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Livres

Anne-Isabelle Tollet, auteure de « Blasphème » : « Il faut sauver Asia Bibi »

Rédigé par Pauline Compan | Lundi 20 Juin 2011

Accusée à tort de blasphème et condamnée à mort. Au Pakistan, Asia Bibi croupit dans une cellule de la prison de Sheikhupura depuis plus de deux ans. Chrétienne, cette mère de famille est accusée de blasphème alors qu’elle a toujours clamé son innocence. Mais cette accusation est punie de mort au Pakistan à cause d’une loi inique. Du fond de son cachot et avec l’aide de la journaliste Anne-Isabelle Tollet, Asia Bibi livre un témoignage poignant sur son histoire.



Asia Bibi, condamnée à mort au Pakistan pour blasphème.
Asia Bibi, condamnée à mort au Pakistan pour blasphème.
Le 14 juin 2009 marquera à jamais la vie d’Asia Bibi. Ce jour-là, alors que la paysanne de confession chrétienne participe à une cueillette, avec des femmes musulmanes, Asia prend une pause pour boire de l’eau dans le puits voisin. C’est alors que les événements lui échappent. Une femme accuse Asia, la chrétienne, d’avoir souillé l’eau du puits. Les protestations d’Asia vont la mener tout droit en prison pour blasphème. Les éditions « Oh ! » se sont intéressées à son cas. La journaliste Anna-Isabelle Tollet a ainsi pu recueillir la parole d’Asia Bibi. Elle livre un récit biographique, Blasphème*, qui entend dénoncer les violences faites au nom des religions.

La journaliste Anne-Isabelle Tollet qui a recueilli la parole d'Asia Bibi.
La journaliste Anne-Isabelle Tollet qui a recueilli la parole d'Asia Bibi.

Saphirnews : Pourquoi ce livre ?

Anne-Isabelle Tollet : En tant que correspondante au Pakistan, je lisais tous les jours la presse locale. Au mois de novembre 2010, au lendemain de son jugement, les médias ont parlé de la condamnation à mort d’Asia Bibi. J’ai proposé des reportages pour mes rédactions à Paris et au mois de janvier le fondateur de « Oh ! Editions », Philippe Robinet, m’a appelé. Il voulait raconter l’histoire d’Asia Bibi et la question était : est-ce qu’un livre pourrait l’aider dans sa situation ? Après l’assassinat de Salman Taseer, gouverneur du Penjab et musulman, qui avait pris la défense d’Asia Bibi, on s’est dit que la situation ne pouvait pas être pire et qu’un livre pourrait permettre de faire entendre la voix d’Asia dans le monde.

Comment avez-vous procédé pour recueillir la parole d’Asia ?

A.-I. T. : J’ai fait des demandes officielles pour la rencontrer en prison mais elles m’ont toujours été refusées. J’ai bien vu que les autorités ne voulaient pas qu’une journaliste occidentale la rencontre. Je l’ai donc interviewée par l’intermédiaire de son mari et de son avocat. Toutes les semaines, je préparais une liste de questions. A la sortie du centre pénitentiaire, je recueillais, à chaud, les réponses d’Asia. Par ailleurs, j’ai mené une vraie enquête d’investigation auprès de sa famille pour pouvoir vraiment écrire en son nom. Il faut être clair : il s’agit de la biographie officielle d’Asia Bibi, elle en a validé chacune des pages.

La couverture du livre « Blasphème ».
La couverture du livre « Blasphème ».

Comment ce livre peut-il aider Asia Bibi dans sa situation ?

A.-I. T. : Une partie des droits d’auteur va lui être reversée. Elle va pouvoir se payer de nouveaux avocats car, pour le moment, elle est défendue par un avocat chrétien, lui aussi menacé de mort. Les avocats mettront en avant, lors de son procès en appel, les vices de procédure dans son dossier pour tenter d’obtenir sa libération. L’argent permettra aussi à sa famille d’acheter ou de louer une maison, car son mari ne peut plus travailler et ils ont besoin d’un abri, car leur vie aussi est en danger.

Comment et pourquoi une loi aussi dure sur le blasphème a pu être mise en place au Pakistan ?

A.-I. T. : Historiquement, cette loi date de 1885. Ce sont les Anglais qui l’ont inscrite dans la Constitution, à l’époque où le Pakistan était encore une région indienne. Lors de la partition en 1947, la loi est restée. Elle a été renforcée en 1986 par le général dictateur Zia ul-Haq, qui voulait absolument islamiser la société. Cette loi est donc récente mais cela va de pair avec une radicalisation de la société pakistanaise.
Lorsque l’on prend un peu de distance sur la situation, on se rend compte que les événements en Afghanistan affectent le Pakistan. Il y a une vraie montée des thèses anti-occidentales et le chrétien est encore assimilé, malgré lui, à un supporter des Occidentaux. Aujourd’hui, la présence américaine dans la région a provoqué un agacement, y compris parmi les classes modérées. Ils se raccrochent à des lois qui défendent finalement leur religion. C’est pour cela qu’Asia Bibi est, malgré elle, un emblème de cette loi du blasphème.

Au Pakistan, il y a pourtant eu des voix pour défendre Asia Bibi…

A.-I. T. : Les politiques pakistanais ont conscience de l’iniquité de cette loi. Ils avaient formulé leur intention de la réformer mais ont reculé sous la pression des fondamentalistes. Pourtant, ils connaissent bien les limites d’une loi qui repose sur la dénonciation et qui sert bien des fois à régler des conflits de voisinage.
Les deux hommes politiques qui ont pris publiquement la défense d’Asia ont été assassinés. Le premier, le gouverneur Salman Taseer était musulman et considérait que cette loi ne servait pas l’islam. Le second était Shahbaz Bhatti, ministre des Minorités et chrétien.

Quelles sont les suites judiciaires pour Asia Bibi ?

A.-I. T. : Le but avec ce livre est de créer une pression internationale pour que la date de son procès en appel soit fixée. Elle risque à tout moment de mourir dans sa prison par assassinat ou de maladie, car ses conditions de détention ne sont pas tenables.
Le président pakistanais voulait la gracier mais il ne peut s’exprimer avant que la cour d’appel n’ait rendu son jugement. Mais le moral d’Asia Bibi est remonté. Jusqu’à présent, elle criait son innocence dans l’indifférence générale, maintenant elle sait que des gens pensent à elle.




Les éditions « Oh ! » ont organisé une visite en France du mari d’Asia Bibi, Ashiq, et de l’une de ses filles, à l’occasion de la sortie du livre. Ils ont été reçus par plusieurs responsables religieux, dont l’archevêque de Paris Monseigneur Vingt-Trois et le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur. Ce dernier a tenu a rassuré la famille : le cauchemar qu’ils vivent aujourd’hui au Pakistan n’est pas l’islam. Tuer des personnes au nom de l’Islam, c’est aller contre le message de cette religion de pardon. Un message qui a rassuré la famille. Le quai d’Orsay a également publié un communiqué de soutien à Asia Bibi, au nom de la France.

*Blasphème, d'Asia Bibi, avec Anne-Isabelle Tollet, éditions Oh!, 2011, 180 pages, 16 € 90.






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