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Splendeurs et misères de l'Occident

Rédigé par Louise Thin | Jeudi 2 Aout 2012 à 00:00



Dans son ouvrage L’Europe et le mythe de l’Occident. La construction d’une histoire*, George Corm met en évidence, avec une certaine efficacité, le discours de l’Europe sur elle-même, qui consiste à « styliser » sa propre histoire. Omniprésent dans les univers mentaux, cette vision a pour but de créer une identité unique, de la doter d’un contenu idéologique qui serait le produit de la rencontre de ses origines antiques (tant judéo-chrétiennes que gréco-latines) et des systèmes de pensée qu’elles ont engendrés par la suite (théologies catholiques et réformées, Lumières et Romantisme).

Aux yeux de l’auteur, cette construction n’a pas pour unique tort d’être arbitraire. Elle est aussi coupable de fabriquer une altérité radicale et la croyance en une supériorité vis-à-vis du reste du monde. C’est la fameuse équation « Europe = modernité = Occident = avenir du monde » qui exclut de fait tous les autres peuples du globe.

Double erreur historique

Cet européocentrisme historique dissimulerait un double paradoxe.

D’une part, l’Occident est loin d’être un bloc unifié – Corm en veut pour preuve les innombrables conflits intereuropéens, des guerres de religion aux affrontements nationalistes. D'autre part, l’auteur remet en cause l’endogénéité culturelle européenne, c’est-à-dire l’autoproduction de sa propre culture, en pointant les multiples influences extérieures auxquelles le continent a été soumis.

Des principes et des actes

L’auteur souligne enfin la contradiction entre, d'une part, le discours officiel développé par des « entrepreneurs de morale », entre le mythe d’un Occident inventeur des valeurs universelles de liberté, d’égalité et de paix et, d’autre part, les violences commises en dépit et parfois au nom même de ces valeurs.

Les croisades, les violences commises sur les populations colonisées ou, plus récemment, l’Holocauste suffiraient à remettre en cause un tel discours occidentaliste.

Du nazisme aux néoconservateurs : quel « Occident » aujourd’hui ?

L’Holocauste est justement le point de départ de l’entreprise de réécriture de l’Histoire à laquelle Georges Corm se livre.

L’auteur tente ainsi de reconstituer l’évolution des univers mentaux et culturels qui ont conduit l’Europe d’un stade de raffinement suprême – l’auteur cite l’opéra classique – à la brutalité aveugle du nazisme. Wagner, Marx et Nietzsche se trouvent ainsi sur le banc des accusés pour avoir légitimé et banalisé le racisme et l’antisémitisme et parallèlement exalté les valeurs héroïques, anti-bourgeoises et anti-Lumières, lesquelles auraient conduit aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Corm revient plus spécifiquement sur l’histoire de l’antisémitisme européen dans l’idée de compléter les analyses des deux chapitres précédents.

Le mythe occidentaliste aujourd’hui

Si l’Europe est ressortie exsangue des conflits du XXe siècle, le mythe occidentaliste a la dent dure. Il aurait trouvé une nouvelle vie grâce à l’impérialisme américain et se serait régénéré dans la création d’institutions (OTAN , OCDE) qui lui donnent une existence géopolitique et économique réelle. La prise en charge du discours occidentaliste par l’Amérique conquérante n’aurait fait que simplifier encore plus son contenu idéologique et aggraver les crispations qu’il entraîne à l’échelle internationale.

L’opposition factice entre Orient et Occident

Digne héritière des philosophies anti-Lumières du XIXe siècle, les pensées néoconservatrice et ultralibérale du XXe siècle, que Corm dénonce violemment, pourrait engendrer à leur tour des violences inédites, non pas cette fois-ci contre le « Juif » mais bien contre le « Musulman », l’« Arabe », l’« Oriental ».

Car c’est bien là le dernier tort du mythe de l’Occident : il aurait façonné un Orient tout aussi imaginaire que lui-même, qui lui sert aujourd’hui de repoussoir. Tel un double inversé, l’Orient affiche aux yeux de l’Occident les traits qu’il ne peut voir sur son propre visage : obscurantisme, violence – envers les femmes notamment –, autoritarisme et fanatisme religieux.

De tels discours ont, selon l’auteur, des vertus autoréalisatrices : en essentialisant l’Orient, l’Occident l’aurait poussé à s’essentialiser et à voir en retour dans l’Occident la figure du Mal absolu.

Sombres perspectives

Corm conclut en suggérant que l’instabilité internationale actuelle n’est que le fait de la politique occidentaliste. Qu’il s’agisse de l’absence totale de neutralité des instances pénales internationales ou de l’acharnement des médias occidentaux à l’égard de la Chine et de la Russie, les « intérêts de l’Occident » semblent irréductibles. Les conséquences de la poursuite d’une politique occidentaliste pourraient, selon l’auteur, être dramatiques.

D’une histoire officielle à l’autre

En réalité, l’analyse historique développée par l’ouvrage paraît toute aussi binaire et artificielle que l’occidentalisme qu’il vise. Certes, les violences et crimes qui ont émaillé le passé de l’Europe, jusqu’à l’ultime abaissement de la Shoah, remettent en cause le mythe d’une supériorité historique du Continent. Pour autant, des actes funestes commis malgré ou au nom d’idées valables rendent-ils nécessairement ces dernières caduques ? Si Corm reconnaît une face cachée et une face lumineuse à l’Europe, faut-il affirmer avec l’auteur que l’une annule nécessairement l’autre ?

L’entreprise de grand Mea Culpa conduite dans l’ouvrage prend l’allure de nouvelle histoire officielle, qui vient se substituer à celle qu’elle condamne.

Pour abolir l’équation « Europe = modernité = Occident = avenir du monde », Corm la remplace par une autre, toute aussi subversive : « Mythe de l’Occident, stylisation historique, dogmatisme de la supériorité = violences, destructions, morts ». L’auteur nous enferme ainsi dans une alternative entre deux historiographies totalisantes qu’il convient de dépasser pour aborder l’Histoire de façon plus rationnelle et apaisée.

Appel à la contextualisation : le mythe de l’Occident et la construction européenne

Enfin, cet ouvrage pose la question de la fonction sociale de l'Histoire. Si elle est contestable scientifiquement, la revendication d’un mythe fondateur pourra être jugée nécessaire au vivre ensemble, tant national qu’européen. Si la politique au sens noble est l’art de la coexistence, dès lors le partage d’un substrat culturel et historique peut apparaître comme une condition sine qua non de la politique. La recherche d’un patrimoine historique commun aux Européens devient alors un défi majeur. Nombreux sont ceux qui estimeront que la réponse à ce défi ne se trouve certainement pas dans le nouveau mythe d’une Histoire honteuse.

Si l’Histoire et l’écriture de l’Histoire sont des enjeux politiques, nous ne devons cependant pas renoncer à l’étude scientifique de l’Histoire. Ne tombons pas dans le relativisme historique ni dans une politisation inversée de l’Histoire. La critique de l’Histoire écrite implique la croyance dans la possibilité d’une Histoire objective. C’est à elle que nous devons chercher à donner le jour.


* Georges Corm, L’Europe et le Mythe de l’Occident. La construction d’une histoire, La Découverte, Paris, 2012.