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Religions

Malaisie : « Allah » bientôt interdit des chrétiens

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Lundi 9 Mars 2009

« Allah » en arabe, « Dieu » en français, « God » en anglais... Une traduction qui pourrait bien poser problème en Malaisie pour les non-musulmans du pays. Le gouvernement malaisien pourrait bientôt leur interdire d’utiliser le terme « Allah » dans leurs publications. Sont d'abord visés les chrétiens, actuellement sous le collimateur du ministère de l’Intérieur. Cependant, la liberté de pratiquer sa religion est davantage garantie en Malaisie que dans d’autres Etats musulmans, dont beaucoup sont pointés du doigt par un récent rapport sur les persécutions antichrétiennes dans le monde.



Malaisie : « Allah » bientôt interdit des chrétiens
Qu’Il soit appelé « God » ou « Allah », Il reste toujours le même…Dieu. Pourtant, le gouvernement malaisien réfléchit à une possible interdiction par décret d’utiliser le terme « Allah » par les populations autres que musulmanes. Dans ce pays où 60% des 27 millions d’habitants sont musulmans, cette restriction vise en premier lieu les chrétiens qui constituent 9% de la population.

Un premier décret signé le 16 février dernier par le ministre de l’Intérieur autorisait les publications chrétiennes d’utiliser « Allah » pour autant qu’ils publient une mise en garde légale dans leurs colonnes indiquant explicitement qu’elles soient réservées aux chrétiens. Cependant, le gouvernement est revenu sur cette décision la semaine dernière prétextant « une erreur », après pressions de certains partis islamistes. Ces derniers ont estimé que les chrétiens entretiennent la confusion quant à l’utilisation d’« Allah » et d’autres termes liés à la langue arabe et qu’ils cherchent ainsi à convertir les musulmans.

Un retour en arrière qui est loin d’être compréhensible puisque le leader même du principal parti islamique du pays (opposition) a déclaré qu’ils devaient être autorisés à utiliser ce terme. Se référant à un verset du Coran où les non-musulmans appellent leur Dieu « Allah », Nik Aziz Nik Mat a ainsi tendu sa main aux minorités religieuses. De leur côté, des groupes chrétiens ont affirmé qu’une telle interdiction était anticonstitutionnelle, faisant valoir que ce mot est antérieur à l’Islam et que les musulmans n’ont aucun droit exclusif sur celui-ci.

Si une telle interdiction est posée, « ce serait un non-sens », explique Mohamed Mestiri, directeur de l’Institut International de la Pensée Islamique (IIIT). « Allah est le Dieu de l’ensemble de l’humanité et non d’une communauté précise. L'Islam se présente comme une religion de confirmation qui valide la voie du monothéisme. En aucun cas, on doit réserver "Allah" au registre islamique. Il peut aussi bien être utilisé par les chrétiens que les autres communautés religieuses ».

« Certains peuvent utiliser ce terme dans une démarche de conversion pour mieux se rapprocher des mentalités des cultures musulmanes. On peut aussi avoir des réactions politiques ou idéologiques pour expliquer la démarche (du gouvernement malaisien, ndlr) mais rien ne la justifie au niveau théologique puisqu’Allah reste le Dieu de l’humanité », explique M. Mestiri.

Une liberté de culte relativement bien protégé en Malaisie

Pour Claire Lacroix, responsable communication de Portes Ouvertes (association de protection des chrétiens), « les sikhs aussi utilisent le mot "Allah" et ils ne se sont pas posé la question de savoir si ce mot appartient aux musulmans ou pas. Ce probable décret peut remettre en question la liberté religieuse des non-musulmans du pays. Mais je n’irai pas jusqu’à dire que ça procède à un début de persécution des chrétiens », d’autant qu’ils ne sont pas les seuls visés par cette interdiction. « Tout ceux qui veulent afficher leurs convictions le sont », affirme Mme Lacroix.

Mais de quoi aurait peur le gouvernement malaisien ? The Herald, journal chrétien qui paraît malgré les menaces du gouvernement de ne pas renouveler son autorisation de publication, ne se distribue « qu’à 13 000 exemplaires, ce qui n’est pas énorme. Ça fait des années que le journal utilise "Allah" et ça n’a jamais posé problème », indique t-elle. Alors pourquoi maintenant ? « Je ne pense pas qu’il y ait plus de conversions au christianisme qu’avant… Peut-être parce qu’il y a des hommes politiques en place qui ont intérêt à ce que cela se fasse. Mais (un décret pareil, ndlr) restreint le droit de tout le monde, même des musulmans puisqu’ils n’ont pas le droit de lire ces journaux. Je pense que quand on est assuré de ses convictions, on n’a pas peur de laisser les autres parler des leurs ».

Cependant, la Malaisie fait partie des pays où la liberté religieuse est assez bien protégée comme l’explique Portes Ouvertes, qui a publié fin janvier un rapport sur l’indice de persécution des chrétiens dans le monde. « Si on compare leur situation en Malaisie et ceux du Nigéria -où la charia a été adopté dans les 12 États du nord- ou en Corée du Nord -pays non-musulman où le fait même de croire est interdit- ça n’a rien à voir. Ils disposent de la liberté de culte, de pratiquer, garantie par une partie de la Constitution et c’est un gros point positif. La Malaisie a une culture de bien vivre ensemble, les communautés n’ont pas spécialement de problèmes entre elles. C’est un pays fier de montrer qu’il y a énormément de cultures qui vivent sur son sol et que ça se passe plutôt bien », conclut Mme Lacroix.

L’islam interdisant la conversion par la force, « la liberté de conscience religieuse doit être garantie et le Coran insiste sur l’échange commerciale, politique ou encore au débat théologique entre musulmans, juifs, chrétiens, polythéistes. Toute la civilisation musulmane dans son âge d’or nous montre l’importance de cette idée. Aujourd’hui, on vit dans un âge fondé sur le clash identitaire et religieux qui ne vient pas forcément de l’interprétation coranique », explique M. Mestiri.

Selon le directeur de l'IIIT, « ça vient aussi d’un environnement moderne qui favorise l’esprit identitaire et les tensions, renforcés dans l’espace musulman par des interprétations identitaires du Coran qui prend le musulman comme le meilleur, le préféré de Dieu, idée non conforme à la théologie musulmane. Ce qui fait que les non-musulmans, dans certains Etats musulmans, ne bénéficient pas toujours de la liberté de culte, de pratiquer, de fonder des lieux de cultes comme en Arabie Saoudite. Je considère cela comme une régression. Aujourd’hui plus que jamais, on a besoin de renforcer l’esprit de coordination, de solidarité entre l’ensemble des croyants. Il y a de plus en plus de fanatisme et d’extrémisme issu des religions qui nécessite de les affronter de manière adéquate ».

D’où l’importance de donner la liberté d’expression aux minorités religieuses quelque que soit le pays et de ne pas réserver « Allah » qu’aux musulmans. « Je pense qu’il faut donner la considération aux communautés plutôt qu’aux minorités religieuses. Même si elles sont minoritaires numériquement, il ne faut pas les considérer comme marginales mais les considérer dans leur dignité, leurs différences et dans leur droit d’exister tout simplement », conclut-il.





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