Société

Tariq Ramadan : «Il y a un vrai problème de liberté d’expression en France »

Rédigé par Propos recueillis par Fouad Bahri | Mardi 17 Octobre 2006 à 14:27

Islamologue et professeur à l’université d’Oxford, Tariq Ramadan est l’un des intellectuels musulmans les plus écoutés sur la scène internationale. A l’occasion de la sortie de son livre « Muhammad, vie du Prophète » aux éditions Presse du Châtelet, nous l’avons rencontré. Sur son livre, son travail en Angleterre et sur le CFCM, il nous livre ses impressions.



Saphirnews.com : Pourquoi une nouvelle biographie du Prophète ?


Tariq Ramadan : Cette biographie n’est pas nouvelle seulement dans les faits, même si je m’appuie sur tous les textes de références lorsqu’il s’agit de l’exactitude des faits. Le but de cette biographie est d’approcher le sens et d’en extraire des enseignements spirituels et contemporains pour notre vie, aujourd’hui. C’est une méditation sur le sens de la vie du Prophète et c'est la principale nouveauté de ce livre.

Vous insistez sur le rôle et la place des femmes dans les premiers temps de l’islam. Vous parlez à ce sujet de « fausse pudeur ». Qu’entendez-vous par là ?


T.R : Ce que j’ai voulu dire exactement est qu’on a parfois une pudeur qui est mal placée, une fausse pudeur au sens où on confond trop souvent la pudeur de l’attitude, avec le fait de devenir complètement invisible ou de jouer à la pudeur.
Je pense qu’il faut revenir à l’attitude des femmes à l’époque du Prophète qui s’engageaient, qui étaient présentes sur la place publique. Des femmes qui avaient une pudeur dans le comportement et dans l’éthique mais qui avaient un engagement social, qui défendaient leurs droits, qui discutaient et qui allaient voir le Prophète pour des questions de divorce, de mariage.
C’est important que l’on puisse revenir à cela. La pudeur est une chose essentielle pour les hommes comme pour les femmes mais il faut la vivre et non la mettre en scène. C’est ce qui nous permettra d’avoir un rôle social et politique positif.

Il y a peu, vous avez travaillé dans une commission britannique chargée de lutter contre les dérives de la communauté musulmane britannique. Quel bilan tirez-vous de ce travail et quels en sont les résultats ?


T.R : C’était une réflexion autour du terrorisme et de la radicalisation. Au moment où l’on m’a invité, j’ai dit deux choses : qu’il fallait pouvoir discuter tout en gardant son esprit critique vis-à-vis de la politique de Blair au Moyen-Orient, de son suivisme avec les Etats-Unis, sur lesquels mes critiques ont toujours été claires et elles n’ont pas changé. Mais lorsque les portes du dialogue s’ouvrent, que l’on peut faire entendre une voix et faire des propositions, il faut le faire. C’est dans ce cadre que je m’y suis rendu.
Maintenant, ce qui est un peu moins positif c’est que nous ayons discuté et fait une soixantaine de propositions, dont seulement quatre ont été plus ou moins appliquées. On reste très loin de ce qui est nécessaire. C’est bien de consulter à condition que la consultation aille jusqu’au bout du processus qui est d’appliquer les propositions.
Pour ce qui est des résultats, il y a eu un certain nombre de choses telles que des conférences dans la communauté musulmane. Il y a beaucoup plus à faire et d’ailleurs je continue ce travail avec plusieurs instances gouvernementales pour l’organisation d’espaces de débats et de meilleurs partenariats sur le terrain.

Votre participation à cette commission britannique a été très mal reçue et comprise par des musulmans de France. Certains vous reprochent de contredire vos positions anti-guerre et de servir de caution politique à Tony Blair…


T.R : Il ne faut pas tout mélanger. Mes positions anti-guerre contre le gouvernement Blair c’est une chose. A côté de cela, on a un problème interne à la société britannique. On peut continuer à critiquer des positions de la politique internationale et s’engager sur des positions internes. Les gens ne sont pas blancs ou noirs. D’ailleurs, il y a des gens dans le gouvernement Blair qui étaient contre la guerre. Cette approche binaire de la politique qui consiste à tout rejeter est irréaliste et n’est pas sage.
On a un problème qui est comment est-ce qu’on lutte contre des radicalisations de base ? Il faut y apporter des réponses et continuer à avoir des attitudes extrêmement critiques sur le fait de se taire quant le peuple libanais est sous les bombes, de suivre l’administration Bush quant elle propage les conflits et le désordre plutôt que la démocratisation et la paix.

Plusieurs études parues ces derniers mois ont constaté un essoufflement des associations musulmanes engagées sur le terrain social. Partagez-vous cette analyse et quelles doivent être les priorités des cadres associatifs musulmans en France ?


T.R : Je partage ce constat. Je ne parlerai pas d’essoufflement mais de pression. Cette pression ajoutée à la difficulté et la suspicion est devenue tellement profonde qu’il est extrêmement difficile de mener un travail. Certains sont fatigués au sens intellectuel et moral du terme. Cela suffit de mettre des bâtons dans les roues !
Mais il y a toujours un grand tissu associatif très dynamique en terme de recherche de connaissance, d’application sur le terrain et toute une dimension d’engagement et de prise de conscience qui reste important. On est dans une phase extrêmement difficile eu égard au climat général. J’encourage les citoyens, en particulier ceux de confession musulmane, à toujours faire le contraire de ce que le climat actuel les pousse à faire c'est-à-dire à s’isoler et baisser les bras. Il faut qu’ils soient visibles maintenant et qu’ils participent au débat.

Vous vous êtes exprimé sur le CFCM, au moment de sa création, en disant qu’il fallait lui laisser du temps. Après toutes ses crises, comment jugez-vous son évolution aujourd’hui ?


T.R : Cette machine qu’on appelle le Conseil français du culte musulman a la particularité étrange d’avoir été créée en panne et de rester en panne tout le temps. C’est à se demander si justement ce n’était pas le but de produire une machine suréquipée mais systématiquement en panne. Je ne sais pas si elle est morte ou vivante, ce que je sais c’est qu’il y à d’énormes tensions internes, que c’est très problématique et que sur le long terme, ce ne sera pas cela la solution.
A long terme, il faudra des instances qui naissent de la base, qui soient le fruit d’une maturation et non pas le fruit d’une imposition. Ce sera aussi le fruit du respect de l’espace laïque et cet espace impose que l’instance du religieux soit autonome, absolument pas liée à l’autorité politique et ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Il y a des décisions qui se prennent au ministère de l'Intérieur ou qui ne se prennent pas. Il y a des appels à des décisions juridiques, voire même à des fatwas, qui sont sussurées ou murmurées de la part du ministère. Ce n’est pas crédible.
La seule chose que l’on peut constater est que cette machine n’a absolument aucune crédibilité auprès de la base. En d’autres termes, qu’est-ce qu’une instance représentative qui n’a pas la crédibilité de ceux qu’elle représente ?
L’essentiel des choses se jouent au niveau des collectivités locales. Il faut au premier chef, que les cadres musulmans, et c’est impératif, établissent des plates-formes plurielles, qu’ils reconnaissent leur diversité et qu’ils deviennent responsables. La force d’un pouvoir qui veut diviser n’est que dans la faiblesse de ceux qui se laissent diviser !

Vous êtes interdit d’entrée aux Etats-Unis et en Arabie Saoudite et vous êtes persona non grata en France. Comment expliquez-vous cette si grande popularité ?


T.R : Je ne suis pas persona non grata en France. J’y entre normalement, même si on ne me donne pas toujours accès aux salles. Mais il y a un vrai problème de liberté d’expression. Ils me font sourire, "les grands défenseurs de la liberté d’expression" ! Cela ne les gêne pas que des salles nous soient interdites ou qu’on nous les retire la veille, qu’on exerce des pressions dans les médias pour ne pas m’inviter. C’est la réalité de la France et il y a quelque hypocrisie là dedans. Pour ce qui est des Etats-Unis, de l’Arabie Saoudite ou de la Tunisie et de l’Egypte, c’est la même ligne. Ma parole est entendue et cela gêne.
Il faut aller jusqu’au bout de la critique que ce soit sur la guerre en Irak, sur la dictature égyptienne qui est une erreur, sur l’enfermement saoudien qui est une trahison, voire même parfois une l’acceptation de l’injuste et de l’esclavagisme. Il ne s’agit pas de ma personne mais du contenu de cette parole qui est entendue parce qu’elle correspond à la réalité.
Souvent ceux qui nous font de grands discours sur la liberté d’expression sont les premiers à se plier devant la puissance financière des pétromonarchies. Mettre le doigt sur les hypocrisies fait que les hypocrites ne souhaitent pas vraiment que vous soyez des leurs !