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Loi du 23 février: « Ce n’est pas aux tribunaux ou aux lois de dire l’histoire »

Rédigé par Propos recueillis par la rédaction | Vendredi 24 Mars 2006

Gilles Manceron est historien et rédacteur en chef de la revue de la Ligue des droits de l’homme, Hommes et libertés. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Marianne et les colonies et La colonisation, la loi et l’histoire, ouvrage qui analyse le contenu et les circonstances de la loi du 23 février 2005, sur les aspects positifs de la colonisation, et qui vient tout juste de paraître. Il revient avec Saphirnews.com sur la nature et la portée de cette loi.



Gilles Manceron est historien et dirige la revue Hommes et Libertés, de la Ligue des droits de l'homme.
Gilles Manceron est historien et dirige la revue Hommes et Libertés, de la Ligue des droits de l'homme.
Saphirnews.com : Que visait ce projet de loi ?

Gilles Manceron : Cette loi est une réaction contre le travail des historiens depuis cinq ou dix ans, en particulier le travail effectué sur la torture. Un certain nombre de lobbys et d’associations extrémistes pieds-noirs, essentiellement localisés dans le sud de la France, et des cercles algérianistes, qui considèrent tous qu’il existe bien une œuvre positive de la colonisation, ont été en colère à la suite de ce travail historique. Le processus d’élaboration de la loi est directement lié à l’extrême droite. On retrouve en tête de cette mouvance, l’ADIMAD, une association en lien avec l’OAS (NB : mouvement de l’armée française partisan de l’Algérie française et auteur d’un coup d’Etat puis d’une tentative d’assassinat du général de Gaulle, à la suite de l’indépendance algérienne.)

Qui a soutenu, politiquement, cette loi ?

G.M : Ce sont des parlementaires de droite qui se sont fait l'écho des demandes de ce lobby, en accord avec le gouvernement Raffarin, où le ministre Hamlaoui Mekachera a joué en particulier un rôle très actif pour aboutir à cette loi. Une première proposition de loi avait été déposée en mars 2003 par une quarantaine de députés de droite dont Philippe Douste-Blazy et le député des Alpes-Maritimes Léonetti affirmant le"caractère positif" de l'œuvre des Français outre-mer, qui témoignait des convergences entre une partie de l'extrême droite et de la droite sur cette question, comme sur les questions d'immigration. L'idée a ensuite été intégrée à un projet de loi gouvernemental. Mais, dans tous les partis, à un niveau ou à un autre, il y a eu des complicités qui expliquent que le vote ait eu lieu presque sans opposition. Au Parti socialiste, le député Kléber Mesquida, chargé de la question des rapatriés, était favorable, comme le président PS de la Région Languedoc-Roussillon Georges Frêche, à cette affirmation de l'"œuvre positive" de la colonisation. Au Parti communiste, le député de l'Hérault François Liberti s'est fait aussi le relais du lobby nostalgique, contrairement au sénateur du Rhône Guy Fisher qui, lors du débat au Sénat en décembre 2004, a critiqué le projet de loi sur le fond, y compris son article 13 qui a créé une pension pour d'anciens membres de l'OAS. C'est le seul parlementaire qui s'y soit opposé !

Qu’a dévoilé ce projet de loi ?

G.M: Il dévoile la persistance, dans l’opinion française et dans la génération des hommes politiques actuels, de l’idée qu’il y aurait un caractère positif dans la colonisation et qu’elle était donc justifiée. Cela persiste dans les esprits, faute d’une déconstruction, depuis l’époque des indépendances. Un sondage montrait qu’en décembre dernier, 65 % des français estimaient que la colonisation fut positive. Ce sondage est révélateur, même si le pourcentage est descendu à 60 %, un mois plus tard.

Estimez-vous que l’histoire est seulement le champ des historiens ?

G.M : Non, évidemment pas. L’histoire concerne l’ensemble des citoyens, et les groupes ou les individus héritiers d’une mémoire particulière, de dominés, ont un rôle à jouer dans l’interpellation de la mémoire collective et des historiens.

Sommes-nous en train d’assister à une restriction de la liberté des historiens ?

G.M: Il y a des risques auxquels il faut résister. La plainte contre l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau (auteur d’un ouvrage sur l’esclavage) me parait totalement injustifiée. Les critiques doivent être exprimées et non traitées devant les tribunaux. Ce n’est pas aux tribunaux ou aux lois de dire l’histoire.

La loi Gayssot a pénalisé le négationnisme historique. Cette loi n’a-t-elle pas institué un deux poids, deux mesures dans le traitement des mémoires historiques ?

G.M : Les deux lois sont de natures différentes. La loi du 23 février ne permet aucune poursuite contre des livres dénonçant la colonisation. En revanche, elle a encouragé des manuels scolaires qui présentent la colonisation comme positive, ainsi que nous l’avons constaté, par exemple, dans un ouvrage de 5ème paru chez Nathan. La loi Gayssot crée un délit de négation des crimes contre l’humanité commis par les nazis. Elle n’empêche pas les historiens de travailler. Elle réprime le négationnisme de ces crimes.





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