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Monde

« L’Iran n’est pas isolé »

Entretien avec Seyyed Ali Moujani, chargé d'affaires à l'ambassade de la république islamique d'Iran

Rédigé par Entretien avec Seyyed Ali Moujani | Jeudi 2 Mars 2006

Seyyed Ali Moujani est chargé d'affaires à l'ambassade de la république islamique d'Iran en France. En exclusivité pour Saphirnews.com, il revient sur la crise internationale autour du nucléaire mais aussi sur l'affaire des caricatures.



Seyyed Ali Moujani, chargé d'affaires pour l'Iran
Seyyed Ali Moujani, chargé d'affaires pour l'Iran
SaphirNews.com : Des diplomates proches de l'AIEA ont récemment déclaré que votre pays poursuivait ses activités d'enrichissement d'uranium. Qu'en est-il exactement ?
En fait, nous agissons dans le sens de la recherche nucléaire. D'après le traité de non prolifération, c'est notre droit légitime de travailler dans la recherche nucléaire. Nous avons accepté le traité de non prolifération en tant que cadre, avec toutes les obligations qu'il suppose et nous y sommes fidèles. Par conséquent, tout ce que nous faisons se fait dans le cadre de ce traité.

Seyyed Ali Moujani : Pouvez-vous nous clarifier les objectifs technologiques nucléaires de l'Iran ?Ces objectifs se font dans le cadre des besoins énergétiques de l'Iran pour assurer son développement économique. Nous voulons cette utilisation dans le cadre de la médecine nucléaire, de l'environnement, de l'agriculture, et bien évidemment pour la production d'électricité.

La Russie et la Chine ont récemment donné leur accord de principe à une saisie du Conseil de sécurité de l'ONU pour d'éventuelles sanctions à l'égard de votre pays. Estimez-vous que ce changement d'attitude marque une évolution de vos relations avec ces deux pays ?
Non. Nos relations avec ces deux pays restent dans leur cadre traditionnel. La Russie a ses propres positions spécifiques sur la question du dossier nucléaire. La Chine aussi a ses propres positions. Ce qui a fait qu'au cours de la fameuse réunion du 4 février dernier, la Chine et la Russie ont décidé de voter en faveur de la résolution proposée par les européens, était une chose parfaitement prévisible. Nous ne pensons pas que la situation entre nos pays ait changée. Je dirais que la situation est en train de suivre son cours normal et logique. Par contre, savoir si cette logique est erronée ou non est une autre question. Nous ne pensons pas que la logique doit être formée dans le cadre d'une confrontation. Elle doit être plutôt basée sur la coopération. Un comportement basé sur la confrontation ne peut apporter aucun résultat positif pour la communauté internationale. Il ne faut pas penser qu'en nous plaçant dans une logique de confrontation, nous accepterions de renoncer à nos droits légitimes. Sous aucun prétexte, nous pourrions marchander ces droits ou nos capacités actuelles. Il ne faut jamais oublier que l'Iran est un pays qui a acquis son savoir-faire de manière indépendante. Personne ne nous a aidé. C'est un chemin que, s'il le faut, nous pouvons emprunter seul. Il n'empêche, nous estimons qu'il nous faut agir dans un cadre international. Apparemment, les européens pensent que pour agir dans ce cadre international, l'Iran doit fermer les yeux sur ses activités, voire de suspendre un certain nombre de ses capacités. Ces acquis, ce savoir-faire sont un investissement. On ne peut raisonnablement pas négocier ses investissements.

Si le Conseil de sécurité est saisi, si un recours à la force est voté, pensez-vous que la Russie ou la Chine joueraient leur rôle traditionnel de contre-pouvoir international et poseraient leur véto ?
Vous savez, chaque pays prendra sa décision en fonction de ses intérêts. En ce qui nous concerne, nous pensons que nos intérêts nationaux nous ordonnent de défendre à tous prix nos investissements, quelque soit l'endroit, que ce soit à Vienne ou à New York. Maintenant, concernant la Russie, il faut voir quels seront les intérêts de la Russie le moment venu. Est-ce que ces intérêts leur dicteront de se positionner du côté des américains ou dans leur zone géographique, nous verrons.

Précisément quelle lecture faites-vous de ces intérêts ? Etes-vous dans la même situation qui a précédé l'invasion de l'Irak ?
J'estime que ce n'est pas à moi d'analyser quels sont les intérêts de la Chine ou de la Russie. Ce sont leurs opinions publiques qui doivent le faire. Si les européens ou d'autres états qui se sont engagés en Irak, estiment qu'ils ont préservé leurs intérêts, rien ne les empêchent de suivre la même voie avec l'Iran. Mais je me dois de dire qu'il n'y a aucune comparaison entre mon pays et l'Irak. Il existe des différences fondamentales.

Estimez-vous que les déclarations du président Ahmadinejjad ont pu desservir et affaiblir votre pays ?
Sincèrement, je ne pense pas que dans les propos du président Ahmadinnejjad il y ait quelque chose qui aurait soi-disant affaibli la position de l'Iran. D'ailleurs, quels signaux ont-ils qui prouverait que l'Iran est une menace pour ses voisins ? Lorsque le régime de Saddam Hussein s'est effondré, est-ce que ce furent les iraniens qui tentèrent d'envahir l'Irak ? Lorsque le régime des Talibans s'est effondré, avons-nous tenté de rentrer en Afghanistan ? Lorsque l'URSS s'est effondré, est-ce que l'Iran a essayé de reprendre des villes qui historiquement lui ont toujours appartenu ? Le fait est qu'il n'existe aucun signal qui prouverait que l'Iran serait un jour une menace pour ses voisins. Au cours de ces deux cent dernières années, à aucun moment l'Iran n'a été une menace pour ses voisins. Notre pays n'a toujours fait que défendre ses frontières reconnues.

Comment voyez-vous l'issue de la crise ? Vous préparez-vous dès à présent à des frappes américaines ?
A tous moment, l'Iran se prépare à tous les scénarios. Notre histoire et nos expériences passées nous préparent à toutes les éventualités. Mais le fait de penser ou de sentir qu'il y aura une attaque militaire contre notre pays ? Non, nous n'avons pas ce sentiment. La réalité est que les Etats-Unis sont aujourd'hui beaucoup trop faible pour se permettre de ses lancer dans une telle aventure guerrière. D'autres puissances à travers le monde sont beaucoup trop inquiètes qu'une telle confrontation puissent mettrent en danger leurs intérêts économiques.

Certaines diplomaties ont accusé votre pays d'avoir utilisé les manifestations contre les caricatures pour sortir de votre isolement politique. Que leur répondez-vous ?
Premièrement, l'Iran n'est pas du tout isolé. Le monde entier cherche à avoir un dialogue avec nous. Voyez l'ambassadeur américain en Irak. Il a accordé des dizaines d'interviews dans lesquels il supplie qu'on lui présente un interlocuteur iranien avec qui il puisse dialoguer. Si les choses continuent ainsi, je pense que bientôt il viendra dans les rues pour interpeller les passants et leur demander « êtes-vous iranien ? ». Pour ce qui est des caricatures, il ne faut oublier que ce fut une initiative des médias européens. Que ce mouvement qui prend de l'ampleur en Europe est systématiquement relayé par les médias. D'ailleurs, quel pouvoir aurait l'Iran pour pouvoir agir ainsi sur les masses musulmanes et sur leurs émotions, en Europe, en Palestine, au Maghreb, en Indonésie ou en Asie centrale. D'accord, l'Iran dispose de ce que j'appellerai une base spirituelle étant donné que nous avons toujours défendu l'Islam. Mais penser que nous ayons un tel pouvoir serait une forme d'insulte à l'encontre de la croyance et de la profondeur de la foi de centaines de millions de musulmans dans le monde. Penser ainsi revient à considérer que ce qui serait plus important que la personne sacrée du Prophète, que le salut soit sur lui, serait l'Iran. C'est très insultant de dire cela.
Dans cette affaire, nous voyons bien qu'il y a une action et une attitude systématique, que ces caricatures sont, sans arrêt, relayées et republiées dans différents journaux systématiquement. On commence à se dire que le moment est venu pour que, parallèlement au droit légitime de chaque musulman d'exprimer ses sentiments, l'Organisation de la Conférence Islamique apporte également une réponse systématique. L'Europe est un système qui peut prendre une position claire, faire une déclaration commune. Le fait est que c'est une réalité très amère de constater que les européens sont incapables de distinguer les frontières entre la liberté d'expression et la liberté de croyance. En France, Dieu peut être caricaturé. Mais si en Iran quelqu'un dit, au sujet d'Auschwitz, essayons de faire des études, d'analyser les documents, on nous répond, ah non ! C'est tabou, personne n'a le droit de parler de cela. C'est un vrai paradoxe pour la civilisation occidentale. Il faut aider à ce que les frontières soient clairement définis et établis. Il faut respecter les sentiments de chaque personne et éviter que les sentiments et les visions simplistes puissent mettre en danger et affecter les croyances sacrées de millions et de millions de personnes. La loi est sacrée. Mais lorsque cette loi est en contradiction avec le cadre international, elle est à revoir.

Propos recueillis par Fouad Bahri




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