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Marie-Rose Moro : « On peut et on doit éduquer à la diversité »

Par Assmaâ Rakho-Mom

Rédigé par Assmaâ Rakho-Mom | Lundi 26 Mars 2012

Dans un contexte global de crise et en pleine campagne électorale française, le simple titre de l'ouvrage de Marie-Rose Moro, pédopsychiatre et directrice de la célèbre Maison de Solenn à Paris, nous réjouit. « Enfants de l’immigration : une chance pour l’école »*, tel est le titre du dernier ouvrage qu'elle signe. Un ouvrage d'entretiens dans lequel elle évoque son parcours de fille d'immigrés espagnols, mais aussi sa vision de l'école d'aujourd'hui, et fait des propositions concrètes. Entretien.



Buzzlim.fr : Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre maintenant et sur ce sujet ?

Marie-Rose Moro : J'ai écrit ce livre maintenant pour participer activement au débat d'idées dans cette période de campagne électorale importante pour notre pays mais aussi pour l'école française et pour l'Europe. L'immigration est par ailleurs un thème récurrent qui prend beaucoup de place dans la campagne. La manière dont elle est vue ne me semble pas correspondre ni à la réalité ni à la créativité de l'immigration à l'école et dans la société.

Marie-Rose Moro : « On peut et on doit éduquer à la diversité »

Si vous nous parliez de vos activités et de la Maison de Solenn ?

M.-R. M. : À la Maison de Solenn que je dirige maintenant depuis trois ans, je m'occupe de tous les adolescents quelles que soient leurs difficultés psychologiques, psychiatriques et aussi pédiatriques. Nous avons un souci particulier pour la prise en charge des adolescents dans leur globalité psychologique, psychiatrique, somatique, scolaire, éducative, sociale et culturelle quand c'est nécessaire.

Depuis son ouverture nous avons acquis une grande expérience dans la prise en charge des troubles des comportements alimentaires (anorexie et boulimie) qui apparaissent essentiellement chez des jeunes filles et de plus en plus tôt. Mais nous nous occupons aussi des adolescents qui présentent des phobies scolaires et qui sont de plus en plus nombreux, des adolescents déprimés ou qui ont perdu le goût de la vie, des adolescents qui présentent des obèsités graves ou qui ont du mal à s'occuper de leurs maladies chroniques à l'adolescence.

Nous nous occupons aussi des adolescents qui ont subi des traumatismes graves comme les mineurs isolés, des jeunes adolescentes enceintes, etc. Et nous avons des consultations pour les familles, pour les enfants de l'adoption internationale, pour les enfants de migrants. Par ailleurs, pour soigner ces adolescents, nous utilisons tout ce qui peut leur faire du bien, les approches psychologiques et médicales mais aussi les approches artistiques.

Vous écrivez : « L'éducation à la diversité (...) est tout aussi essentielle, si ce n'est plus, que l'éducation civique. » Comment éduquer à la diversité ?

M.-R. M. : Oui, on peut et on doit éduquer à la diversité et c'est même une préoccupation européenne puisque est parue le 2 avril 2009 une résolution du Parlement européen, qui, en principe, s'impose à tous les États et qui définit l'importance de cette éducation à la diversité à l'école pour tous les enfants.

Éduquer à la diversité, c'est déjà vivre ensemble à l'école, d'où l'importance de la mixité dans les écoles, mais c'est aussi apprendre ce qu'apporte cette diversité au quotidien : un intérêt pour les langues, pour les échanges, pour le respect des différences, une modernité qui sera très utile pour le monde de demain. Et cela s'expérimente et s'apprend à l'école en ayant du souci et en valorisant les histoires et les parcours de chacun.

Vous dites encore qu'« une école de masse ne peut pas réussir sans éducateurs ». Pourquoi ?

M.-R. M. : Je veux dire l'importance des enseignants d'abord à l'école qui, bien sûr, transmettent leurs savoirs, leurs compétences, leur désir de connaissances aux enfants mais aussi un regard sur le monde et des outils pour le comprendre. Et d'ailleurs la diversité culturelle des enseignants est aussi une chance pour les enfants.

Il faut que les enfants puissent s'identifier à des adultes qui leur ressemblent et qui ont une fonction essentielle, enseigner et transmettre. Les professeurs sont précieux dans leur fonction d'initiation à une matière mais aussi dans leur fonction pédagogique et éducative, au sens large du terme. Aujourd'hui, dans la formation des professeurs, cette fonction éducative est peu enseignée, peu valorisée, elle est « de surcroît ».

Par ailleurs, en plus des professeurs, il y a tous les autres adultes qui interviennent dans l'école et qui, d'une manière ou d'une autre, ont, eux aussi, une fonction structurante : l'équipe de direction, l'équipe administrative, les conseilleurs d'éducation, l'équipe médico-psychologique et sociale, ceux qui s'occupent de l'école ou de la cantine, ceux qui aident les enfants à l'école primaire, etc. Tous ces adultes permettent aux enfants d'être en sécurité, d'intégrer des règles : tout ce qui est nécessaire pour apprendre et prendre plaisir à réussir à l'école.

Pourquoi les enfants d'immigrés issus du Maghreb et d'Afrique font-ils plus face à l'école à un « regard sélectif » comme vous l'appelez que ceux qui sont d'origine asiatique ?

M.-R. M. : C'est comme dans l'ensemble de la société française ! On fait de manière plus ou moins explicite une hiérarchie des migrants ou des étrangers. Aujourd'hui, ce sont ceux du Maghreb et ceux qui sont considérés comme proches de l'islam qui font peur, mais cela est une question à la fois géographique et historique et cela peut changer au fil du temps.

Les filles bénéficient d'un regard plus positif que les garçons, qui font peur, et les enfants de familles venant d'Asie sont considérés comme en plus grande capacité de réussir alors que, par ailleurs, les familles forment des communautés plus structurées. Mais ces communautés là font moins peur.

Reconnaître la diversité des parcours et des histoires peut-il réduire les tensions à l'école ?

M.-R. M. : Oui, car si chacun peut se reconnaître à l'école, si l'école est un bien commun, si notre histoire peut être partagée avec celle des autres, si elle appartient au patrimoine de l'école et de la République, alors il y a moins de heurts, moins de crispations identitaires, moins d'inquiétudes sur ce que l'on est et ce que l'on va devenir. L'hospitalité, ça aide à réussir et à être plus fort. Et en plus, cela fait du bien à tous les enfants et cela rend l'école plus fraternelle.

Vous insistez longuement sur les atouts du bilinguisme et des langues maternelles. Comment se fait-il qu'elles ne soient pas plus valorisées que cela à l'école ?

M.-R. M. : À l'école française ! Et c'est bien pour cela que j'ai voulu faire ce livre d'entretien et que j'ai mené depuis une vingtaine d'années des recherches sur ce sujet comme plein d'autres chercheurs en linguistique ou en psychologie transculturelle. Nous avons du mal à nous sortir de l'idée qu'il y a une hiérarchie des langues et à reconnaître l'importance de la langue maternelle pour bien apprendre sa langue seconde, le français, celle qui deviendra celle que nous utiliserons majoritairement dans la vie adulte.

Pourtant, avoir deux langues, c'est un atout pour tout le monde, alors pourquoi pas pour les enfants de migrants. On le sait pour les enfants bilingues qui appartiennent à des classes aisées, on l'oublie pour les enfants de familles plus modestes.

Selon vous, beaucoup de professeurs se sentent « désemparés face à la pluralité des cultures ». Comment y remédier ?

M.-R. M. : Par la formation des professeurs, dans leur formation initiale qui devrait être plus valorisée et en formation continue. C'est comme en médecine ou dans la justice, la nécessité d'adapter la formation à la réalité des terrains et des enfants et à valoriser ces spécificités contemporaines. Le contexte multiculturel est un fait et, je crois l'avoir montré dans ce livre, une chance.

En tout cas, même si cela peut déconcerter car pour certains c'est nouveau, cela s'apprend facilement et avec bonheur, à condition que cela soit reconnu comme une nécessité de la formation : faire de la linguistique et de la sociolinguistique, de l'anthropologie, de la psychologie des enfants et des adolescents.

La réponse, c'est donc la formation tout au long de la vie, la supervision, les échanges avec d'autres professionnels qui travaillent avec les enfants et les échanges européens. Dans ce domaine interculturel, d'autres pays européens ont mis au point des outils intéressants à connaître comme la Suède et la Finlande par exemple.

Comment comprenez-vous le terme de discrimination positive et, selon vous, que peut-elle apporter ?

M.-R. M. : J'entends par discrimination positive la volonté d'ouvrir les filières d'excellence aux enfants de migrants qui en bénéficient très peu aujourd'hui pour des raisons d'information des enfants et de leurs parents, d'estime de soi, car ces enfants ne croient pas toujours en leurs possibilités et n'ont pas de modèles auxquels s'identifier, et par ailleurs ils n'ont pas les codes.

Ainsi, ce qui se fait à Sciences Po, par exemple ,et qui est très connu mais aussi à l'Université de Paris 13, où le président vient de créer une classe préparatoire publique pour que les enfants de ce département se préparent à réussir le concours de médecine, très sélectif et qui, de plus en plus, nécessite une préparation privée. Ou encore faire en sorte que dans les classes européennes, il y ait des enfants de migrants, charge ensuite à eux de réussir comme les autres. La discrimination positive se situe en amont, il s'agit de leur permettre d'entrer, de les autoriser à investir ces classes et ces lieux élitistes.

S'il y avait une leçon que vous retiendriez de votre parcours et que vous souhaiteriez transmettre aux enfants de l'immigration, quelle serait-elle ?

M.-R. M. : Une leçon, c'est un peu prétentieux. Un constat plutôt : on peut réussir et être heureux à l'école française, on peut transformer le désir de ses parents migrants en réalité sans renoncer à ce que l'on est et d'où l'on vient. Le rêve d'une égalité de fait, et pas seulement de principe, d'une liberté effective et d'une vraie fraternité est possible.


* Enfants de l’immigration : une chance pour l’école, de Marie-Rose Moro - Entretiens avec Joanna et Denis Peiron (Éd. Bayard, 2012).

Première parution de l'article sur www.buzzlim.fr



Assmaâ Rakho-Mom


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