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Points de vue

Emmanuel Macron a-t-il vraiment terrassé Marine Le Pen ?

Rédigé par Alain Gabon | Vendredi 19 Mai 2017



Emmanuel Macron a-t-il vraiment terrassé Marine Le Pen ?
Tout ou presque semble avoir été dit sur l’élection présidentielle. La défaite historique des partis qui se partagent le pouvoir depuis des décennies. La mort terminale du bipartisme. Le triomphe corollaire des « outsiders » (du moins ceux qui sont perçus ou présentés comme tels) et des « populismes » de droite (Marine le Pen) comme de gauche (Jean-Luc Mélenchon). Le vote « anti-système ». Les deux France : celle, macroniste et optimiste, de la mondialisation heureuse et celle, mélancho-lepéno-dupontaignanpoutouesque de la mondialisation malheureuse. Le grand retour de la « fracture sociale » d’Emmanuel Todd et de Jacques Chirac. Le « repli sur soi » souverainiste contre l’« ouverture au monde » et l’Europe.

Mais aussi : l’escalade ininterrompue des sentiments anti-institutionnels et de la « colère du peuple face aux élites » exprimés dans les records électoraux du Front national (FN) et des Insoumis. Le « dégagisme » effréné qui a éliminé tous les Hollande, Valls, Sarkozy, Juppé, Copé, Fillon et autres caciques des grands partis, le pauvre Hamon y compris. Les similarités avec les États-Unis et le triomphe de Donald Trump (mais aussi la percée, sur la gauche, des Démocrates d’un Bernie Sanders, à bien des égards similaire à celle de Mélenchon, moins les hologrammes). L’effritement (tout relatif) du front républicain. La persistance, cependant, du plafond de verre qui continue à empêcher le FN d’arriver au pouvoir.

Le Pen : fausse défaite, vraie victoire ?

Malgré les déclarations triomphalistes des médias et des politiques sur la défaite du FN et le score « décevant » pour lui de ce second tour, Marine Le Pen engrange tout de même toute une série de victoires bien tangibles.

1. D’abord, si elle perd son statut de premier parti de France qui va désormais au mouvement de Macron, elle acquiert celui tout aussi flatteur et stratégiquement avantageux de premier parti d’opposition au nouveau pouvoir en place.

2. Ensuite, poursuivant sur sa lancée, à plus de 10 millions de voix, elle continue à pulvériser les records électoraux du FN, dont celui de son père en 2002 (score carrément doublé) et le sien propre lors du premier tour. Un premier tour où Marine Le Pen était arrivée en tête dans pas moins de 48 départements, 216 circonscriptions et 19 037 communes, à savoir la moitié d’entre elles.

Malgré les discours sur l’absence de votes de réserve et d’alliés, la frontiste a bel et bien franchi un nouveau palier, en ajoutant 3 millions d’électeurs de plus en 15 jours entre les deux tours. Et ce, malgré son débat calamiteux face à Emmanuel Macron, son cafouillage immonde sur l’euro, qui a totalement brouillé son message et sa position anti-Union européenne, et le fait que les grands médias ont eux-mêmes mené une campagne de propagande anti-FN.

3. Elle a aussi accompli l’exploit d’éliminer dès le premier tour le Parti socialiste et les Républicains, les deux grands partis ou familles de gouvernement qui se partageaient le pouvoir depuis le début de la Ve République, et qu’Emmanuel Macron n’est pas le seul à avoir réussi à laminer.

4. Quoique la stratégie de dédiabolisation, de détoxification du FN semble avoir atteint ses limites – cette campagne a montré que pour la vaste majorité de la population mais aussi des dirigeants internationaux, le nom « Le Pen » reste honni et son parti inacceptable –, le front républicain s’est cette fois-ci nettement effrité de la droite à la gauche, de Mélenchon qui refusa d’appeler à voter Macron à Dupont-Aignan qui s’allia carrément à Marine Le Pen, brisant ainsi l’isolement politique du FN.

De plus, saisissant contraste par rapport à l’opposition populaire massive contre Jean-Marie le Pen en 2002, la présence de la fille au second tour de 2007 n’a suscité aucun mouvement populaire significatif, prouvant ainsi la réussite (certes relative) de sa stratégie de banalisation.

5. Bien que le clivage gauche-droite reste vivace sur de nombreux sujets majeurs comme l’économie ou l’immigration, la leader de l’extrême droite a cependant réussi à focaliser sur d’autres thématiques binaires jouant nettement en sa faveur : souverainistes contre mondialistes, nationalistes contre « européistes », État protecteur contre État bradeur, riches contre pauvres ou précaires, frontières nationales contre ouverture ; et surtout son thème principal : le peuple (elle) contre les élites (Macron).

Force est de constater que c’est bien autour de ces polarités-là, les siennes, que l’essentiel de cette campagne a tourné. Marine Le Pen poursuit ainsi son enracinement et son extension idéologique tant dans l’opinion publique que dans la classe politique elle-même.

Bien plus que Macron qui, lui, ne change idéologiquement rien et ne fait que rebattre les cartes du champ des partis, c’est bel et bien Marine Le Pen qui recompose valeurs et politiques.

6. L’analyse électorale montre que le vote pour Le Pen ne se cantonne plus à une ou deux couches sociales (ouvriers précarisés, etc.) mais qu’il s’étend désormais horizontalement et de façon substantielle. Quoique dans diverses proportions, il gagne toutes les couches sociales et culturelles, y compris les plus traditionnellement réfractaires au vote FN : fonctionnaires (Éducation nationale incluse), catholiques pratiquants, patronats petits et grands, etc.

De plus en plus, le Pen fait sociologiquement tache d’huile. Pour Le Pen, cette élection marque ainsi toute une série de poussées, avancées et extensions stratégiques, idéologiques et politiques impressionnantes. Beaucoup aimeraient bien ce genre de « défaite » !

Ainsi, Marine Le Pen, aidée par Macron par devers lui, semble avoir engrangé un réel succès dans sa tactique, dont le but ultime est la décomposition et l’extinction totale des deux (ex-grands ?) partis historiques, sur les décombres desquels elle entend prospérer telle une charognarde politique.

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Alain Gabon, professeur des universités aux États-Unis, dirige le programme de français à Virginia Wesleyan College (université affiliée à l’Église méthodiste de John Wesley), où il est maître de conférences. Il est l’auteur de nombreux articles sur la France contemporaine et la culture française.






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