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Société

Farid Abdelkrim : « La France aura les musulmans qu’elle mérite »

Rédigé par Mohammed Colin | Jeudi 5 Décembre 2002

« L’époque du colonialisme est révolue. Nous ne sommes pas des citoyens de seconde zone, ignares et incapables de réfléchir. » Farid Abdelkrim s'exprime dans cette interview sur la nouvelle organisation du culte musulman.



SaphirNet.info : Il y a deux mois, vous avez passé le relais de la présidence des JMF, qu’avez-vous appris des jeunes musulmans de France ?

Farid Abdelkrim : Le contact direct avec les jeunes musulmans est une expérience qui continue pour moi. Je les rencontre encore à travers mes conférences en France. Aussi, sans m'étendre sur les fruits de cette expérience bien trop nombreux, je dirais tout de même qu'il en ressort des éléments très positifs :

- J'ai pu tout d'abord voir à quel point les jeunes sont demandeurs et attentifs à l'endroit des préceptes de leur religion. Loin d'être un simple enfermement lié à une quelconque misère, je dois reconnaître qu'il y a chez la majeure partie d'entre eux le souci de répondre à cet appel intérieur qui vise à combler un déficit spirituel flagrant dans une société comme la nôtre.

- Il est déplorable de constater par ailleurs une disproportion énorme entre d'une part l'offre -infinitésimale- et la demande énorme d'autre part.

- Ce que l'on peut regretter, c'est qu'il y a une crise de l'engagement chez de nombreux jeunes qui sont plus souvent passifs et dans la peau de consommateur.

- L'absence d'affirmation des jeunes musulmanes reste un point sur lequel il est important de mener une sérieuse réflexion.

Pour conclure sur cette question, il est indéniable de souligner un regain phénoménal pour la religion chez un nombre sans cesse croissant de jeunes musulmans. Il reste tout un travail d’orientation et d’éducation à entreprendre dans ce sens.

Votre livre « Les jeunes, l’islam et le sexe » aborde, semble t'il, une des principales préoccupations des jeunes musulmans : la sexualité. Vous abordez de front ce sujet éminemment tabou. C’est un fossé énorme avec les livres traduits du Liban, ne pensez-vous que ces livres recelant un contenu déphasé ont sous-estimé la sexualité du couple ?

Farid Abdelkrim : De nombreux ouvrages en langue française n’ont effectivement, à mon sens, aucun intérêt particulier. Ils traitent de sujets qui se situent aux antipodes des préoccupations des jeunes musulmans de ce pays. De plus, nombreux sont ceux qui, quand ils traitent de sujets majeurs, ne le font pas de manière accessible au plus grand nombre. Cela n’enlève en rien bien entendu la bonne volonté dépensée par les uns et les autres.

Pour ma part, Les jeunes, l’islam et le sexe est une tentative qui vise à répondre à ces manques. Autrement dit, j’ai voulu traiter, dans un langage simple, d’un sujet hautement présent dans l’esprit et le quotidien de nombreux jeunes. Ma démarche consiste à affirmer qu’il s’agit d’un sujet comme un autre.

Ne pensez-vous pas que le trouble (décrit dans « Na’albou la France ?! »), vécu par de nombreux jeunes musulmans provoqué par le décalage entre l’aspiration d’un idéal islamique et la réalité quotidienne, devrait être davantage pris en compte par les structures musulmanes ?

Farid Abdelkrim : Je pense que la question est plus complexe que cela. Les structures musulmanes reflètent aujourd’hui les attentes de la communauté. C’est la teneur de ses exigences qui définit la nature des structures. Je pense que le terrain nous montre chaque jour qu’il y a une évolution à ce sujet dans le bon sens.

Pour ne citer qu’un exemple, la question des prêches du vendredi ; de nombreuses mosquées ont opté pour l’utilisation de la langue française. Ce que je cherche à dire en définitive, c’est que Paris ne s’est pas fait en un jour. Ne demandons à la communauté musulmane d’aller plus vite que la musique.

Auprès des citoyens les politiques ont une mauvaise image. Cela est pire auprès des musulmans. Selon vous, est-il possible, au vu des conflits d’intérêt, de mener une carrière politique intègre en France ?

Farid Abdelkrim : Je pense que oui. Seulement beaucoup est à faire dans ce sens. La quête et l’amour du pouvoir est un mal très largement évoqué dans la littérature musulmane. Et plus précisément dans les ouvrages de spiritualité. La conception islamique de la politique est globalement insérée dans une éthique qui consiste à éloigner tous ceux dont les cœurs seraient assoiffés de pouvoir. Faire de la politique, c’est être au service de l’intérêt commun. C’est une lourde responsabilité qui peut se transformer en regret au Jour du Jugement dernier. Je pense qu’il existe en France des politiques honnêtes et soucieuses du bien être de tous. Ce qu’il faut rappeler sans cesse, c’est qu’on a les dirigeant que l’on mérite.

La droite vous semble génétiquement programmé à ne pas vouloir de voix musulmanes. Ne pensez-vous pas que cela change ?

Farid Abdelkrim : En politique, chez nous, tout peut changer. Il suffit de peser sur l’échiquier électoral pour se rendre compte à quel point les relations sont fluctueuses. Il n’en n’est pas moins vrai que la droite, dans son immense majorité, répugne à considérer les musulmans comme du partenaire à part entière. De même qu’à gauche, on ne recherche que l’alibi de service. Mais encore une fois, il ne tient qu’à la communauté de devenir exigeante dans le choix de ses dirigeants politiques.

Dans le chapitre « A l’autel des médias », vous exprimez un ras-le-bol envers les médias. C’est le ton d’une grande partie du livre. Les musulmans sont-ils nombreux à réagir au traitement médiatique que l’on peut qualifier de discriminatoire ?

Farid Abdelkrim : Réaction ou pas, elle ne sont jamais médiatisées. En revanche, un nombre sans cesse croissant de plaintes sont aujourd’hui déposées auprès des tribunaux contre des journaux. Les musulmans commencent à user des lois pour que cesse ce lynchage inqualifiable.

La dernière en date fut la manière dont Arlette Chabot à introduit son sujet du lundi 2 décembre 02 dans Mots Croisés. [Lire le coup de gueule de Farid Abdelkrim] A Nantes, par exemple, L’Hebdo, un journal local a incendié la section des JMF Nantes en inventant des mensonges montés de toute pièce. Les jeunes ont déposé une plainte et ont demandé un droit de réponse qui leur a d’abord été accordé, puis refusé vu la haute qualité du droit de réponse.

De plus, de nombreuses structures refusent aujourd’hui de répondre aux médias. Elles les boudent en quelque sorte et parfois même les boycottent. Il ne faut pas courir derrière eux. En revanche, il faut savoir entretenir des relations d’amitié avec celles et ceux de la profession qui font leur boulot avec une intégrité souvent très méritoire. Il faut éviter les généralisations.

Vous reconnaissez-vous dans « l’islam des excités », terme employé par Dalil Boubakeur lors d’une interview accordée au quotidien 20 Minutes ?

Farid Abdelkrim : Je n’ai pas pour habitude de laver notre linge sale en public et encore moins de critiquer les personnalités qui font l’islam de France aujourd’hui. Cependant, il y a des exceptions. Dalil en fait aujourd’hui partie. Je ne m’étais jamais exprimé à son sujet jusqu’à ce qu’il crache sur les jeunes musulmans de manière gratuite dans tous les sens du terme. L’excité, c’est lui. Il l’est depuis qu’il sent qu’il ne sera jamais le représentant des musulmans de France. L’excité, c’est lui, car il semble prêt à tout pour arriver à ses fins. Il est sans vergogne et sa lâcheté ne passera pas inaperçu dans le rang des jeunes musulmans. Je fais désormais partie de ceux qui vont crier au monde entier quel genre de personnage il est.

Vous sentez-vous concerné par le processus lié à la représentativité du culte musulman ?

Farid Abdelkrim : Bien entendu. Et nous devrions tous l’être. Attentif pour que demain, on ne se retrouve pas sous la représentation de détraqués mentaux. Nous devons être attentifs afin d’exiger que ceux qui prétendent nous représenter le face sincèrement, honnêtement, librement et consciencieusement. Pour les autres, il nous faut les sanctionner par nos manifestations, nos voix… Nous devons apprendre à veiller sur notre avenir !

Nicolas Sarkozy remet en cause le schéma initial pour désigner les membres du futur Conseil français du culte musulman et impose désormais la cooptation et l’élection. Quelle est votre réaction ?

Farid Abdelkrim : Ma réaction est simple. Elle devrait d’ailleurs être celle de tout républicain qui se respecte. Je suis scandalisé. Et le dis à notre bien aimé chérif de l’intérieur :

- L’époque du colonialisme est révolue. Nous ne sommes pas des citoyens de seconde zone, ignares et incapables de réfléchir.

- Pas deux poids-deux mesures dans le respect de la neutralité de l’Etat. Laissez le soin aux musulmans de s’organiser. Et pitié, arrêtez les prétextes bidons du genre, la communauté musulmane est divisée. Elle l’est, elle en a conscience et a prouvé qu’elle était tout à fait prête à travailler sur cette question.

- Pas de cooptation tel que le prévoit le ministre qui ne recherche qu’une seule chose en définitive, c’est mettre en avant le tocard de l’islam de France.

- Enfin, je crois que la France, elle aussi, aura les musulmans qu’elle mérite.

Il faut absolument que les musulmans fassent partager avec l’ensemble de leurs concitoyens ce qui se trame en ce qui concerne l’islam en France. C’est certes un travail de fourmi mais qui à terme portera ses fruits. Dites leurs de quelle manière on nous traite aujourd’hui et vous verrez un grand nombre d’entre eux rallier notre cause.

Bien que les modalités ont été changé au profit de la Grande Mosquée de Paris, faut-il continuer le processus pour aboutir au CFCM ?

Farid Abdelkrim : Je me suis déjà exprimé à plusieurs reprises sur la question. Outre les dérapages de son initiateur, les coups de Trafalgar des uns et des autres, le projet de la consultation est en soi une nécessité. Seulement, trois problèmes doivent être soulignés :

- Les bonnes volontés qui ont œuvré dans le cadre de cette consultation (première version) ont bossé comme des lions. En deux ans et demi de dur labeur, ils ont abattu une sacrée somme de boulot. On était sur le point de voir l’émergence d’une structure de départ qui méritait certes d’être encore améliorée, mais qui avait le mérite de refléter en grande partie la réalité de l’islam de France.

- Le changement de gouvernement a fait tomber des masques et les visages antidémocratiques, antirépublicains sont apparus au grand jour. Un certain recteur s’est sentit le devoir de servir l’ingérence d’un gouvernement qui par l’entremise de son ministre de l’intérieur a cassé le processus démocratique et la dynamique élaborée par l’ensemble des participants à cette consultation.

- Aujourd’hui, d’aucun s’imagine pouvoir faire irruption dans les affaires de l’islam de France en remettant en cause un principe inaliénable de la laïcité, à savoir la neutralité de l’Etat.

Je suis de ceux qui pensent qu’il faut poursuivre le processus jusqu’à son terme. Je suis de ceux qui croient qu’il faut mettre l’ensemble des parties concernées face à leur responsabilité ainsi qu’à leur principe. Je suis enfin de ceux qui refusent, comme la majorité des citoyens musulmans que nous sommes, d’être représenté par le premier rigolo venu sous prétexte qu’il serait parachuté par le gouvernement. Je suis de ceux qui exigent une représentation légitime exprimée par les voix de la base, celle de la communauté musulmane de France.

Devient-il plus facile de pratiquer sa religion ou ne voyez-vous pas de changements ?

Farid Abdelkrim : Le problème n’est pas tant dans la pratique de l’islam mais bien plus dans sa visibilité. La question est comment on veut voir l’islam aujourd’hui. En ce sens, il est des dérapages qui n’ont pas vocation à faciliter l’intégration de l’islam dans notre pays. Mais j’ai foi en l’homme. Et comme je le stipule en conclusion de Na’al bou la France, fiha khir (il y a du bien, en arabe) dans ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui.




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