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Société

« Colonial Tour » : Paris autrement à la lumière de l'histoire coloniale

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Vendredi 14 Février 2014

Visiter Paris autrement sous le prisme de l’histoire esclavagiste et coloniale de la France. C’est l’objectif du « Colonial Tour », une initiative lancée conjointement par le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) et l’association Sortir du colonialisme visant à faire connaître des lieux emblématiques – entreprises au premier chef cette année - liés au colonialisme français. Reportage.



Louis-Georges Tin, président du CRAN (à droite), aux côtés de Patricj Farbiaz, animateur de Sortir du colonialisme, lors du "Colonial Tour" à Paris.
Louis-Georges Tin, président du CRAN (à droite), aux côtés de Patricj Farbiaz, animateur de Sortir du colonialisme, lors du "Colonial Tour" à Paris.
Une balade à Paris pour raconter l’histoire coloniale des institutions et de grandes entreprises françaises, en voilà une conférence de presse originale pour annoncer la Semaine anticoloniale, qui débute le 15 février. L’initiative est signée de l’association Sortir du colonialisme qui, pour sa deuxième année consécutive, a organisé avec le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) un « Colonial Tour », mercredi 12 février.

Le rendez-vous était fixé au matin au 56 rue de Lille, devant la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Casque colonial visés sur la tête et sifflet autour du cou, le président du CRAN, Louis-Georges Tin, et Patrick Farbiaz, animateur du réseau Sortir du colonialisme, ont mis les journalistes en rang. Le temps des explications vient et la CDC est la première d’une liste de lieux parisiens que les organisateurs ont souhaité mettre en avant.

La Caisse des dépôts et consignations, première d’une longue liste

En cause : le tribut exigé à Haïti, anciennement Saint-Domingue, pour se voir reconnaître son indépendance à laquelle elle accède en 1804 après une grande révolte d’esclaves. La France avait estimé que les colons, souvent de riches propriétaires terriens, devaient obtenir un dédommagement pour les « pertes » subis. En revanche, rien pour les esclaves, fait-on remarquer… Cette « dette de l’indépendance » d’Haïti évaluée à 17 milliards d’euros, c’est la CDC qui était chargée de l’encaisser, ce qui lui a valu une plainte du CRAN en mai 2013 lors de la commémoration de l’abolition de l’esclavage.

En route vers l’ouest parisien. Mais avant, un bon verre de chocolat chaud Banania, agrémenté du sucre Beghin-Say, fondé par les sociétés Beghin et Say qui se confondent avec l’histoire esclavagiste de l’industrie sucrière du 19e siècle. Dans le bus, et ce pendant tout le trajet, des pauses musicales ont été observées. Ambiance garantie avec l’écoute de morceaux emblématiques, dont l’incontournable « Le temps béni des colonies » de Michel Sardou. « Les chanteurs populaires ont joué un rôle dans le consentement généralisé pour rendre le colonialisme "sympathique" », dit en passant Louis-Georges Tin.

« Sans esclave, pas d’argent ; sans argent, pas d’esclave »

Direction le Crédit suisse, avenue Kleber. Son ancêtre, la banque Hottinger, est présenté comme un acteur important du système esclavagiste. A chaque étape du parcours, des interventions d’historiens sont programmées et pour parler de l’établissement bancaire, la parole est confiée à l’historien Marcel Dorigny. « La Suisse n’a pas de façade maritime. On pourrait croire qu’elle a été épargnée mais elle est au cœur du système négrier » car « les capitaux suisses ont servi à financer les expéditions négrières ».

Le système colonial survivra à l’abolition de la traite négrière, en 1848. Cette fois, nous voici à Neuilly-sur-Seine, aux portes de Paris, devant le siège du groupe de construction français Spie Batignolles. L’historien Olivier Le Cour Grandmaison explique, avec la pédagogie qui est aussi celle des autres intervenants, les chantiers concédés par la France à ce qui fut la Société de construction des Batignolles afin d’ériger des lignes de chemins de fer. Il en rappelle ses conséquences néfastes, illustrées par le terrible bilan humain du travail forcé des indigènes – qui ne se différenciait pas tant de l’esclavage - dans les ex-colonies. Le Chemin de fer du Congo-Océan (CFCO), cité en exemple, a fait plus 17 000 morts. Explications faites, le CRAN profite de l’occasion pour annoncer qu’elle assigne en justice l’Etat et Spie Batignolles pour crimes contre l’humanité.

La nécessité de reconnaître un passé qui n’a rien de positif

Le colonialisme traverse l’histoire et continue de marquer de son empreinte le monde d’aujourd’hui. Le « Colonial Tour » s’achève dans les quartiers d’affaires de La Défense devant la tour Total (ex-Elf) et à Puteaux où siège le groupe Bolloré.

S’inscrivant dans la tradition de la Françafrique, les géants Total et Bolloré sont des exemples emblématiques du néocolonialisme présentés ainsi respectivement par le comédien Nicolas Lambert, auteur et interprète de la pièce « Elf, la pompe Afrique », et le journaliste Thomas Deltombe. Tous deux n’ont pas manqué de tacler les liens trop étroits des deux sociétés avec les dirigeants africains au détriment des intérêts des populations locales.

L’après-midi est vite arrivée, la fin de la balade tant instructive prend fin. Elle aura contribué à mettre en lumière une fraction de l’histoire, aussi méconnue qu’elle est occultée par une France qui est la seule des anciennes puissances coloniales européennes à avoir adopté, en février 2005, une loi pour « positiver » la colonisation, nous indiquera d’ailleurs Olivier Le Cour Grandmaison. C’est en contestation à cette loi que la Semaine anticoloniale a été lancée voici neuf ans. Que du travail reste à faire pour faire émerger dans la mémoire collective le sombre passé que la France tente de jeter aux oubliettes. Le « Colonial Tour », une expérience à renouveler à coup sûr.





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