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Turquie : le printemps de révolte contre Erdogan

Rédigé par Amara Bamba | Jeudi 13 Juin 2013 à 00:00

La Turquie proteste depuis vendredi 31 mai à Istanbul, à Ankara, à Izmir… Contre son Premier ministre Tayyip Erdoǧan et le pouvoir AKP. Comment en est-on arrivé là ? Quel sens porte ce mouvement qui bouscule dix années de succès AKP ? La sociologue Didem Danış, de l’Université de Galatasaray, a accepté de répondre à nos questions.



La contestation politique actuellement à l'œuvre en Turquie ne saurait être qualifiée de « Printemps turc », à l'instar des « printemps arabes », qui ont eu lieu en Tunisie et en Egypte.

Saphirnews : Comment est né ce mouvement de Taksim ?

Didem Danış : C’est parti d’un vieux projet : la reconstruction d’une garnison militaire qui date de l’époque ottomane et qui avait été démolie par les kémalistes dans les années 1940. Ce projet, mené par le pouvoir de l’AKP, doit entraîner la destruction d’un espace vert, le parc Gezi, situé à Taksim, au cœur d’Istanbul. Depuis le début du projet, quelques groupes s’y opposent parce qu’ils ne veulent pas d’un centre commercial à la place de ce parc public.

Qui sont ces groupes ?

Didem Danış : Ils ne sont pas très significatifs. Des riverains, de petits groupes d’intellectuels, des architectes, des écologistes, etc. Environ une centaine de personnes, pas plus. Contre les bulldozers venus déraciner les arbres du parc, ils avaient installé des tentes de camping. Le vendredi dernier (ndlr : 31 mai 2013), au petit jour, vers 5 heures, la police est intervenue pour les déloger de manière très musclée. Deux arbres ont été déracinés et emportés. Les images de ces arbres et les violences policières contre ces groupuscules apolitiques ont circulé sur les réseaux sociaux turcs. Cela a cristallisé un fort sentiment de colère surtout à cause de la violence que dégageaient les images de l’intervention policière, la très grande quantité de gaz lacrymogène utilisée de manière disproportionnée contre ces militants pacifiques.

Selon certaines sources, un tribunal administratif aurait suspendu la construction des casernes le vendredi ?

Didem Danış : Mais, le samedi, la police a continué son intervention et le Premier ministre n’avait pas changé d’avis. « Je vais reconstruire ces casernes et je vais y mettre un centre commercial », disait-il encore au mépris de la colère des manifestants qui continuaient à recevoir des gaz lacrymogènes sur le site. Ils avaient l’impression de ne pas être entendus par le pouvoir qui les traitait d’anarchistes et de terroristes qui troublaient l’ordre public… Les affrontements se sont amplifiés le samedi jusqu’en fin d’après-midi, jusqu’au retrait des forces de police sur ordre du Premier ministre.

Mais cela n’a pas mis fin aux manifestations…

Didem Danış : La police est partie mais les manifestants sont restés. Et depuis, c’est une gigantesque fête qui a lieu dans le parc. Il ne s’agit plus de groupuscules d’intellos et d’écolos. Mais ce sont toutes sortes de mouvements qui se sont donné rendez-vous à Taksim. Nationalistes, kémalistes, gays et lesbiennes, artistes, gens du spectacle, Kurdes, alevis et tout ce que l’on compte de gauche socialiste et anarchiste… Tous ont progressivement rejoint ce mouvement dont ils étaient absents au début.

Qu’y a-t-il de commun à ces groupes ?

Didem Danış : Au moins deux choses. D’une part, ils veulent conserver le parc Gezi qui a désormais acquis une valeur de symbole et, d’autre part, ils veulent protester contre la violence policière. La dureté et la cruauté de l’intervention policière ont choqué et mobilisé la population. Il ne s’agissait pas là d’action de police en zone kurde ni contre des combattants armés. Mais cette violence d’État se déroulait à Taksim, en plein cœur d’Istanbul.
Pour la première fois, ces classes moyennes stambouliotes ont pris conscience qu’elles n’étaient pas à l’abri de ce type violence. D’où leur colère et aussi leur révolte.

Comment la vague a-t-elle débordé vers Izmir et Ankara ?

Didem Danış : Le mouvement s’est politisé pour devenir une réaction contre toute une série de déclarations souvent très autoritaires du Premier ministre Tayyip Erdoǧan.
Depuis quelque temps, son pouvoir est perçu comme un pouvoir qui veut intervenir directement dans le mode de vie, dans la sphère de vie privée du citoyen. Il fait planer un sentiment de menace sur les libertés individuelles.
Il y a eu sa loi sur le contrôle de l’avortement par exemple, où, au cours des débats, il n’a cessé de répéter qu’une femme turque devrait avoir trois enfants... Il y a eu des lois sur la consommation et la vente d’alcool. Puis une réforme autoritaire du système scolaire, des changements dans le système des hôpitaux publics, etc.
Tout cela a fourni un panel de raisons d’une colère orientée contre le Premier ministre. C’est, je pense, cette colère qui a littéralement explosé à l’occasion des événements de Taksim.

La colère est donc commune, mais chacun a ses raisons ?

Didem Danış : Tout à fait. J’ai vu des Arméniens en colère parce que le pouvoir n’a pas résolu l’assassinat de Hran Dink, le journaliste arménien abattu en janvier 2007, devant le journal Agos. Vous avez les gays et lesbiennes venus dénoncer les déclarations homophobes du Premier ministre. Vous avez aussi les gens du spectacle, artistes et comédiens, qui se joignent à la manifestation parce qu’ils luttent contre le projet de réforme des conditions d’attribution des subventions aux salles de spectacles, théâtres et à la création artistique (ndlr : avec des critères idéologiques prenant le pas sur les critères artistiques et culturels).

Peut-on parler d’un « printemps turc » comme dans le monde arabe ?

« La forte présence des jeunes [sur la place Taksim], depuis longtemps considérés en Turquie comme une population apolitique, est le signe d’un profond changement de la société », analyse Didem Daniş, sociologue à l’Université de Galatasaray.
Didem Danış : Non, ce serait mal à propos. Ces choses ne sont pas comparables. Il ne faut pas non plus oublier que Tayyip Erdoǧan, avec l’AKP, a mené de grandes réformes qui font qu’on ne peut pas le comparer à des dirigeants politiques comme Moubarak, en Égypte, ou à Ben Ali, en Tunisie qui, pendant des décennies, ont exercé une autorité totale sur leurs concitoyens. Ce n’est pas exactement le cas pour M. Erdoǧan.
On peut plutôt parler, ici, d’une forme d’usure du pouvoir, d’un virage autoritaire qui apparaît seulement au cours des dernières années que nous venons de passer. Avant cela, il a bien contribué à rendre le système politique plus démocratique parce que le régime précédent était militaire avec une nette suprématie de l’armée dans la sphère politique.

M. Erdoǧan a-t-il des soutiens ?

Didem Danış : Bien sûr qu’il en a. C’est tout l’AKP, donc près de la moitié de la population. Mais parmi les sympathisants de son parti, quelques voix se sont déjà élevées contre les brutalités policières. On peut aussi citer les médias. Les chaînes d’information turques ont commencé par taire ce qui se passait à Taksim. Durant des heures, il y avait une vraie bataille rangée dans les rues, mais nos médias diffusaient des séries télévisées pour ménagères et des documentaires animaliers sur des pingouins. Ils ne voulaient pas mettre M. le Premier ministre en colère. Mais ils ont fini par changer leur discours pour diffuser l’information. Et certains journalistes reconnaissent des abus dans l’utilisation du gaz lacrymogène mais s’empressent de dénoncer la présence d’« agents étrangers » qui chercheraient à fragiliser le pays en portant atteinte à son image et à son économie.

En pensant aux « printemps arabes », quelle place les réseaux sociaux ont-ils joué dans les événements en cours ?

Didem Danış : Le Premier ministre a déclaré que les réseaux sociaux comme Twitter et Facebook sont de sérieux facteurs de troubles à l’ordre public. En quoi il a raison parce que ces réseaux sont effectivement des sources d’inquiétudes pour les gouvernements autoritaires et antidémocratiques. Dans la ville d’Izmir qui est aussi touchée par le mouvement, la police a interpellé 34 personnes à leurs domiciles pour cause de twitts jugés provoquants contre la police. Ces gens ont ensuite été libérés mais le geste est inquiétant car il apparaît comme une dissuasion ou une intimidation ; un message adressé aux usagers de ces réseaux.

Finalement, que vise M. Erdoǧan ; n’est-ce pas la présidence ?

Didem Danış : C’est vrai qu’il voudrait changer le système politique turc, qui est actuellement un système parlementaire avec un Premier ministre qui exerce le pouvoir tandis que le président n’a qu’un rôle symbolique de représentation et de protocole. Mais M. Erdoǧan veut mettre en place un système présidentiel comme en France et aux États-Unis. Et, naturellement, dans un tel système, il vise la présidence !

Est-il suivi dans ce projet de changement politique ?

Didem Danış : Son parti est favorable à ce changement comme à toutes ses propositions. Cela fait la moitié de la population environ. Mais l’opposition voit les choses différemment. La clé de ce dossier repose sur la position des Kurdes qui représentent 6 à 10 % des voix. En véritable animal politique, M. Erdoǧan a pris de l’avance en faisant des alliances avec les Kurdes. L’armée et le PKK ont, par exemple, cessé les confrontations armées après qu’il ait cédé sur certaines revendications de la guérilla kurde ; des choses qui lui assurent le soutien des leaders kurdes pour cette réforme constitutionnelle.

Les Kurdes, mais aussi les alevis manifestent aussi. Pourquoi ?

Didem Danış : L’AKP mène la vie dure aux alevis. Le dernier exemple en date porte sur le troisième pont sur le Bosphore. Ce projet soulève l’opposition des écologistes et d’autres groupes politiques qui dénoncent la destruction de l’une des dernières zones vertes de la ville d’Istanbul. Dans ce contexte de tension, le président de la République pense à baptiser ce nouveau pont du nom de Yuvuz Sultan Selim, un sultan connu pour avoir massacré les chiites et les alevis de Turquie. C’est donc, pour eux, une offense de plus qui s’ajoute à une longue liste. Certes, les alevis ne sont pas très organisés politiquement, ils sont une minorité aussi. Mais ils trouvent cette proposition non seulement arrogante, mais blessante pour leur mémoire collective. D’où leur mobilisation dans les manifestations en cours.

Ce mouvement a-t-il donc un leadership reconnaissable ?

Didem Danış : Non, pas vraiment. Il y a cependant une coordination qui essaye d’organiser le mouvement sous la forme d’une plateforme justement nommée « Taksim platformu » (plateforme de Taksim). Les différents acteurs, dont de nombreuses ONG, s’y retrouvent. Mais le mouvement n’a pas une direction unique qu’on peut explicitement désigner comme telle. Il a cependant occasionné différentes coalitions, différents pôles d’actions, même si le discours officiel du pouvoir continue de qualifier tous ces gens de groupuscules extrémistes qui manipulent la population pour troubler l’ordre public.

Quelle leçon peut-on déjà tirer de ce qui se passe ?

Didem Danış : Dans ses nombreuses déclarations, M. Erdoǧan a déjà lancé, sous forme de menace, qu’il lui est facile de faire descendre un demi-million, voire un million, de sympathisants dans la rue, afin de donner une leçon à ceux qu’il qualifie d’extrémistes marginaux. Mais, pour l’heure, il n’y a pas eu de telle contre-manifestation.
Mais ce qui est en cours a la particularité de réunir toutes sortes d’organisations, de groupes et de tendances politiques et non politiques. On note une forte présence des jeunes, qui, depuis longtemps, sont considérés, en Turquie, comme une population apolitique. C’est donc le signe d’un profond changement dans notre société. Et si on ne peut nier que M. Erdoǧan est devenu le symbole de l’antidémocratie en Turquie, ce qui se passe dans le parc de Gezi, depuis plusieurs jours, est un symbole de l’avancée de la démocratie turque aujourd’hui.