustrer les articles sans se demander si on met en péril la dignité de ces hommes, ces femmes, ces enfants. Est-ce qu’on leur a demandé une autorisation ? Pour couronner le tout, on demande des analyses et des explications exclusivement aux politiques. Mais ils n’en savent rien eux-mêmes ! Ils ne maîtrisent pas cette complexité. On parle des passeurs comme le mal absolu, que les naufrages seraient les conséquences de réseaux qui fonctionneraient comme des mafias. Mais la réalité est tout autre ! Des gens s’improvisent passeurs car ils ont une occasion de se faire de l’argent. Ils arrivent à trouver un bateau, et voilà ! Si on dézingue un passeur, il y en aura dix qui arriveront derrière. Ce n’est pas LA solution.

On nous vend une vision manichéenne, on a les méchants et les victimes. Ces migrants sont avant tout des gens responsables. Ce ne sont pas des analphabètes qui se font manipuler mais des gens qui connaissent les risques et qui les prennent. On sous-estime leur incroyable volonté. Ils cherchent d’autres horizons car ils estiment que chez eux tout est bloqué ou, pire, ils fuient la violence. L’Europe doit enfin prendre les bonnes décisions. Mais les Etats sont divisés et ne voient ce problème qu’à travers le prisme de la sécurité. Alors oui, les chefs d’Etats européens se réunissent aujourd’hui (à l'occasion d'un sommet européen extraordinaire à Bruxelles le 23 avril, ndlr). Personnellement, je n’en attends rien du tout. Nous n’aurons que des effets d’annonce et de beaux discours.

Charles Autheman, Institut Panos
Charles Autheman, Institut Panos

Quels sont les manquements constatés dans la presse généraliste et les leçons à prendre dans les rédactions ?

Charles Autheman : On reste sur une description très factuel qui fait la Une mais très vite cette actualité va être balayée par autre chose. Car les décideurs des médias connaissent mal ces sujets et ils sont très onéreux de les couvrir. C’est effroyable mais ce naufrage, aussi grave soit-il, ne sera pas un électrochoc tout simplement parce qu'il y a eu d’autres drames. En octobre 2013, il y a eu le drame de Lampedusa (400 morts, ndlr). 2014 a été l’année la plus meurtrière en mer Méditerranée, et 2015 commence encore plus mal que 2014 (selon l'Organisation internationale des Migrations, plus de 1 750 personnes ont péri depuis janvier, soit 30 fois plus qu'à cette même période en 2014, ndlr).

On a pensé que les gouvernements allaient enfin bouger, que la presse allait mieux traiter le sujet, mais il ne s’est rien passé. Il faut des réformes de fond. A Panos, nous formons des journalistes en les emmenant sur place, qu‘ils voient par eux-mêmes cette réalité. C’est beaucoup plus parlant pour un reporter d’aller, par exemple, à Sfax, en Tunisie, et voir comment le professeur Samir Maatoug travaille à la médecine médico-légale, chargée de tenter d’identifier les corps repêchés par la marine et les pêcheurs dans les côtes tunisiennes et de recueillir les papiers… On se rend compte qu’il y a de toutes les nationalités, des enfants, parfois très jeunes, et des adultes dans la fleur de l’âge, certainement bien insérés économiquement…Mais envoyer un reporter enquêter sur place coute trop cher aux rédactions. Ce n’est pas leur priorité malgré la bonne volonté des reporters de terrain.

Comment cette actualité est-elle traitée ailleurs en Europe ?

Charles Autheman : Personnellement, j’apprécie beaucoup le travail de la presse italienne, très sensibilisée à la question. Il faut savoir que là-bas les journalistes se sont organisés pour rédiger la « Charte de Rome » (voir encadré plus bas, ndlr) qui pose clairement la façon dont on doit traiter ces sujets sensibles. Tout jeune journaliste qui entre dans l’ordre des journalistes peut être interrogé sur le contenu de cette charte. C’est pris très au sérieux et cela se ressent dans la couverture médiatique.

En Espagne, il y a également une timide tentative d'en faire de même. C’est lent mais c’est déjà très intéressant. En France, on est encore loin du compte malheureusement. Pourtant, nous avons essayé de sensibiliser les décideurs, mais rien ne bouge… Beaucoup de journalistes et de reporters sont de bonne volonté, notamment ceux que nous avons formé, mais ils manquent cruellement de moyens, et leurs rédactions en chef ne suivent pas, pour la plupart.

Et si la presse française s'inspirait de la Charte de Rome ?

L'Italie, qui est une porte d'entrée prisée des migrants, fait très régulièrement face à des drames de l'immigration au large de ses côtes ces dernières années. Devant de telles tragédies et leur multiplication, le Conseil national de l’ordre des journalistes et la Fédération nationale de la presse italienne, en collaboration avec le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), ont signé en juin 2008 une charte déontologique à l'usage des journalistes sur l’information concernant les demandeurs d’asile, les réfugiés, les victimes de la traite et les migrants.

Appelé Charte de Rome (Carta di Roma en italien), ce code de conduite sur les reportages relatifs aux problèmes d'asile et de migration fournit, selon l'UNHCR, aux journalistes « des lignes directrices pour assurer que les informations sur les demandeurs d'asile, les réfugiés, les migrants et les victimes de trafics d'êtres humains soient exactes et impartiales », en évitant les raccourcis qui sont propices à la propagation de mauvaises informations, et les incite à faire usage d'un vocabulaire approprié et conforme au droit international.

Aussi, les professionnels de la presse sont appelés à préserver l’identité des migrants qui souhaitent témoigner auprès d'eux tout en garantissant l’anonymat, ceci pour éviter que ces derniers puissent être sujets à d'éventuelles représailles des autorités de leur pays d'origine ou d'organisations criminelles. Pour améliorer la qualité de l'information auprès du grand public, la Charte de Rome incite également les rédactions à former leurs équipes sur les enjeux migratoires et à consulter experts et organisations spécialistes en ces domaines.






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