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Points de vue

À mes amis #MusulmanDiscret

Rédigé par Michael Privot | Mardi 23 Août 2016



À mes amis #MusulmanDiscret
Bien sûr, Jean-Pierre Chevènement a blessé dans sa formule à l’emporte-pièce en appelant les musulmans à être discrets. Eh oui, il convient de réagir, car l’écart entre le droit et ce qu’est prêt à accepter le corps social se creuse dangereusement.

Bien sûr, l’architecture légale des droits humains, nos Constitutions libérales d’Europe de l’Ouest, permettent à chacun-e de s’habiller presque comme bon lui semble, et sont censés protéger chacun-e de l’arbitraire.

Bien sûr, on s’est bien marré avec la campagne spontanée du #MusulmanDiscret : qui de son tweet assassin, qui de sa vidéo, qui de son blog… D’aucuns ont un humour génial, d’autres étaient moins inspirés, c’est ainsi.

Après quelques jours, je m’interroge quand même un peu, à la lecture de toutes ces réactions, sur ce qu’elles disent de nous, une fois de plus. Qu’est-ce que ce discours énonce « en creux » ?

Le/la musulman-e doit il/elle être #indiscret, #visible par nécessité ? Celui ou celle qui choisit d’être un-e #Musulmandiscret-e est-il/elle moins musulman-e, trop dilué-e pour être vrai-e, authentique ? Succomberait-il/elle à la pression sociétale, premier pas vers le renoncement à sa religion, à soi, à son identité ? Comme si cette dernière ne pouvait s’exprimer que dans une visibilité plus ou moins ostentatoire ?

(La suite doit s’entendre au féminin également).

Peut-être qu’un #Musulmandiscret choisit de ne pas crier haut et fort qu’il va faire sa prière. Il n’a peut-être pas besoin de dire qu’il va « méditer », mais simplement la faire discrètement sans rien dire à personne, sans exhibitionnisme de la performance, ou bien choisit-il encore de la reporter à plus tard, à son domicile ou sur le chemin du travail ? Sa prière est-elle de moindre qualité ?

Peut-être qu’un #Musulmandiscret choisit de ne pas porter de barbe visible (ou de foulard pour la femme), parce qu’il se dit qu’il n’a pas besoin d’afficher sa différence de cette manière. Sa foi et son amour de Dieu sont-ils moindres ?

Peut-être qu’un #Musulmandiscret choisit de ne pas porter le moindre signe vestimentaire distinctif parce qu’il se dit que, au fond, le Prophète et Ses Compagnon-ne-s portaient exactement les mêmes vêtements que leurs contemporains polythéistes et que cela n’avait dérangé personne à cette époque. La discrétion vestimentaire des premiers musulmans ne fut-elle pas gage du fait que c’est au niveau du Ciel et de l’éthique que les choses changeaient, pas dans les codes vestimentaires, dans leur « vivre-ensemble » ? L’engagement du #Musulmandiscret envers Dieu est-il dès lors de moindre intensité ?

Peut-être qu’un #Musulmandiscret choisit de pas faire savoir à la terre entière qu’il jeûne pendant le Ramadan, tout en ne s’excluant pas des conventions sociales, mais en évitant savamment d’étaler sa pratique pour ne pas attirer le regard et les questions – bienveillantes ou non – que sa pratique ne manque pas de susciter. Son jeûne est-il de moindre qualité, moins réussi, moins « spirituel » ?

Peut-être que ce #Musulmandiscret se dit que la clé d’une recherche spirituelle intense, digne de ce nom, se trouve à l’opposé de la revendication de visibilité, souvent identitaire, et constituant donc un détournement de cette même recherche, car cette visibilité – de plus en plus oppositionnelle aujourd’hui de par la force de cette vaste crispation identitaire saisissant tous les secteurs de nos sociétés – ne peut être maintenue que par un boost de l’égo ainsi que de la volonté d’affirmation de soi et de se visibiliser dans l'espace public. Si cette dernière est parfaitement légitime et constitutionnelle, elle peut s’avérer également, spirituellement, un vrai piège dans lequel il est si facile de tomber.

Je dis juste que, en toute matière, rien n’est simple et que, s’il est nécessaire de rappeler des principes de droit, il est également nécessaire de rappeler leurs implications potentielles en matière de cheminement – car, au fond, c’est pour cela que l’on est musulman, non ? Sinon, à quoi bon ? Il y a d’autres grammaires d’opposition disponibles sur le marché.

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Michael Privot est directeur du Réseau européen contre le racisme (ENAR).






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