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Economie

Aïd el-Kebir, ou comment la grande distrib' s'accapare cette fête

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Vendredi 5 Décembre 2008

Bientôt la fin du monopole des boucheries musulmanes? Une certitude: depuis quelques années, le marché halal en France est en pleine expansion. Il s'ouvre aux géants de la grande distribution, qui s'attaquent désormais à la fête musulmane la plus importante de l'année, l'Aïd el-Adha, pendant laquelle le sacrifice d'une bête est obligatoire pour la majorité des pratiquants. Un marché juteux qui ne doit pas leur faire oublier l'absolue importance pour le croyant du respect du rite afin de faire valider son sacrifice auprès de Dieu.



L'Aïd el-Adha (communément nommé Aid el-Kebir) est attendu pour lundi. Un 8 décembre désiré par toute la communauté musulmane, mais aussi, depuis quelques années, par les hypermarchés. Les géants de la grande distribution sont de plus en plus nombreux à vouloir leur part du gâteau à cette occasion. C’est le cas de Carrefour Gennevilliers (Hauts-de-Seine) qui fait figure d'exemple en la matière depuis qu'il a organisé, avec l’aide de la mosquée locale, membre Coordination Islam et Société (CIS 92), sa première opération Aïd en 2006. Fort de son succès, elle réitère depuis celle-ci malgré les couacs de l'an passé. Cependant, l'enseigne doit multiplier les garanties afin de répondre aux attentes des consommateurs musulmans, qui exigent que l'Aïd se déroule sans polémique qui l'accompagnent habituellement en France.

Aïd el-Kebir, ou comment la grande distrib' s'accapare cette fête

Abus en vue

Face à la pénurie d'abattoirs mobiles et d’autorisations préfectorales, les abattages clandestins se multiplient et le manque d'hygiène et de sécurité rendent ces opérations dangereuses. La hausse des prix des ovins à cette période est vertigineuse et des abus sont constatés. Des personnes peu scrupuleuses font ainsi vendre des moutons deux, voir trois fois plus chers. Des prix défiant toute concurrence ne signifient pas non plus que la qualité suit et que le mouton vendu a été égorgé selon les principes islamiques. Il faut pouvoir trouver le juste milieu. A Dreux (Eure-et-Loir), « l’abattoir mobile mis en place par la mairie reste approximatif. Tout se fait à vue, les fidèles choisissent leurs agneaux. Seulement, les prix sont hors normes : 200 à 240€ l’agneau. Le Cora de la ville propose le kilo à 6,80€, origine britannique. Sachant qu’un agneau pèse 17 à 23 kilos, il en coûtera 160€ maximum aux fidèles qui seront livrés le lendemain (le 9, ndlr). La qualité en plus », affirme Mimoun Ennebati, responsable musulman local. Cependant, la grande distribution souffre encore d’un manque de confiance de la part des consommateurs musulmans. Une difficulté bien cernée par les directeurs commerciaux, dont beaucoup s’appuient sur les responsables religieux pour légitimer leurs actions. Mais la confiance reste fragilisée par l’absence d’organisme indépendant de certification halal.

« Donner à la grande distribution la possibilité de conduire l’opération Aïd permet de résoudre plusieurs problèmes en même temps », assure Abdel Ghani, président du CIS 92. « Cela permet d’élargir l’offre au plus grand nombre de fidèles et d’assurer un très bon rapport qualité/prix. Carrefour est capable de fournir 1000 carcasses en une journée, ce qui n’est pas le cas d’autres opérateurs qui font 400 à 600 carcasses maximum s’ils sont extrêmement bien organisés. Carrefour est aussi habitué à suivre scrupuleusement le cahier des charges, qu’elle qu’il soit, et s’est engagé à respecter les normes sanitaires et sécuritaires d’une part et les critères religieux d’autre part. Bien sûr, il ne tient qu’à nous de nous en assurer. Des délégués représentant les cinq mosquées alentours et moi-même seront présents sur le site d’abattage choisi par Carrefour afin de contrôler toute l’opération Aïd et surtout son début », explique t-il.

Aïd el-Kebir, ou comment la grande distrib' s'accapare cette fête

Une opération d’image sous garanties

Un discours partagé par Abderrahim Bouzid, chargé de mission auprès du groupe Casino qui parle de « transparence ». Wassila, site de traçabilité des produits halals du groupe, est « régulièrement mis à jour » et les visites chez les industriels et les fournisseurs sont constants selon lui. « Casino garantie au consommateur que les industriels remplissent leurs cahiers des charges. Les contrôleurs de la mosquée d’Aix-en-Provence, pris en charge financièrement par Casino, viendront s’assurer bénévolement du bon déroulé des opérations. On remettra à chaque fidèle un certificat avec le nom du contrôleur de l’abattoir d’où provient sa bête ainsi que son numéro de téléphone », assure t-il. Mais difficile d’imaginer Casino déployé autant de moyens pour « seulement rendre service aux fidèles », d’autant plus qu’il est logistiquement impossible de vérifier tous les abattoirs pendant l’Aïd faute de contrôleurs et de temps. Mais pour Carrefour, Casino et autres Cora, « l’opération revêt l’habit du commercial mais n’est ni plus ni moins que du social », selon les termes de M. Bouzid. « Nous avons 364 jours pour faire du business et un jour pour rendre service ». Précisons que l’Aïd dure trois jours et que l’opération se prépare bien avant... « Ces types d’opérateurs ne peuvent pas faire du à peu près, ils savent que ça leur coûterait trop cher. Pour Carrefour, c’est aussi une démarche de service. Elle est d’autant plus prudente que c’est une opération d’image. La marque ne veut pas griller ses possibilités sur le marché du halal, très prometteur. C’est une garantie supplémentaire pour les fidèles », renchérit M. Ghani.

Une confiance délicate à obtenir…

Il arrive que les bourdes viennent assombrir le tableau peint par les enseignes. Ainsi, le magasin Cora Dornach de Mulhouse proposait, jusqu'il y a peu, des agneaux halals « made in UK » livrés quatre à dix jours avant le jour J, comme l'atteste, preuve à l'appui, Al-Kanz. Or, il est d'usage d'égorger l'animal après la prière de l'Aïd... Depuis, le Cora en question a retiré ses affiches promotionnelles. Ce n’est pas pour autant qu’il a arrêté l’opération. Contacté par Saphirnews, le responsable boucherie du magasin parle « d’une erreur d’impression qui aurait dû être vue du premier coup » mais s’explique : « La majorité des clients qui passent leurs commandes savent bien qu’on leur vend des agneaux halals et non Aïd puisqu’on leur livre les animaux quelques jours avant. De plus, ils doivent passer en magasin pour verser un acompte. On leur reprécise ce fait à cet instant et que s’ils souhaitent des agneaux Aïd, d’accord mais ils ne seront livrés que le 10, temps pour la carcasse d’être acheminé. » Quelles garanties ont les consommateurs ? « L’abattoir britannique a été visité par un responsable CFCM de la Mosquée de Paris, dont on a eu un bon retour. Les agneaux seront égorgés après la prière, les rites seront bien respectés. Cora ne fait que les revendre, » assure le responsable. Des propos appuyés par M. Ennebati. « Je ne connais pas cette histoire car je travaille seulement avec le Cora de ma ville. Malheureusement, nous (Cora et M. Ennebati, ndlr) ne pouvons être présents à l’abattoir pendant l’Aïd car trop de monde y seront. En revanche, les responsables de la mosquée de Lyon nous ont confirmé leurs venues prochaines à l’abattoir, qui fait, je précise, du halal toute l’année ». La « maladresse » à Mulhouse montre aussi que cette opération doit rester sous contrôle.

…mais qui tend à s’installer durablement

Malgré tout, les musulmans sont de plus en plus nombreux à se fier aux produits halals vendus par les grandes enseignes. Elles font moins peur et convainquent de plus en plus de familles, grâce à l'implication directe de responsables religieux tout au long du processus. Leurs présences rassurent. Carrefour Gennevilliers a ainsi convaincu plus de 900 foyers en 2006 et, si la tendance de confirme, l’enseigne vendra encore davantage. « Impliquer la grande distribution, c’est aussi donner une image plus propre et plus positive de l’Aid en France », déclare M. Bouzid. Les chiffres d'affaires enregistrés par la grande distribution pour ces trois jours restent inconnus. Mais le marché français du halal, estimé à plus de 3,5 milliards d’euros, est juteux. De nouvelles habitudes s'installent auprès des consommateurs musulmans. Des habitudes croissantes qui vont, avec le temps, faire bien des jaloux du côté des boucheries musulmanes des quartiers... « Si d’autres marques sont intéressées par un partenariat avec le CIS, tant mieux », conclut M. Ghani. Le marché est désormais ouvert.





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