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Points de vue

Textes sacrés et violence

Rédigé par Rachid Benzine | Vendredi 15 Juillet 2016



Textes sacrés et violence
Comme tous les textes sacrés des grandes religions vivantes, un texte sacré est constamment en réinterprétation même si les croyants n’en ont pas conscience.

En effet, ce sont les croyants de chaque époque qui font parler les textes et qui leur donnent du sens en fonction de leur époque et de ses enjeux. Des croyants habités de pulsions violentes prendront les passages qui les intéressent pour satisfaire leurs pulsions. Les pacifistes prendront les passages pacifiques. Les mystiques prendront les passages qui leur semblent de nature à soutenir leur perception spiritualiste du religieux. Donc poser la question en présentant l’islam comme une entité intemporelle n’est pas pertinent.

L’islam est ce que les croyants de chaque époque en font et chacun selon sa tendance proclamant que sa vérité, la vérité du texte qu’il s’est fabriquée, est la seule valide. Ce n’est pas d’ailleurs une originalité, c’est le cas de tous les textes sacralisés par les hommes, qu’ils soient d’ailleurs religieux ou non : les vulgates non religieuses des grandes idéologies collectives peuvent produire les mêmes effets, le XXe siècle en a produit plusieurs terribles exemples.

Comparer le Coran et l’Ancien Testament

Pour prendre une comparaison sur un texte de même nature, on pourrait prendre le pari de comparer le Coran et l’Ancien Testament pour voir lequel contiendrait le plus de passages violents. Ce serait évidemment l’Ancien Testament, tout simplement parce qu’il s’inscrit jusqu’à sa mise en écriture dans une durée historique plus longue près de deux millénaires que le Coran (quelques décennies, en gros le VIIe siècle). Si les circonstances politiques et idéologiques s’y prêtaient, on pourrait tout aussi bien tuer au nom de Yahvé qu’au nom d’Allah.

La différence aujourd’hui entre l’approche de ces deux textes sacrés tient à la prise en compte de leur inscription dans l’Histoire. Dans le christianisme et dans le judaïsme, on peut certes avoir une approche délirante et dangereuse pour les autres du sacré, mais si on cherche à avoir une approche contextualisée et historique de l’Ancien comme du Nouveau Testament, on le peut. Une Histoire critique a été produite, parfois dans la douleur mais cela a été fait.

L’islam contemporain orphelin de son Histoire

Ce n’est malheureusement pas encore suffisamment le cas de l’islam contemporain dans son rapport à ses textes sacrés de référence, que ce soit le Coran lui-même ou le corpus postérieur de la tradition dite prophétique. Ils n’ont pas été suffisamment historicisés ou plutôt l’ont été dans la perspective d’une sacralisation et d’une détemporalisation.

L’islam contemporain est donc orphelin de son Histoire, ce qui ouvre la porte toute grande à tous les délires. Les passages violents des textes sacrés doivent être ramenés au contexte d’origine de ces textes.

Tous les textes sacralisés qui sont entrés dans l’Histoire ont des passages violents qui sont l’écho et souvent la surenchère de moments historiques particuliers et donc conjoncturels. Il est donc tout à fait important de se donner une connaissance historique de ces moments, dont la violence n’est pas en soi transposable, d’autant plus que, à travers le texte, on n’accède qu’à la parole violente et non à ce qui s’est réellement passé.

Une parole violente peut chercher à compenser une action qui ne parvient pas à se réaliser. C’est souvent le cas dans le Coran quand l’adversaire est anathémisé mais voit son sort remis au Jugement dernier, une manière d’avouer qu’on ne peut rien faire sur-le-champ. Le discours violent peut refléter non une action violente mais une impuissance à agir dans l’immédiat. Cela peut relever de la rodomontade.

L’islam a été tout et son contraire

Le problème est que, en dehors d’une approche qui historicise les textes, cette parole (qu’il s’agisse du Coran ou de l’Ancien testament) peut être prise pour argent comptant dans un contexte de crise, de frustration et de violence comme aujourd’hui.

Il ne faut surtout pas parler d’une violence inscrite dans l’islam. Au fil de 1 436 ans d’histoire, l’islam a été tout et son contraire dans les situations les plus variées avec des moments de grande ouverture interculturelle et des moments de fermeture puis à nouveau d’ouverture.

Ce qui est certain, c’est qu’une culture et une religion n’auraient pu avoir une telle durée en s’appuyant sur les idéologies de la violence actuelle. Les djihadistes actuels sont les fils du présent, pas du passé.

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Rachid Benzine, islamologue, est chargé de cours à l’IEP d’Aix-en-Provence et à la faculté protestante de Paris. Il enseigne à l’institut théologique Almowafaq (Rabat). Il est chercheur associé à l’Observatoire du religieux (IEP Aix-en-Provence). Ouvrages parus : Nous avons tant de choses à nous dire (avec Christian Delorme, Albin Michel, 1998), Les Nouveaux Penseurs de l’islam (Albin Michel, 2004), Le Coran expliqué aux jeunes (Éd. du Seuil, 2013, rééd. 2016), La République, l’Eglise et l’islam : une révolution française (avec Christian Delorme, Bayard, 2016).