Connectez-vous S'inscrire






Monde

« La faim est un scandale politique, elle n’est pas une fatalité, on sait comment la vaincre »

Interview d'Ambroise Mazal, du CCFD-Terre solidaire

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Mercredi 18 Novembre 2009

Du lundi 16 novembre au mercredi 18 novembre s'est tenu le sommet pour la lutte contre la faim dans le monde, sous l'égide de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Mais les actions tardent toujours à suivre les discours. Présent à Rome pour l'occasion, Ambroise Mazal, chargé de mission sur la souveraineté alimentaire au CCFD-Terre solidaire (Comité catholique contre la faim et pour le développement) revient, pour Saphirnews, sur ses impressions, les solutions et les défis à relever pour lutter contre la faim dans le monde.



« La faim est un scandale politique, elle n’est pas une fatalité, on sait comment la vaincre »

Saphirnews : Quel bilan pouvez-vous tirer de ce sommet ?

Ambroise Mazal : C’est une bonne chose que ce sommet se soit tenu car il a au moins permis de faire figurer le problème de la faim dans le monde dans l’agenda international. La déclaration adoptée en ouverture de sommet ce lundi a le mérite d’aborder les bonnes solutions. Les causes de la faim et de l’insécurité alimentaires y sont précisées. C’est le résultat de deux ans de travaux, de discussions et de négociations entre les pays depuis le dernier sommet de la FAO en juin 2008 et la réunion de Madrid en janvier dernier.

Mais, aujourd’hui, il n’y a pas de volonté politique des dirigeants pour mettre en œuvre ces solutions. À ce niveau, le sommet est extrêmement décevant. On espérait que ce processus débouche sur des engagements concrets mais ce n’est absolument pas le cas. On reste sur des déclarations d’intentions sans qu’il y ait d’engagements concrets ni de calendrier de mise en œuvre de ces solutions.

Quelles sont les solutions en question ?

A. M. : Dans ces solutions se dégagent un certain consensus, qui consistent notamment à réinvestir dans l’agriculture et la sécurité alimentaire. Au niveau de l’aide publique au développement des pays du Nord, la part qui est consacrée à l’agriculture est passée de 17 % en 1980 à 4 % en 2006. Au niveau des pays du Sud, le budget en Afrique subsaharienne, par exemple, qui est consacré à l’agriculture n’est que de 4 % en moyenne, alors même que l’Afrique est le continent le plus touché par la faim.

Il faut donc réinvestir dans l’agriculture en ciblant les agricultures familiales et les petits producteurs. Il faut que, dans les politiques d’investissement, on privilégie la production locale plutôt que les grands projets d’agriculture intensive extrêmement mécanisés mais très peu pourvoyeurs d’emplois et destinés à l’exportation.

Il faut aussi repenser l’ensemble des politiques agricoles, commerciales, énergétiques ou de coopération au prisme de la sécurité alimentaire. À chaque fois que l’on met en place une nouvelle politique, il faut se demander quel est l’impact de celle-ci sur la sécurité alimentaire : contribue-t-elle à réduire la pauvreté ou ne profite-t-elle pas seulement à quelques-uns ?

Alors, ne peut-on pas dire que ce sommet est un échec total puisque les actions ne suivent pas les discours ?

A. M. : Total, non. On n’abordait pas ces solutions il y a encore quelques années. Par exemple, on disait qu’il faut favoriser le commerce mondial plutôt que la souveraineté alimentaire, qu’il fallait augmenter la production. Aujourd’hui, on sait que la faim est une question non pas de quantité de nourriture, mais d’accès à l’alimentation. C’est une question de lutte contre la pauvreté et d’augmentation des revenus, notamment des plus petits producteurs. Ce sommet n’est pas un échec à 100 % à ce niveau-là.

Néanmoins, là où c’est extrêmement décevant, c’est que les dirigeants de la communauté internationale ne font pas preuve d’une volonté de mise en œuvre de ces solutions. Sur ce point, on peut dire que le sommet est un échec.

Qu’est-ce que, pour vous, signifie l’absence des dirigeants du G8 à ce sommet ?

A. M. : Cela traduit justement ce manque d’engagement et de volonté qui empêche d'aller plus loin que les déclarations d’intentions. Les dirigeants du G8 n’ont pas fait le voyage parce qu’ils n’ont rien de bien concret à mettre en avant.

Pourtant, on voit que 100 millions de personnes supplémentaires souffrent de la faim depuis l’an passé. Quelle est la part de responsabilité des pays riches dans l’aggravation du problème ?

A. M. : Les pays riches ont laissé se mettre en place des politiques contraires à la sécurité alimentaire telles que les politiques de libéralisation des marchés qui ont permis l’explosion des prix agricoles mondiaux en 2007 et 2008. On sait que, pour réguler les prix, il faut des politiques publiques et de régulation des stocks, qui permettent de stabiliser les prix.

Des politiques d’agrocarburants ont aussi déséquilibré l’offre et la demande. Plutôt que de mettre sur le marché des céréales, on préfère consacrer ces denrées à l’essence des voitures. Il y a tout un tas de raisons politiques qui sont la cause de cette crise alimentaire. C’est pourquoi les pays riches ont une part de responsabilité.

Maintenant, ils ne sont pas les seuls responsables. Quand les dirigeants des pays en développement adoptent des politiques contraires aux intérêts de leur population, leur responsabilité directe. En Afrique subsaharienne, les dirigeants consacrent 4 % de leur budget à l’agriculture alors même que 60 à 70 % de la population vit des revenus de l’agriculture, ce qui signifie que le budget national ne s’intéresse pas à la majeure partie de la population.

Le problème de l’accaparement des terres est aussi un problème comme à Madagascar, où le gouvernement est prêt à vendre la moitié des terres arables à un pays extérieur pour faire de l’agriculture d’exportation plutôt que de privilégier l’intérêt de ses petits producteurs. La responsabilité incombe au gouvernement.

À défaut des pays riches, une soixantaine de pays majoritairement d’Afrique et d’Asie sont présents. Se sont-ils engagés sur des actions concrètes ?

A. M. : Ils ont pris conscience des problèmes. Les pays africains se sont engagés dès 2003, à travers la déclaration de Maputo [en juin 2004 au Mozambique, ndlr], à consacrer 10 % de leur budget à l’agriculture. Aujourd’hui, cinq pays ont tenu leurs promesses. La faim n’est pas une fatalité, on sait comment la vaincre. Tel est le slogan du CCFD. La faim n’est pas un problème de production, c’est un scandale politique car la volonté politique est absente.

Cependant, le problème ne va faire que s’accentuer puisqu’on s’attend à 9 milliards d’habitants sur Terre d’ici à 2050… Est-ce que les solutions d'aujourd'hui permettront de nourrir la population de demain ?

A. M. : Aujourd’hui, la planète est capable de nourrir 6,5 milliards de personnes. Si on divise la production alimentaire par le nombre de personnes, elle est suffisante pour nourrir la Terre entière.

La situation se répétera en 2050 puisque toutes les études montrent que la planète a la capacité de nourrir 9 milliards d’individus à condition de prendre les bonnes décisions en matière de lutte contre la pauvreté afin de garantir, aux populations pauvres, un emploi et un revenu minimal pour qu’elles puissent produire ou acheter la nourriture dont elles ont besoin.

Les ONG, dont le CCFD, font-elles vraiment force de proposition auprès des chefs d’État lors d'événements tels que celui-ci ?

A. M. : Comme les autres ONG, le CCFD participe au Forum de la société civile, qui s’est tenu depuis vendredi 13 novembre, pour proposer nos solutions en termes de souveraineté alimentaire à partir de notre expérience de terrain. Le CCFD intervient dans 80 pays et soutient 500 organisations locales qui travaillent au quotidien sur cette question. On en tire une expérience dont on débat avec nos collègues d’autres ONG avant de porter nos revendications auprès des gouvernements et des organisations internationales. Aujourd’hui, nos solutions sont partagées, un consensus existe, même si tous les dirigeants ne sont pas d’accord pour les mettre en œuvre.

L’Union européenne a réussi à relever le défi de la souveraineté alimentaire. Dans les années 1950, elle était en déficit alimentaire. Elle a eu la volonté de mettre en place une politique agricole commune fondée sur la protection des marchés et le soutien massif à l’agriculture. En 15 ans, elle est passée d’une situation de déficit à une situation d’excédent. Cela démontre que quand on veut vaincre la faim on peut.


Lire aussi : La FAO réclame la fin de la faim sans succès




Loading










Nos services web

Recevez le meilleur de l'actu