Economie

Quand viande avariée et halal font bon ménage

Entretien avec M. Ben Omar A. Taif

Rédigé par | Lundi 20 Avril 2009 à 10:58

Près de 90 % de la viande sous appellation « halal » ne le serait pas mais ce chiffre ne s’appuie sur aucune étude. Le débat a repris de plus belle à la suite de l’affaire de la viande « nettoyée » à l’acide, révélée la semaine dernière à Marseille*. Mais l’histoire n’a pas surpris Ben Omar A. Taif, ancien président de la commission du halal au sein du Conseil français du culte musulman (CFCM), de 2003 à 2006. Il s’explique et appelle les consommateurs musulmans à « se prendre en charge » sans plus attendre.



Saphirnews.com : Comment avez-vous réagi à l’affaire de la viande halal « nettoyée » à l’acide ?

Ben Omar A. Taif : Cette histoire ne m’a pas étonné du tout. Le circuit traditionnel (des boucheries musulmanes, ndlr) représente environ 80 % du marché du halal. Mais la viande avariée est un produit qui circule dans toutes sortes de boucheries. Parler de marchandises avariées ou de trafic de produits chimiques n’est pas le propre de la communauté musulmane.

Le circuit traditionnel peut être qualifié de marché de dégagement, c’est-à-dire que quand tout le monde est servi, notamment du marché de Rungis, tout ce qui reste va passer dans les boucheries. La viande devrait avoir perdu un maximum de sa fraîcheur et de sa qualité. Pour échapper à une marchandise avariée, il me semble qu’il est d’usage, dans la plupart des commerces, de faire passer la viande presque à date limite à la rôtisserie ou chez le traiteur ou de la retravailler en utilisant ce qui est permis ou illicite.

Entendez-vous parler d’affaires par le bouche à oreille ?

Ben Omar A. Taif : Non, cela s’est vérifié à de multiples reprises, je peux engager ma parole. Si je dis que c’est courant, je n’exagère pas. Maintenant, à quel dosage ou avec quels produits on travaille la viande, c’est une autre question. Si vous voulez quelque chose de concret, des études sérieuses, je crois fort bien que la communauté musulmane doit soutenir le concept d’ASIDCOM, Association de sensibilisation, d'information et de défense des consommateurs musulmans.

Beaucoup souhaitent l’assainissement du marché du halal mais personne ne se donne les moyens d’en faire une réalité. L’assainir, c’est faire en sorte que ce marché sorte de cet état d’exception. Si un produit est devenu avarié ou s’il a été traité avec des produits nocifs, il devient haram et impropre à la consommation même si, à la base, il était halal. Tout ce qui peut porter préjudice à l’homme et à l’animal est illicite. J’espère que viendra un jour où on arrivera à mettre un terme aux pratiques douteuses et qu’il y aura un avant- et un après-8 avril (date de l’interpellation des bouchers et du fournisseur de produits chimiques, ndlr).

Quand vous dites que c’est une pratique courante, est-ce pour réveiller les consciences ? Vous n’avez pas envie non plus de mettre tous les bouchers dans le même panier…

Ben Omar A. Taif : Non. Mais tous les acteurs du halal trouvent leurs comptes dans cette anarchie et dans l’opacité du marché, sauf la bête et le consommateur. C’est un peu rude de mettre ce dernier au même niveau que la bête ; mais fort est de constater qu'il est dans une situation d'inertie et de démission. Si je réaffirme que c’est une pratique courante, c’est pour dénoncer les abus et dire au consommateur de se prendre en charge.

Le mieux serait de se constituer au sein d’associations de consommateurs qui ne soient pas forcément musulmanes. Il existe une vingtaine de fédérations en France mais aucune n’a intégré la dimension musulmane. Il ne faut pas que la communauté reste spectatrice. Elle doit affirmer sa participation à la vie citoyenne sur tous les fronts, sinon il est plus commode de parler d'une absence que d'une présence musulmane.

La plupart des consommateurs font confiance au seul mot « halal » ou au certificat apposé sur la devanture du magasin…

Ben Omar A. Taif : Il faut plutôt parler d'une complicité, voire d’une complaisance. Dire que l’on fait confiance à tout le monde, c’est une façon de ne pas vouloir se responsabiliser. Il faut attendre du boucher qu’il dise : « Oui, c’est halal parce que… » Or la plupart des bouchers n’arrivent pas à se justifier ou mentent. La « halalité » du produit ne doit être en aucun cas la propriété du vendeur.

Faudrait-il commencer à faire confiance à la grande distribution ?

Ben Omar A. Taif : Il ne faut pas déplacer le problème. Avant de déclarer sa confiance au boucher ou au chef de rayon, la règle de la traçabilité doit être appliquée et suivie par un organisme tiers. Aujourd’hui, on vit dans une période où les moyens de contrôle sont au top et il ne faut pas s’en priver.

Outre la traçabilité, quels sont les autres problèmes liées au marché du halal ?

Ben Omar A. Taif : On peut noter le problème d’hygiène. Bien que le boucher musulman se réclame d’une foi et d’une religiosité qui lui imposent le minimum en termes de pureté et de propreté, la plupart d’entre eux ne travaillent pas dans des conditions acceptables. Il existe des problèmes de négligence dans la chaîne du froid. Lorsqu’il y a rupture de celle-ci, il peut avoir des conséquences néfastes sur la qualité et la santé.

Il y a aussi un véritable problème de prix. Une viande halal ne justifie pas qu’elle soit à un prix exorbitant, notamment à l’occasion de l’Aïd el Kébir. Enfin, le problème d’organisation est là. Arriver à organiser la filière halal, c’est finalement arriver à structurer la communauté musulmane.

Comment contrôler efficacement vu les quantités de viande en jeu ?

Ben Omar A. Taif : Si on se donne les moyens, il est de plus en plus facile de contrôler, avec les nouvelles technologies. Je n’ai pas trouvé d’études très poussés sur le rapport entre la communauté musulmane et la consommation de viande. Cependant, une famille venue de l’immigration – disons plutôt musulmane – consomme 30 à 40 % de viande de plus qu’un foyer européen. Est-ce que le fait de consommer plus ne facilite pas la tâche à ce circuit pour se reconstituer et répondre aux besoins d’un consommateur qui mérite d’être pris en charge ? Je pense que oui.

Comment organiser la filière ?

Ben Omar A. Taif : On peut régler à jamais les problèmes dans ce domaine en réunissant autour d’une table les cinq acteurs de la filière : le culte, les organismes de contrôle, les services de l’État, les associations de défense de consommateurs et de protection animale et les opérateurs (éleveurs, abatteurs, transformateurs et distributeurs).
Depuis l'année 2005, où j'avais évoqué pour la première fois cette question devant des experts de la filière, je n'ai jusqu'à présent recueilli aucune réaction. J’avais proposé une autre initiative originale qui consistait à rapprocher les deux communautés qui observent l'aspect rituel de leur nourriture. J'avais entamé une démarche auprès de la communauté israélite à l'échelle locale, nationale et européenne pour travailler ensemble sur l’abattage religieux. Ce n’est qu’après qu’on parlera de halal et de casher. J’ai envie que la France soit un modèle pour l’Europe. Malheureusement, rien n’a été fait dans ce sens.

Qu’est-ce qui manque pour arriver à un résultat ?

Ben Omar A. Taif : D’abord, une volonté de tous ces acteurs pour mettre en place ce que je qualifie de « référentiel technico-halal ». Mais, au sein de chacun d’entre eux, il y a divergences, voire conflits criants d'intérêts. Par exemple, réunir toutes les organisations cultuelles de France, qui sont censées rester au-delà de tous calculs mercantiles, comme la Grande Mosquée de Paris, le CFCM et les autres sensibilités religieuses, pour parler du halal est impossible.

A défaut de rassembler ces acteurs, que proposez-vous alors ?

Ben Omar A. Taif : Travailler sur des initiatives hors circuit. Il faut commencer par le pôle de défense des consommateurs comme ASIDCOM, qu’il est impératif de généraliser au moins à raison d’une représentation par région. Je crois que c’est un moyen efficace pour commencer à assainir une filière aussi opaque que le halal. Il faut aussi s'associer à des initiatives de protection animale, à condition qu'elle ne soit pas porteuses de projets hostiles aux droits à la pratique religieuse. Enfin, il est important de consolider le travail de quelques organismes de contrôle dignes de ce nom et de dénoncer des marques dites de contrôle où la tromperie est puante.

Ce travail est d’autant plus important que ce marché est estimé, au minimum, à 2 milliards d’euros. Si on arrive à structurer cette filière, elle va générer pas moins de 60 millions d’euros par an pour les œuvres caritatives musulmanes. C’est une source de financement très importante par rapport aux besoins de la communauté qu’il faut prendre en charge.

*Lire l'Affaire de la viande « halal » nettoyée à l’acide : une mise en examen


Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur