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Points de vue

Sur les traces de Denis Djorkaeff, un ambassadeur pour la paix en Arménie

Rédigé par Antoine Bordier | Jeudi 13 Octobre 2022 à 08:30

           

Dans la famille Djorkaeff, demandez le numéro 1. Ce n’est pas Youri, qui est le numéro 2, c’est Denis ; Misha, étant le n°3. Pendant une semaine, nous avons suivi Denis à travers son agenda qui ressemble à celui d’un ministre. Consul honoraire d’Arménie en France, il est également conseiller du président de la Fédération arménienne de football, ambassadeur de FeedConstruct, et adjoint au maire de Décines-Charpieu. Reportage sur les pas d’un ambassadeur de la paix



© Denis Djorkaeff / Twitter
© Denis Djorkaeff / Twitter
Il repart d’Arménie après une semaine bien chargée. Car il a l’Arménie chevillée au cœur depuis de nombreuses années. Elle fait partie de son ADN, de ses racines. Comme sa ville de Décines-Charpieu, près de Lyon, où il est né en 1965. Il vit à Décines et il s’implique à tel point qu’il y a un an, il est devenu le 3e adjoint au maire, chargé de la Culture. « Oui, je repars, déjà, pour Décines, mais je reviendrai à la fin du mois d’octobre, car le Haut-Commissariat à la Diaspora organise un sommet international. Et, je vais y participer. »

Son agenda déborde. A Décines - qu’il va retrouver dès le lendemain matin - il est ravi que Madame la maire, Laurence Fautra, ait accepté de pavoiser la mairie en ajoutant les couleurs de l’Arménie : bleu-rouge-orange (abricot). « C’est un geste important. Nous ne pouvons pas taire ce qui s’est passé dans la nuit du 13 septembre. L’Azerbaïdjan a bombardé et envahit l’Arménie. Il y a eu en tout plus de 500 morts de part et d’autre. Les troupes azéries sont toujours en Arménie, occupant le territoire qu’ils ont conquis. Cela correspond à près de 50 km2. Et, depuis, il y a eu de nouveaux bombardements. »

Lire aussi : Face à l’Azerbaïdjan et la Turquie, l’Arménie plus que jamais menacée par une invasion, dans l'indifférence du monde

Calme, posé, décontracté avec ses lunettes de soleil et son tee-shirt blanc, Denis ressemble à l’un de ses touristes qui déambulent dans les rues d’Erevan, la capitale. Les rues sont d’ailleurs baignées par un soleil estival qui n’en finit pas. La température dépasse les 30° C. « Avec la guerre en Ukraine, il y a de plus en plus de touristes qui viennent de Russie. Leur nombre a été multiplié par deux depuis la fin du mois de février », raconte-t-il. Assises à une terrasse de café de la rue Pushkin, deux jeunes filles russes discutent. « Nous sommes de Moscou », dit l’une d’entre elles en souriant. Il y aurait en Arménie, selon certaines sources, plus de 150 000 Russes venus s’installer temporairement, fuyant le fiasco de la mobilisation presque générale ordonnée par Poutine. Ils disent non à la guerre et choisissent la vie ! « Et, leur nombre ne fait qu’augmenter », ajoute Denis.

Fermons cette parenthèse russe qui fait dorénavant partie du paysage arménien. « Je suis venu apporter mon soutien au peuple arménien, qui souffre de nouveau. Je veux, également, dénoncer ce qu’il se passe, ces abominations atroces. Car le silence du monde est insupportable. Il vrai qu’ici, à Erevan, la vie semble continuer comme avant. Mais le calme n’est qu’apparent. Car, il y a une chape de désespoir et de plomb qui s’est abattue sur l’Arménie. Le pays n’est plus à la fête. D’ailleurs, toutes les festivités du 31e anniversaire de son indépendance ont été annulées. »

Des paroles et des actes forts

Depuis qu’il est devenu Consul honoraire d’Arménie en France en novembre 2021, nommé par Nikol Pachinian, et qu’il accompagne, en tant que conseil, son frère Youri Djorkaeff, lui-même nommé ambassadeur de bonne volonté par Emmanuel Macron, en novembre 2020, Denis Djorkaeff rencontre les différents ministères.

A son échelle, il est un acteur et un observateur plus ou moins influent. Il parle et agit, pendant que certains se taisent et n’interviennent pas pour sauver l’Arménie. « Nous essayons de faire avancer les choses et de faire prendre position. La France doit prendre position par rapport à cette guerre qui ne dit pas son nom. Les Arméniens, qui aiment beaucoup la France, attendent qu’Emmanuel Macron prenne des décisions fortes et qu’il agisse vite, comme en Ukraine. Ce qu’a fait la France : l’aide humanitaire et les projets économiques, l’Arménie en a besoin. Mais là, on parle de la guerre. Même s’il ne veut pas envoyer des appuis militaires, il doit mobiliser les Casques bleus. Il y a urgence. »

Le 13 septembre 2022, il est 00h05. Ilham Aliev, autocrate dictateur de l’Azerbaïdjan, ne rêve que d’une seule chose : effacer de la carte du monde l’Arménie. Son rêve se transforme vite en cauchemar pour le peuple arménien, gardien de la porte de l’humanité et de la chrétienté. Mais Aliev, qui est loin d’être ignorant, passe outre. D’ailleurs, dès le plus jeune âge, il endoctrine son peuple, comme le faisait Pol Pot ou Hitler aux heures les plus sombres. Il demande à son armée de bombarder, à partir des positions déjà grignotées aux abords de la frontière qui sépare les deux pays, plusieurs régions du sud et de l’est de l’Arménie. En tout, une centaine de missiles et d’obus s’abattent sur les terres arméniennes, faisant près de 300 morts et des centaines de blessés. Il faut ajouter à ce décombre macabre les 9 000 déplacés.

Les suites… du génocide de 1915 ?

Après la guerre de 44 jours, de 2020, qui a fait plus de 5 000 morts, la barbarie est de retour sur une ligne de front de 200 km. Les bourreaux ne se cachent même plus derrière le silence convenu du monde. Ils ne respectent même pas le cessez-le-feu qu’ils ont imposé aux Arméniens, le 9 novembre 2020. La barbarie continue dans laquelle les Azéris se complaisent, telles les hordes de Huns qui s’abattirent sur l’Empire romain, au 5e siècle. Aliev n’est pas Attila, et l’Arménie n’est plus un royaume. Le combat est inégal : un Arménien contre cinq Azéris. Sans compter les Turcs qui les accompagnent. Impensable : ils bombardent même les cimetières. Ils déclarent la guerre à l’humanité et à notre civilisation. Le spectre du génocide, qui a pris fin en 1923 et qui a fait plus de 1,5 million de morts, refait surface.

Et le monde, l’ONU, l’Europe, les Etats-Unis, la France, Joe Biden, Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron ? Ils regardent ailleurs. Leur silence pesant deviendrait aveuglement complicité. Comme celui des Allemands en 1915, lors du génocide. La raison ? Le gaz azéri serait plus « éthique » que le gaz russe. Un mort arménien ne vaut pas un mort ukrainien ! Que faire ? Quelles raisons d’espérer ? Pour Denis, « les choses commencent à bouger. Emmanuel Macron a fait un geste fort en invitant le Premier ministre, Nikol Pachinian. Il n’y a que la diplomatie qui pourra faire avancer les choses. Il faut faire taire les armes, faire justice, et réparer. Il faut faire la paix. Vite… »

La diaspora et un appel à l’unité

Du côté de la diaspora arménienne qui pèse entre 7 et 9 millions de personnes selon certaines sources, les engagements se multiplient. Ruben Vardanyan, par exemple, le milliardaire russe d’origine arménienne, a quitté (définitivement ?) la Russie pour s’installer dans le Haut-Karabakh, en Artsakh, la République autoproclamée non-reconnue internationalement. C’est un engagement fort de sa part.

Du côté de l’une des plus importantes ONG mondiale qui vient en aide à l’Arménie, la mobilisation générale est en route. L’Union générale arménienne de bienfaisance (AGBU) a tenu sa 92e Assemblée générale à Erevan, du 5 au 9 octobre. Là encore, c’est un engagement très fort. Car, en plus du quotidien et des centaines de projets humanitaires et éducatifs qui fleurissent en permanence sur l’Arménie, il y aura cette présence internationale. Le peuple arménien en grande souffrance a des raisons d’espérer. Mais cela ne suffit pas. Et un problème de fond persiste : les Arméniens manquent d’unité et sa diaspora n’est pas fédérée.

« Ce n’est pas nouveau, explique Denis. Regardez notre histoire ; même au temps du Royaume d’Arménie (avant JC), nous étions divisés. Et cela a continué sous les Romains, les Perses, les Arabes, les Ottomans. Maintenant que nous sommes devenus une République démocratique et indépendante, l’heure est venue de nous unir. L’Arménie a besoin, plus que jamais, d’unité. Nous devons être unis derrière notre gouvernement. Car l’heure est très grave. »

« La démocratie est en danger »

L’appel de Denis Djorkaeff sera-t-il entendu ? L’inquiétude et la peur dominent les esprits et les corps. Denis reste, lui-même, inquiet face à cette ébullition du monde qui va crescendo. Comme si quelqu’un avait allumé le feu sous la cocotte-minute du monde et de la paix et, tout particulièrement, dans cette région du monde, en Transcaucasie. Plein nord, l’Ukraine est à feu et à sang. Aucun cessez-le-feu ne pointe le bout de son nez à l’horizon. En plein sud-ouest de la péninsule d’Arabie, la guerre au Yémen continue. L’Afrique est instable et menacée de passer sous le contrôle des terroristes dans certains pays.

« Oui, le monde est en ébullition : l’Ukraine, le Yémen, l’Arménie... Vladimir Poutine reste un grand joueur d’échecs. Et si on regarde bien la (re)composition actuelle des empires, avec l’axe Russie-Turquie-Iran-Chine-Inde, à chaque fois, ce sont des dictateurs qui étaient aux manettes… Il n’y a pas de démocratie dans tous les pays qui sont autour de l’Arménie (à l’exception de la Géorgie, ndlr). La démocratie est en danger et si la démocratie est en danger, c’est le monde qui est en danger. »

Ambassadeur de FeedConstruct… et plus

Denis quitte le terrain miné de la géopolitique et de la guerre ; il enlève son casque blanc et son gilet pare-balles, pour revêtir sa casquette bleue et son tee-shirt floqué aux armes de FeedConstruct. Il est l’ambassadeur de cette start-up devenue grande comme une licorne. Ou presque, car c’est l’ensemble du groupe familial Vahe et Vigen Badalyan, SoftConstruct, qui a dépassé le milliard d’euros de chiffre d’affaires cette année.

En quoi cela consiste d’être ambassadeur ? Il représente la marque et parle des activités, des hommes, des projets. Il participe à des évènements et facilite les liens entre la France et l’Arménie, sur le plan économique et plus, par exemple, lorsqu’il rencontre pendant plus d’une heure Anne Louyot, l’ambassadrice de France en Arménie. Les sujets abordés ont concerné la guerre et des sujets culturels comme « la réactivation du jumelage entre la ville de Décines et Stepanavan », dans le nord du pays. « J’ai rencontré, également, la nouvelle rectrice de l’UFAR, Salwa Nacouzi. Nous travaillons, déjà, ensemble sur des projets comme la recherche d’un nouveau lieu. L’UFAR a une croissance de 30 %. C’est impressionnant. Elle a besoin d’un campus à son image. »

La passion du ballon rond et de Charles Aznavour

Combien de casquettes porte-t-il ce Denis Djorkaeff ? Cette semaine, par exemple, avec son autre casquette de conseiller du Président de la Fédération arménienne de football, Armen Melikbekian, il a participé à un dîner d’affaires entre Vigen Badalyan et lui. Le sport, le football, c’est sa passion depuis toujours… Il a de la chance, son frère, Youri, est champion du monde et ambassadeur de bonne volonté ! L’heure tourne…

Nous finissons ce reportage ce 1er octobre. Il y a quatre ans, Charles Aznavour partait en direction du Ciel. « Je l’ai vu, la dernière fois, quelques mois avant qu’il nous quitte, en 2018. Il reste pour moi un maître, un artiste hors pair, un être hors du commun. Il m’inspire encore aujourd’hui. C’était un homme de paix, qui a beaucoup œuvré pour l’Arménie. J’ai collaboré avec Kristina et Nicolas Aznavour au sein de leur fondation, sur certains projets. Pour moi, il est vivant plus que jamais… » Espérons qu’il fasse descendre du haut du Ciel une pluie de roses, comme le voulait Sainte Thérèse de Lisieux. Une pluie de roses pour la paix ! Une pluie de roses pour l’Arménie !

L’ambassadeur Denis reviendra…

Une petite semaine après qu’il ait posé les pieds sur le tarmac, Denis repart. Lui, qui préfère le football au marathon, a eu une semaine des plus chargées. Avec deux ou trois rendez-vous par jour, il n’est pas resté sans rien faire. Il a démarré son séjour par le football, en assistant à la rencontre Arménie-Ukraine, « un match entre deux pays victimes d’invasion, de violation de leurs frontières souveraines, de guerre et de barbarie, mais sans la même couverture médiatique… » Ah, ces médias, leur silence est en effet incompréhensible, indigne. Ils en deviendraient même vite complices. Car ils en savent des choses ces médias. Impossible de dire : nous ne savions pas, toutes nos équipes étaient en Ukraine. Impossible, ils en savent même trop. Mais ils se taisent.

Denis est un média à lui tout seul. Oui, Denis Djorkaeff reviendra. Très vite même puisqu’il sera là et participera au Sommet mondial arménien organisé par le Haut-Commissariat aux Affaires de la diaspora, du 28 au 31 octobre. Il sera donc très vite de retour, en espérant que la guerre ne gronde pas trop fort et que la folie azérie ne revienne pas piétiner la pacifique Arménie. Il y a trois jours, il lançait un dernier appel sur les réseaux sociaux : « A vous tous, continuez d’en parler, de poster, de partager, d’alerter, d’apostropher, d’haranguer, soyons unis. Ne pensez pas que cela soit un combat perdu. Ici, ils comptent sur nous ! Merci. »

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Antoine Bordier est consultant et journaliste Indépendant. Il est l'auteur du livre Arthur, le petit prince d'Arménie (Sigest, 2022).

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