Connectez-vous S'inscrire






Culture & Médias

Mon CD-rom pirate du Saint Coran

Rédigé par Amara BAMBA | Samedi 26 Août 2006

Mon ami Nour al-Din est rentré de vacances avec un paquet cadeau pour moi. Un joli petit paquet bleu méditerrané, brodé de calligraphies arabe rouge et or. « Tiens, c’est pour toi. Puisque je ne t’ai pas vu toutes ces vacances, j’ai quand même pensé à toi. » Merci à Dieu d’avoir créé l’amitié même si elle n'est pas toujours facile comme nous allons le voir plus loin.



Mon CD-rom pirate du Saint Coran
En moins d’une, j’ai rechuté en enfance. Mais en personne socialement dressée, j’ai fait Non ! Nour al-Din, franchement il ne fallait pas. Puis je me suis jeté sur le paquet en contenant chacun de mes gestes pour dissimuler mon excitation.

Nour al-Din n’est pas ce qu’on appelle un oiseau de mosquée. Dans son enfance passée dans la banlieue parisienne, il a eu le malheur de rencontrer un méchant musulman. Un enseignant d’arabe qui, dit-il, était un bourrin qui m’a dégoûté de l’islam. En dehors des jours d'école, entre les BD de la bibliothèque municipale et le martinet de la mosquée, il a choisi ce qui respectait le mieux son intégrité physique.

Fidèle à sa tradition familiale, Nour al-Din ne boit ni bière, ni vin, ni alcool. Il ne mange pas de porc non plus. Si une femme en hijab franchit le pas de sa porte, il se garde bien de lui tendre la main. Quand il croise un ami d’enfance aujourd’hui barbu, il s’empresse d’écraser sa clope pour lui donner le salam. Un mendiant qui croise Nour al-Din au petit matin, gagne sa journée avant le lever du jour. Et lorsqu’il surprend une émission islamique à la télé, Nour al-Din l’enregistre toujours avec soin pour sa collection perso… Bref, depuis que je connais Nour al-Din, je me dis que le musulman non pratiquant existe certainement.

Que Dieu me pardonne, mais parfois je maudis en secret, ce prof d’arabe qui a assené des coups de règle à mon ami dans son enfance. Cet homme l’a inconsciemment dégoûté de l’apprentissage de versets coraniques. Et je prie qu’un jour, Nour al-Din lui pardonne son acte. Alors il saura oublier les sévices de son méchant maître pour enfin profiter des fruits d’une pratique spirituelle suivie. Pour l’heure, il s’applique à de petites attentions pour se racheter de manquements qu’il n’a pas commis. Son cadeau de vacances avait la marque de ces attentions.

Car dans mon paquet méditerrané, j’ai trouvé la panoplie du musulman top-branché : CD-rom du Coran, boussole islamique pour détecter la direction de La Mecque et trois CD de chants religieux dont le dernier Sami Yusuf. C’était carrément géant !

Ça a dû te coûter une fortune ! L’exclamation m’avait échappé. Nour al-Din secoua la tête, stoïque. Levant les deux mains devant le visage, les doigts bien écartés, il me fit Non, moins de dix petits dollars. Puis, en prenant cet air malicieux que je lui envie depuis toujours, il prit les CD et me lâcha: il n’y a pas à dire, c’est de la contrefaçon, mais ça marche. J’ai acheté les mêmes pour moi aussi...

En rentrant de cette soirée entre amis, j’avais une idée en tête : je me plongeai dans ma pile de vieux dossiers d’archives journalistiques en quête d’un vieil article dont le souvenir m’avait obsédé toute la soirée. Ma pêche fut fructueuse. Elle le fut pour mon malheur. Voici, en substance, la traduction de cet article :

Question : puis-je acheter ou vendre des copies pirates de CD-rom du Coran ?

Réponse du Dr. Ajeel an-Nashmi : De nos jours, il est un fait que la création et l’innovation requièrent beaucoup d’énergie, de temps et d’argent. Elles exigent de la créativité et un degré de maîtrise technique qui, même s’ils sont des concepts abstraits, sont considérés en islam comme des biens tangibles, au même titre que les billets de banque. Bien avant les temps modernes, l’islam a établi la notion de propriété sur les biens abstraits au même titre que les droits monétaires. Ainsi, la violation de tels droits à la propriété est un péché. Beaucoup de Fuqaha (juristes) assimilent cette violation à un acte de vol. Ce qui est punissable dans le code de conduite musulman. Les copyrights, les droits d’auteurs, les labels et toute autre forme de propriété intellectuelle sont des droits qui doivent êtres reconnus comme tels. Ils doivent être respectés et non violés. Des lois doivent êtres votées pour enregistrer afin de protéger de tels droits. Il est malheureux que certains pays n’aient pas de telles lois, ou ne les appliquent pas etc etc…

J’ai lu puis relu la réponse de Cheikh An-Nashmi. A la fin de chaque argument, je sentais mon regard glisser vers le paquet cadeau où dansaient les calligraphies arabe rouge et or portées par une musique bleue méditerranée. Ce fut une séance de torture. Car j’aime beaucoup Sami Yusuf et j’aime beaucoup Nour al-Din. Mais je n’aime pas m’amuser à malmener ma conscience en la soumettant délibérément à l’épreuve de péchés que même notre société de consommation réprouve.

Voilà comment, par amitié, mon meilleur ami a déchiré mes dernières semaines d’août d’un coup de piratage industriel. Mais cela, il ne le sait pas (encore ?). Et je me demande si je dois (et surtout comment je dois) le lui dire, sans réveiller le trauma de son prof d'arabe au martinet trop facile.







Loading










Nos services web

Recevez le meilleur de l'actu