Points de vue

Pourquoi Amnesty a raison de ne pas fermer les yeux sur l'intolérance d’Alexeï Navalny

Rédigé par Dagun Deniev | Mercredi 3 Mars 2021 à 11:45



L'emblématique opposant à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, a été envoyé en colonie pénitentiaire en janvier à son retour de Russie. Une détention que dénonce Amnesty International, sans pour autant le désigner comme un « prisonnier de conscience ». © Michał Siergiejevicz / CC BY 2.0
Le 23 février dernier, l’organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International a retiré le statut de « prisonnier de conscience » au principal opposant du Kremlin, Alexeï Navalny, actuellement incarcéré pour deux ans et demi dans une colonie pénitentiaire de la ville de Pokrov, à 85 km de Moscou. L’ONG lui avait reconnu le titre de « prisonnier d’opinion » fin janvier, dans la foulée de son arrestation à son retour en Russie depuis l’Allemagne, où il était en convalescence après son empoisonnement en août 2020.

L’entourage de Navalny affirme que l’octroi ou non de la qualification de prisonnier de conscience « ne (leur) fait ni froid ni chaud » et que l’engagement de l’ONG en faveur d’Alexeï Navalny (par le biais d’une pétition demandant sa libération) sert uniquement à faire de la publicité à Amnesty afin de lui permettre de récolter plus de dons. L’opposition russe est du reste persuadée que l’ONG s’est laissée manipuler par les trolls du Kremlin qui l’auraient bombardée de milliers de messages anti-Navalny, et Amnesty semble leur donner en partie raison (lire encadré).

Des attaques racistes répétées contre les Tchétchènes

Hélas, s’il est possible qu’il y ait eu une campagne de dénigrement orchestrée par les médias du Kremlin, il n’en reste pas moins que le parcours et les déclarations d’Alexeï Navalny sont bâtis sur l’intolérance la plus totale. En dehors des migrants d’Asie centrale qu’il ne qualifie autrement que de « bougnoules » (чучмеки), ce sont les Tchétchènes qui sont ses têtes de Turc préférées. Il est d’ailleurs fort symbolique que la décision d’Amnesty de ne plus considérer Alexeï Navalny comme « prisonnier de conscience » intervient le 23 février, jour anniversaire de la déportation des Tchétchènes par le régime stalinien en 1944, que l’opposant russe a toujours essayée de justifier avec une obstination qui mériterait un meilleur usage.

Plus d’une fois, il a insinué sur les réseaux sociaux que « les Tchétchènes ont combattu pour Hitler » lors de la Seconde Guerre mondiale. Au moins trois de ses billets contenant de telles insinuations sont toujours disponibles sur son compte Twitter et Facebook, l’un ne datant pas de plus tard que 2016 (ici à droite).

Le fait qu’il n’a pas pris la peine de les supprimer ou, au moins, de les rendre privés, prouve qu’il persévère dans la propagation de la haine et de la propagande stalinienne. Car les allégations de « collaboration » des Tchétchènes avec les Allemands ont été reconnues calomnieuses aussi bien par le premier président russe Boris Eltsine que par son successeur Vladimir Poutine (ici). Et quand bien même, est-il concevable de chercher des excuses pour la déportation totale de tout un peuple dont la moitié était des mineurs ? (1)

Comme l’avait dit Nikita Khrouchtchev lors de son fameux discours au XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique le 25 février 1956, « non seulement l’esprit d’un marxiste-léniniste, mais aussi celui de toute personne sensée, n’arrive pas à assimiler cette situation : comment peut-on blâmer des nations entières, y compris des femmes, des enfants, des personnes âgées, des communistes et des membres du Komsomol, pour les actions hostiles d’individus ou de groupes, et les faire subir des répressions massives, des privations et des souffrances ? »

La question est d’autant plus pertinente que les déportations ethniques totales effectuées sous Staline sont considérées comme des génocides par la loi signée par Boris Eltsine le 26 avril 1991, laquelle, amendée par lui-même le 1er juillet 1993, est toujours en vigueur en Russie. Des chercheurs comme l’historien français Stéphane Courtois confirment également que « ces déportations présentent un caractère génocidaire incontestable ». (2) Il en va de même du Parlement européen qui, le 26 février 2004, a qualifié de génocide la déportation des Tchétchènes.

Les attaques d’Alexeï Navalny contre la minorité tchétchène, déjà sévèrement opprimée par le Kremlin et son vassal sur place Ramzan Kadyrov, ne se limitent pas à ces épisodes. Par exemple, le 14 mai 2015, en commentant le projet du ministère russe des Finances d’accorder un rabais sur la prime d’assurance auto pour les familles nombreuses, Alexeï Navalny a twitté (ici à droite) : « En d’autres termes, nous allons tous devoir payer pour les Tchétchènes. »

Ainsi, il a fait preuve de préjugés racistes en suggérant que parmi une centaine de peuples de Russie et ses 145 millions d’habitants, seuls aux Tchétchènes profiteraient dudit rabais. Qu’est-ce que c’est sinon un discours de haine ?

Plus tôt, le 12 octobre 2012, Alexeï Navalny a prétendu que « leur appartenance ethnique exonère les hooligans tchétchènes de toute responsabilité judiciaire » alors que tout le monde sait en Russie que c’est l’inverse qui est vrai. C’est ainsi que la membre de l’ONG russe de défense des droits humains Memorial, la très estimée Svetlana Gannouchkina, constatait en 2006 que « chaque Tchétchène est coupable aussi longtemps qu’il ne peut pas prouver son innocence ». (3)

En 2010, l’avocat Mourad Moussaev, bien connu en Russie, abondait dans le même sens ici : « Être Tchétchène, c’est (...) presque toujours une circonstance aggravante. Dans nos tribunaux, protéger une personne en général n’est pas une tâche facile. Mais protéger quelqu’un qui a le malheur d’être Tchétchène est une tâche surhumaine. »

Un « passé nationaliste » toujours présent

En bon chauvin qu’il est, Alexeï Navalny n’a jamais désavoué ses sorties racistes et xénophobes. Tous ses billets précédemment cités sont toujours en accès libre sur ses comptes officiels. Quand ses défenseurs admettent du bout des lèvres « son passé nationaliste », ils oublient de préciser que jusqu’à preuve du contraire, c’est également son présent.

En effet, ces billets ne datent pas des années 2000 comme ses vidéos haineuses contre les migrants sur Youtube, mais du milieu des années 2010. Ils sont donc très récents, et rien ne permet de dire qu’il a changé en bien en la matière.

Certes, on ne peut que regretter la condamnation arbitraire d’Alexeï Navalny et souhaiter sa prompte libération. Mais pour le bien de la Russie et le sien propre, il importe de ne pas fermer les yeux sur ses propos racistes. Peut-être finira-t-il alors un jour par remettre en question ses convictions réactionnaires qu’il n’a jamais reniées publiquement.

Note de la rédaction : De son côté, Amnesty International réfute dans un billet les allégations selon lesquelles sa décision est une réaction à des pressions extérieures. L’ONG explique qu'elle définit un prisonnier d’opinion comme « une personne privée de sa liberté uniquement en raison de ses convictions, ou pour des motifs discriminatoires liés à son origine ethnique, son orientation sexuelle, son genre ou à toute autre caractéristique de son identité, qui n'a pas eu recours à la violence et n’a prôné ni la haine ni la violence ».

Amnesty a employé ce terme après l’arrestation d’Alexeï Navalny « pour souligner le caractère inique de sa détention et insister sur notre condamnation des poursuites infondées intentées contre lui. Notre position sur ces actes répréhensibles imputables aux autorités russes n’a pas changé ».

Néanmoins, « étant donné qu’il a par le passé tenu des propos pouvant s’apparenter à un appel à la haine susceptible de constituer une incitation à la discrimination, à la violence ou à l’hostilité » et « qu’il n’a pas, à la connaissance d’Amnesty International, dénoncés publiquement », cela « ne cadre pas avec notre définition d’un prisonnier d’opinion », d’où le choix de ne plus désigner l’opposant russe par cette expression. « Il ne doit pas y avoir de confusion : rien de ce qu’a dit Alexeï Navalny par le passé ne justifie sa détention actuelle, qui est purement motivée par des considérations politiques », conclut Amnesty, qui entend bien continuer à faire campagne en faveur de sa libération immédiate.


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Dagun Deniev est étudiant en Master de langue, littérature et civilisation russes à l'Université de Genève. D'origine tchétchène, ce réfugié russe en Suisse est l’auteur de Carnets d'un requérant d'asile débouté (Edilivre, 2020).

(1) A ce sujet, lire La vérité sur la déportation des Balkars (Правда О выселении Балкарцев) ici (cf. p. 55, 102-103)
(2) Stéphane Courtois, Communisme et totalitarisme, Paris : Perrin, 2009
(3) Cité par Thérèse Obrecht, Russie, la loi du pouvoir : Enquête sur une parodie démocratique, Paris, Autrement, 2006