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Points de vue

Les laïcités qui divisent les gauches

Rédigé par Asif Arif | Samedi 28 Janvier 2017



Les laïcités qui divisent les gauches
C’est un secret de polichinelle : la gauche est divisée en deux ailes majoritaires, celle se revendiquant du social libéralisme et une autre revendiquant une approche encore plus à gauche. Quoiqu’il en soit de ces dichotomies, on pensait que la question, aussi centrale, de la laïcité allait rassembler la gauche, au sens le plus large, mais là encore, elle divise et entame le peu de cohésion existant au sein du Parti socialiste.

Il faut le dire, Benoît Hamon a été plus proche de la loi de 1905 que Manuel Valls, et cela pour plusieurs raisons objectives. Mais c’est la laïcité qui s’est vue elle-même atteinte dans ce débat. En effet, les protagonistes ont soit abordé des questions qui n’avaient aucun rapport avec cette dernière ou ont cantonné la laïcité au fait religieux musulman, alors qu’elle vise un idéal bien plus large de vivre ensemble.

La loi de 2010 sur le voile intégral : de la laïcité qui n’est pas

La loi de 2010 adoptée par le Parlement après de longs débats houleux n’est pas fondée sur la laïcité. Et pourtant, tous les protagonistes nous ont laissé penser une telle chose. Dans un avis juridique en date de 2010, le Conseil d’Etat a très clairement précisé que la loi de 2010 ne pouvait pas trouver son application dans la laïcité de l’Etat, la dignité de la personne humaine ou encore l’égalité homme-femme. La seule raison valable d’une telle interdiction étaient les raisons d’ordre public qui poussaient – en apparence – le gouvernement à adopter une telle loi.

La loi de 2010 était également adoptée dans un contexte qu’il convient de rappeler. A l’époque, il n’y avait pas eu les multitudes d’attentats qui ont frappé la France et les femmes, portant le niqab étaient porté par peu ou prou mille personnes. Comme s’y attendaient plusieurs députés, cette loi a eu son effet d’annonce : elle a poussé les femmes voilées à adopter une attitude contraire à la loi plutôt que de freiner un phénomène qui, somme toute, pouvait être jugulé à un niveau bien plus local que national. C’est pour cette raison que plusieurs députés ont senti que cette loi allait permettre de discriminer certains musulmans.

Le voile, le voile et encore le voile : une laïcité raccourcie et résumée

L’intégralité du débat relatif à la laïcité pendant l'entre-tours était tourné autour de la question du voile. Il s’agit en conséquence d’un signe religieux musulman qui est fondamentalement dans le viseur. Outre le fait qu’aucun autre signe religieux a fait l’objet d’un débat, la laïcité devient l’apanage de l’islam et il est donné l’impression que la laïcité de l’Etat ne doit se voir qu’à travers le voile et les musulmans alors que d’autres communautés religieuses existent dans notre pays.

C’est en ne voyant la laïcité que par le prisme de l’islam qu’on oublie que cette dernière a une finalité : permettre le vivre ensemble et la cohésion sociale. Le vivre ensemble renvoyant à la faculté donnée à tout individu vivant au sein de notre République de pouvoir vivre avec les autres. En d’autres termes, cette notion ne vise pas à créer des catégories de citoyens. Or, lorsqu’on aborde la question de la laïcité simplement à travers le voile, la République ne devient-elle exclusiviste ? Ne vise-t-elle pas justement à créer une catégorie de citoyennes (les femmes voilées) face aux autres ?

Il s’agit donc d’un détournement absurde de la notion. On sait pertinemment qu’à part une micro minorité, les femmes voilées ne sont absolument un « problème de la République ». Mais les débats récents les centralisent mais également les essentialisent. Si Manuel Valls voit dans le regard de certains hommes du « machisme » lorsqu’ils tentent d’asservir une femme voilée, il ne faut pas oublier que le combat contre la violence faite aux femmes n’est pas celui de la laïcité, mais celui du Code pénal.

Pourquoi ne pas faciliter, dans ce cas, l’intervention des forces de l’ordre dans les foyers familiaux où des violences sont faites aux femmes ? Pourquoi ne pas non plus condamner ces employeurs qui refusent de recruter une femme voilée qui font également état d’une forme de machisme puisqu’il conditionne la façon de voir une femme à leur propre desiderata ? Ces conceptions philosophiques de la laïcité ne peuvent pas être mises en avant dans une société qui se meut et qui parfois, et c’est normal, se définit par sa quête spirituelle.

Un clivage imposé par le Front National

Au fond, qui mène la danse ? Le Front National, qui a réussi à faire passer sa vision biaisée la nationalité. Elle a réussi à parler d’une laïcité judéo-chrétienne alors que son propre est d’être neutre et de ne pas viser une religion ou ne pas favoriser une religion en particulier. En réalité, pour clore ce débat, il faut en revenir aux deux piliers posés par le Conseil d’Etat : une obligation positive visant à assurer la liberté de conscience et une obligation négative en se reconnaissant une incompétence en matière cultuel.

Dans ces circonstances, ni Manuel Valls ni Benoît Hamon ne sont bien fondés à discuter des détails vestimentaires des femmes.

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Asif Arif est avocat au Barreau de Paris, spécialiste de l’islam et de la laïcité. Il est auteur du livre France Belgique, la diagonale terroriste avec Sébastien Boussois (La Boîte à Pandore, octobre 2016).






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