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Religions

Marseille, La Grande Mosquée se fait attendre

Rédigé par Lazrak Jihen | Mardi 22 Juillet 2003

Depuis 2001 et la réélection de monsieur Gaudin à la mairie de Marseille, un projet de « Grande Mosquée» est envisagé. Qu’en est-il réellement ? Depuis deux ans, aucune avancée significative n’a été réalisée. Péripéties et mésaventures jalonnent la voie de ce projet. Luttes de pouvoir et ingérences politiques ont retardé la mise en œuvre de la « Grande Mosquée de Marseille ». Youcef Mammeri, vice président de la Coordination des Musulmans de Marseille et élu au CRCM,Conseil Régional du Culte Musulman, pour la région PACA, répond à nos questions sur ce projet de grande mosquée à Marseille, qu’il a qualifié dans une récente tribune pour un journal local marseillais, « d’échec programmé ».



Marseille, un projet de « Grande Mosquée» est envisagé. Qu’en est-il réellement ? Depuis deux ans, aucune avancée significative n’a été réalisée. Péripéties et mésaventures jalonnent la voie de ce projet. Luttes de pouvoir et ingérences politiques ont retardé la mise en œuvre de la « Grande Mosquée de Marseille ». Youcef Mammeri, vice président de la coordination des musulmans de Marseille et élu au CRCM,conseil régional du culte musulman, pour la région PACA, répond à nos questions sur ce projet de grande mosquée à Marseille, qu’il a qualifié dans une récente tribune pour un journal local marseillais, « d’échec programmé ». 

 

SaphirNet.info : Un projet de grande mosquée à Marseille est envisagé, mais qu’en est-il réellement de la situation cultuelle des musulmans à Marseille ? Y a-t-il un réel besoin d’une mosquée à Marseille ?

 

Youcef Mammeri : Au niveau du culte et notamment des lieux de prières, la situation a nettement progressé ces dernières années. Les mosquées spacieuses et belles remplacent de plus en plus les lieux étroits qui avaient existé: une très belle mosquée vient d’être ainsi achevée en centre ville. La configuration géographique de Marseille rend peu pertinente le projet de grande mosquée-cathédrale dont on parle souvent ; les gens prient souvent dans leur quartier et si les places manquent parfois, cela ne sera pas résolu par un grand lieu en un endroit précis. L’exemple de Lyon montre bien qu’une grande mosquée n’apporte pas de réponse adaptée aux besoins des très nombreux fidèles. Il reste, bien sûr, comme partout en France, des difficultés importantes pour bénéficier, par exemple, d’espaces suffisants pour enterrer les musulmans, ou de nourriture Halal dans les hôpitaux (alors qu’il est possible depuis quelques années de manger Casher à l’Hôpital de la Timone, le plus grand de la région). La question des aumôneries nécessite de réels efforts comme celle de l’éducation de manière plus générale.    

 

Comment ce projet de grande mosquée à Marseille est-il né ?

 

Ce projet existe depuis assez longtemps, les années trente environ, certains remontent même à Voltaire qui faisait remarquer qu’à Marseille il y avait des « mahométans » et pas de mosquée significative.

Mais concrètement, depuis 10-15 ans, ce projet est remis sur la table à la faveur du retour en force du questionnement sur l’Islam. D’autant plus que Marseille est la deuxième région en France où il y a le plus de musulmans. L’idée de construire un lieu symbolique, visible, une belle et grande mosquée est revenue sur le terrain, d’abord politico-médiatique.

A la fin des années 80, début 90, il y eut un projet avec quelques acteurs dont Mustapha Slimani, gros marchand de viande… mais ça n’a pas marché.

Souvent, c’est une demande plus institutionnelle que  véritablement sociale…ce sont des « gens bien pensants » qui mettent en avant une sorte d’égalitarisme, de discrimination positive avec les autres cultes dans une grande ville méditerranéenne, pour appuyer leur volonté de création d’une grande mosquée à Marseille. Mais petit à petit, cela va créer une aspiration qui va gagner la plupart des musulmans même s’ils ne prient pas. En effet ils y voient une  reconnaissance forte et un progrès dans un contexte de discrimination pesant.

Puis, Monsieur Gaudin arrive en 1995 à la mairie de Marseille. Et en 1996, Bencheikh est nommé par la mosquée de Paris en tant qu’imam puis mufti régional. Ce titre va se transformer en grand mufti de Marseille par une pirouette de communication. Il va instrumentaliser le projet de la mosquée pour s’ancrer à Marseille. Il va proposer un projet aux médias qui n’est en fait qu’une maquette. La conséquence de cette opération de communication sera de remettre en scène ce projet au niveau de la mairie. Mais Gaudin ne veut pas entendre parler de cette mosquée. Il ira même jusqu’à dire : « une grande mosquée oui, mais à Marrakech » ou encore «si cela se fait, la mosquée devra avoir un style provençal ».

Puis en juin 2001, alors que le projet a alimenté les débats durant la campagne, monsieur Gaudin, lors du premier conseil municipal après sa réélection à la mairie de Marseille, annonce qu’il a l’intention de mettre en place un comité de pilotage afin de mettre en route la réalisation d’un centre cultuel et culturel musulman de Marseille. Discret durant la campagne, sa position semble avoir évolué favorablement. Chacun attend du concret pour y croire. 

 

Quel fut l’engagement du maire, monsieur Gaudin, dans ce projet de mosquée à Marseille, depuis 2001 ?

 

Un comité composé d’élus désignés par le Maire va avoir la charge d’auditionner des musulmans marseillais et des experts afin de faciliter l’émergence d’une instance musulmane locale apte à prendre en charge et gérer cet édifice. Pendant des mois ce travail va se révéler inefficace et mettre à jour une partialité de la municipalité vis-à-vis des différents acteurs musulmans. Au niveau médiatique, la mairie va se défausser sur les musulmans en invoquant « leur division ». Dans la réalité, ce sont deux logiques qui s’affrontent. Une minoritaire incarnée par Soheib Bencheikh propose une désignation autoritaire - la sienne en l’occurrence - pour obtenir un référent musulman vis-à-vis de la municipalité. Une autre, majoritaire, propose de rassembler tous les musulmans qui se sentent concernés et de les consulter démocratiquement. Le dossier demeure bloqué jusqu’en janvier 2002, avant de connaître un long silence municipal qui durera huit mois.

A partir de septembre 2002, le Maire en personne - le comité de pilotage ayant perdu tout crédit - s’implique dans le dialogue avec les musulmans. Cela aboutira à une désignation autoritaire par le Maire d’un groupe de 30 personnes autour de Soheib Bencheikh à la mi-novembre. Cette action va susciter une contestation populaire encore plus large alors que le volontarisme du maire est de moins en moins convaincant. Aujourd’hui, à l’approche des échéances électorales de 2004, la municipalité évoque le report du projet pour éviter les réactions du Front national…..Risque électoral réel ou prétexte ? Ce qui est sûr, c’est que les musulmans marseillais pourront saisir l’occasion de ce scrutin pour sanctionner les atermoiements de la majorité municipale.    

 

Comment vous positionnez-vous face au maire de Marseille ? Quelles sont les alternatives qui furent mises en place par les musulmans dans la réalisation de cette grande mosquée à Marseille ?

 

Dès le départ, la méthode du maire va être contestée car trop interventionniste. Au lieu de laisser les musulmans s’organiser et présenter une demande officielle de terrain au maire, c’est ce dernier qui prend l’initiative « d’organiser » les musulmans et de leur proposer un terrain sur un site choisi par ses soins dans les anciens abattoirs des quartiers nord de Marseille. Dans un premier temps, les principaux responsables du culte musulman à Marseille- notamment le Conseil des Imams- saisissent le volontarisme du maire au pied de la lettre et tentent de répondre positivement à l’aspiration formidable que ce projet a créée chez les musulmans marseillais. C’est ainsi que sera mise en place, à partir de février 2002, la Coordination des Musulmans de Marseille à laquelle ne voudront pas participer les quelques acteurs autour de Bencheikh. Ce grand rassemblement, le premier du genre, réunit la quasi-totalité des Imams, une trentaine d’associations, des personnalités de la société civile, des élus municipaux de culture musulmane. Sa principale vocation : défendre les intérêts des musulmans et devenir l’interlocuteur légitime incontournable sur toutes les questions touchant à l’Islam. Cette dynamique va bien au-delà du seul projet de grande mosquée et initie une véritable prise en charge par les musulmans des questions qui les concernent spécifiquement. Farid Amri, un Imam très apprécié, en sera élu président.      

 

Dans la presse nationale et locale, on a souvent parlé de division des musulmans, qu’en pensez-vous ?

 

Désorganisés ne signifie pas divisés. Cette nuance, certains politiques l’ont gommée et exploitée pour imposer des choix et intervenir là où ce n’est en principe pas possible, dans le culte par exemple. Face à ces manipulations, les musulmans ont saisi tout l’enjeu de s’organiser même si cela prend du temps, ne serait-ce que pour faire échec à ces stratégies qui très souvent instrumentalisent le culte musulman à des fins électorales, économiques ou autres. 

A la théorie de « la division des musulmans » font aujourd’hui suite d’autres rumeurs sur le positionnement politique des acteurs musulmans. Ainsi on me prête personnellement une intention de candidature en bonne place sur la liste de l’opposition municipale aux prochaines régionales…Nouvelle tentative de discréditer mes multiples dénonciations, en les réduisant à une posture politicienne ? Qu’importe ! je me suis habitué au fil des diffamations aux agissements des gens qui sont prêts à tous les mensonges pour masquer leurs magouilles. Nous sommes nombreux aujourd’hui à croire qu’il reste encore quelques rares hommes politiques responsables et soucieux de l’harmonie marseillaise. Nous fondons nos espoirs sur eux.    

 

Comment considérez-vous cette politisation de la question cultuelle à Marseille ?

 

Outre qu’elle est en contradiction avec les principes républicains et la laïcité, cette politisation comporte de réels dangers. Celui de jeter en pâture les difficultés cultuelles des musulmans aux opportunistes de tous bords et de ne rien résoudre dans le fond mais d’aggraver au contraire les choses. Celui de créer des troubles dans la composante musulmane marseillaise et de miner ainsi la paix sociale. Qui donc a intérêt à agir ainsi ?

De plus, cette politisation est inconciliable avec un volontarisme égalitaire qui finit rapidement par être mis en doute.

 

Aujourd’hui, il existe une instance régionale du culte musulman : le CRCM, région PACA . Peut-on considérer que cette instance va radicalement changer la donne en ce qui concerne le projet de la mosquée de Marseille ?

 

Lorsque le projet de grande mosquée est relancé en 2001, un des fondements importants de l’orientation municipale marseillaise est l’absence, à l’époque, d’interlocuteur légitime pour le culte musulman. C’est vrai qu’aujourd’hui avec la mise en place du Conseil Régional du Culte Musulman en PACA, la donne a formidablement changé et il semble difficile que le scénario de ces deux dernières années se reproduise. Cependant, toutes ces péripéties ont mis en évidence les enjeux importants, l’implications d’acteurs non musulmans pour des raisons très diverses dans un dossier qui concerne les musulmans au premier chef. Il y a fort à parier que ces paramètres ne vont pas disparaître du jour au lendemain, d’autant que le CRCM a besoin de se consolider et de lutter contre une islamophobie qui demeure un « outil » pratique auquel n’hésitent pas à recourir certains pour justifier l’injustifiable. 

Pour conclure, mon intime conviction est que les musulmans ne sont pas encore prêts pour porter, dans des conditions saines, un projet d’une telle ampleur symbolique et qui comporte un risque réel d’instrumentalisation politique. Ils ont montré durant deux ans qu’ils n’étaient pas non plus prêts à laisser n’importe qui profiter de cette situation. 

 

 

                                                                                    Propos recueillis par Jihen Lazrak





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