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Monde

Abou Ammar, il y a un an déjà

Rédigé par Fouad Bahri | Lundi 14 Novembre 2005

Paris, Le Caire, Ramallah. Telles furent les étapes d’un défilé mortuaire où la mémoire de Yasser Arafat fut unanimement saluée. Trois cérémonies et un enterrement. C’est ce qu’il aura fallu pour ensevelir le Chef fondateur de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et Président élu de l’Autorité palestinienne. Trois morts comme pour mieux conjurer la possible résurrection d’un homme à qui l’on a attribué milles et une vies et dont, il y a déjà un an, les déclarations médicales contradictoires n’avaient fait que retenir le souffle d’une opinion publique internationale attentive aux derniers soubresauts d’une destinée unique et, parfois, héroïque.



Abou Ammar, il y a un an déjà
En France où le président Arafat est venu soigner une santé dégradée par trois ans de séquestration israélienne, il fut accueilli le 29 octobre 2004 à l’hôpital militaire de Percy à Clamart. Le raïs a été traité par les autorités françaises comme le chef d’un Etat souvent promis mais toujours rêvé.

Plusieurs fois visité par Jacques Chirac, "l'ami des arabes", Yasser Arafat a fini ses jours en terre d’accueil, une nation qui l’aura souvent soutenu et même sauvé de son épopée libanaise après une vie pleine d’un exil dont chaque instant était synonyme de danger de mort jusqu’en ce 11 novembre 2004. Du moins officiellement. Car la mort d’Arafat, comme sa vie, fut Troublée de rumeurs, d’incertitudes et de soupçons d’assassinat par empoisonnement. Comme si, pour avoir vécu différemment, le leader ne pouvait décidément pas mourir comme les autres.

Le temps d’un ultime recueillement de la part du Président français et de son Premier ministre ( alors Jean-Pierre Raffarin), d’un salut d’honneur de la garde républicaine et le cercueil s’envola, direction Le Caire.

L'éternel exilé

Autre lieu, autre ambiance. Ici, le raïs retrouve sa ville natale, le berceau de son enfance où se sont forgées ses convictions politiques. Mais les temps ont changé. Le Caire a cessé, depuis longtemps, d’être la capitale du tiers-mondisme. Sous un parterre de chefs d’états (16 au total, dont moins de la moitié des pays arabes représentés) aussi illégitimes qu’impopulaires, se déroulera la plus terne des cérémonies officielles au milieu du quartier périphérique d’Héliopolis, bouclé par l’armée égyptienne, loin des masses populaires, dans un pays qui vit toujours sous le régime de l’état d’urgence, depuis la mort de Sadate en 1981.

Cette étape funéraire d’Arafat, au-delà de la tristesse de voir des despotes comme Ben Ali ou Moubarak, célébrer les funérailles de l’un des rares présidents arabes démocratiquement élus, vient boucler une page entière de l’histoire du Proche-Orient. Mal vu par ses faux frères arabes, Arafat et son mouvement ont été considérés au mieux comme une source d’instabilité de la région, au pire comme une menace pour leur pouvoir. Ce fut le cas en 1970 où, après le sombre carnage de "septembre noir", les chars jordaniens vont le chasser du royaume Hachémite et le priver de sa meilleure base arrière. Réfugié au Liban, il y reconstituera un petit "royaume" économico-militaire, sur fond de guerre civile entre chrétiens et musulmans. Au point qu'un jour de juin 1982, un certain Ariel Sharon, ministre de la Défense d'Israël, envahira le Liban pour mettre un terme aux aventures militaires de l'OLP. Il faudra l'intervention de la France pour permettre l'évacuation du leader palestinien de Beyrouth.

Eternel exilé, Arafat sans les siens, trouvera refuge dans une ville arabe : Tunis. Il y résidera douze ans. Le temps d’un répit avant une nouvelle tempête.

Nous sommes alors en 1990. Au lendemain de ses premiers véritables contacts officieux avec l'"entité sioniste" et à l'aube du processus d'Oslo, Arafat va perdre toute la mise que lui avait conféré la première Intifada de 1987, en pariant sur un mauvais cheval. C'est l'époque de l'expédition koweïtienne de Saddam Hussein qu'Arafat minimisera à ses risques et périls en s'opposant à une réponse militaire de la communauté internationale. Il y perdra un temps le soutien de la communauté internationale et les finances des monarchies du Golfe. Seule la fidélité de son peuple l'imposera comme seul négociateur possible face à Israël. Un peuple qu'il rejoindra dans l'ultime étape de son voyage : Ramallah.

C'est là que tout s'achève. Dans une liesse authentique, porté par une vague humaine, le cercueil d'Arafat est devenu la barque de tout un peuple, ému, en larmes, mais bien présent. Un adieu aux armes à l'homme qui a incarné le rêve d'une nation reconstituée et l'aspiration à une liberté recouvrée. Un rêve qui prendra corps partiellement, le temps d'un deuil. Femmes, hommes, vieillards et enfants, toute la famille palestinienne s'est donnée rendez-vous pour saluer une dernière fois celui qui fut leur père, leur chef et leur représentant. C'est là que tout commence...

Arafat et le Pape Jean Paul II
Arafat et le Pape Jean Paul II

Un désaveu posthume

L'absence remarquée des chefs d'Etats européens aux obsèques officielles de Yasser Arafat, organisées au Caire, illustre les concessions de la nouvelle politique de l'Union européenne envers Washington et Tel-Aviv. Les absents ont-ils toujours tort ? C'est la question qu'on pouvait légitimement se poser le vendredi 12 novembre 2004, lors de l’hommage officiel à Yasser Arafat au Caire.

En effet, si la présence de chefs d'Etats arabes et africains, parfois inattendue comme celle du président syrien Bachar Al Assad, a bien étoffé la cérémonie, d'autres auront brillé par leur absence. Ainsi de l'ensemble de l'Union européenne qui n'a pas cru bon envoyer un seul de ses chefs d'Etats. Seulement quelques ministres des Affaires étrangères à l'instar de Michel Barnier pour la France. Une ligne de conduite qui aurait pu surprendre, tant la position de l'Europe, depuis au moins vingt-cinq ans, aura été la reconnaissance unanime de Yasser Arafat, de l'OLP et de la légitimité de l'existence d'un Etat palestinien au côté d'Israël. Tout au long de cette période, Arafat aura véritablement été reçu comme un chef d'Etat par de nombreux pays européens et par différents gouvernements, de droite comme de gauche. L'Autorité palestinienne aura également reçu énormément d'argent de l'Union européenne, en particulier depuis les accords d'Oslo en 1993 (pas moins de 14 millions d'euros ont été alloués pour les dernières élections palestiniennes, fixées puis annulées en 2003).

L'ami américain

Mais alors, quel sens donner à cette note discordante sinon celui d'un désaveu post-mortem du dirigeant palestinien ? Tout simplement une réorientation partielle de la politique proche-orientale de l'Union qui cherche à calmer ses relations avec les Etats-Unis, après les fortes tensions consécutives à l'invasion américaine de l'Irak.
On a pu en avoir un aperçu avec la forte activité diplomatique déployée par Michel Barnier pour tenter d'améliorer les relations franco-américaine, pour le moins fort détériorées. La "lettre à un ami américain", publiée par le ministre français dans le Washington Post, va dans ce sens en rappelant les intérêts communs entre Français et Américains et la nécessité d'une coopération entre l'Union européenne et les Etats-Unis, notamment dans le domaine de la lutte antiterroriste.

Il faut dire que depuis l'échec d'Oslo et de Camp David, on supportait de moins en moins les choix politiques d'Arafat, ses refus et ses torts. Ainsi la séquestration illégale, en 2001, du Président palestinien par le gouvernement Sharon, n'aura que très peu ému les chancelleries occidentales. Et le Raïs n'aura jamais vraiment profité du refroidissement des relations entre Tel-Aviv et Bruxelles suite à un sondage mené par l'Union européenne qui faisait ressortir que pour une majorité d'Européens, le premier Etat qui menaçait la paix dans le monde était Israël.

L'absence de structure et de volonté politique européenne forte, pouvant faire office de contrepoids et faire pression sur Washington et Tel-Aviv, explique, de fait, la stagnation durable du dossier palestinien.
Cette faiblesse politique de l'Europe s'est encore exprimée par les déclarations d'officiels qui ont embrassé, pour une part, les positions israélo-américaines se félicitant de la mort d'Arafat, considéré comme obstacle à la paix.
Javier Solana, haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune, affirmait que l'Union entendait "mettre à profit ce terrible évènement pour donner une impulsion" au processus de paix. Quant au Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, qui présidera le Conseil européen en 2005, déclara que la disparition d'Arafat "peut et doit inciter tous les acteurs concernés" à relancer les négociations. Une manière somme toute pudique de dire, qu'en politique, seuls les morts ont toujours tort !

Un bilan politique mitigé

Depuis un an, le paysage politique palestinien a profondément changé. Des élections nationales ont porté Abou Mazen à la tête de l’Autorité palestinienne. Le plébiscite du successeur désigné de Yasser Arafat fut suivi du retour politique du Hamas. Après avoir gagné les premières tranches des élections locales, le mouvement islamique annonce sa participation aux législatives. Et il menace d’y faire figure honorable. Cette configuration de la scène politique palestinienne marque une nette rupture avec le pouvoir de Yasser Arafat.

Que restera t’il de l’ère Arafat ? Au-delà des querelles partisanes, un certain nombre de faits et d’acquis politique permettent de brosser un constat de ce que fut le système Arafat. Il est sûr que, sans Yasser Arafat, l’OLP n’aurait pas été ce mouvement structuré et unifié que l’on connaît. Au sein de l’OLP, le leader palestinien aura réussi à concilier des tendances politiques divergentes Le Fatah, son mouvement, plutôt nationaliste, collabore avec le Front Démocratique de Libération de la Palestine et le Front Palestinien de Libération de la Palestine, deux mouvements aux tendances d’obédience marxistes. Il aura surtout pu prendre le contrôle de cette structure, conçue à l’origine par les pays arabes, Egypte en tête, et qui ne concevait la cause palestinienne que comme une cause arabe. La défaite du grand frère égyptien, après la guerre des Six-Jours, lui permet de rebondir et fixe déjà ce qui sera sa stratégie durable : survivre et combattre, pour mieux négocier.

Un fin politique

Le pragmatisme de Yasser Arafat lui permet d’évoluer idéologiquement et de s’adapter aux contextes politiques de son époque. Ses discours exploitent les différentes fibres nationale, religieuse et révolutionnaire de son peuple et font de lui sa meilleure incarnation.
Après le « septembre noir » en 1970, Arafat va parvenir à faire reconnaître l’OLP auprès des pays arabes comme seul représentant du peuple palestinien au cours du sommet de Rabah en 1974. Quelques mois plus tard, il obtient rien moins qu’un statut d’observateur à l’ONU. Ce qui lui offre une tribune internationale pour plaider sa cause, au grand dam des Israéliens.

Réfugié au Liban, le mouvement d’Arafat poursuivra sa lutte contre l’Etat sioniste. Suite à de nombreux périples, il récupèrera habilement la contestation de la première Intifada en 1988, en abrogeant l’ancienne charte de l’OLP. La nouvelle charte reconnaîtra l’existence d’un Etat palestinien sur les territoires occupés depuis 1967. Ce qui équivaut à une reconnaissance implicite d’Israël.

Grâce au soutien manifesté par des personnalités palestiniennes lors du sommet organisé à Madrid en 1991, Yasser Arafat sortira de l’isolement international où il s’était vu confiné suite à ses positions sur l’invasion du Koweït. Il deviendra l’interlocuteur incontournable des Israéliens qui auront tout fait pour l’éviter. Invité à la table des négociations, il signera les accords d’Oslo. Même si ces accords n’ont pas apporté l’espoir d’une vie meilleure qu’ils promettaient aux Palestiniens, Arafat aura résisté aux pressions jusqu’au bout.
« L’échec » des accords de Camp David, en juillet 2000, dont une thèse officielle lui attribue la responsabilité, en est la preuve. Cette étape n’a été qu’une tentative du Premier ministre israélien de l’époque, Ehoud Barak, d’imposer un accord de paix rapide, à l’approche d’élections législatives israéliennes, où aucune proposition n’était détaillée, ni aucune carte présentée. Arafat, même en position de faiblesse, n’aura pas sacrifié la question des réfugiés ni le statut de Jérusalem, sur l’autel des ambitions d’Ehoud Barak.

Pourtant, le Raïs aura commis des erreurs, ou à tout le moins, aura parfois échoué. A commencer par sa position sur la guerre du Golfe qui l’aura temporairement privé d’un soutien politique et financier du monde arabe.
Au moment des accords d’Oslo, il se voit imposé le report sine die des cinq points les plus importants de la négociation : les frontières, le droit au retour des réfugiés, Jérusalem-est comme capitale de la Palestine, la sécurité et le gel des colonies. Il n’obtient pas davantage la mise en place d’une tierce autorité devant veiller à l’application des accords.
Enfin, on reproche à Yasser Arafat sa gestion autocratique du pouvoir, qu’il concentre entre ses mains et l’installation d’un système clientéliste où toute promotion sociale passe par l’allégeance et l’inféodation au Raïs ou à ses proches. Un système qui lui a permis de régner en maître sur la bourgeoisie et la société palestiniennes en distribuant, selon le cas, prébendes et investissements.
La méthode vaut aussi pour les services de police. Neuf services différents ont été créés pour entretenir la rivalité et entretenir le besoin d’un leader unifiant l’ensemble de ces services souvent utilisés notamment contre les membres du Hamas.
Il reste qu’au-delà de ces aspects politiques, le plus grand des legs d’Arafat aux Palestiniens est d’avoir su incarner le rêve et la révolte de tout un peuple. Un héritage qui le hisse aujourd’hui, un an après sa mort, de la stature de chef politique à celui de héros national.




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