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Pensée Islamique et modernité

Rédigé par Mestiri Entretien avec Mohamed | Lundi 19 Mai 2003 à 00:00

L’Institut International de la Pensée Islamique (I.I.I.T) fut fondé en 1981. Proche de l’Association des Chercheurs Musulmans en Sciences Sociales dont le prochain congrès est prévu le 29 mai à l'hôtel Campanile de Bagnolet, l’IIIT se donne pour objet de défendre et de promouvoir les patrimoines intellectuels et civilisationnels musulmans. Ses représentations sont installées sur tous les continents. Les confortables bureaux de France existent depuis deux ans, sous la direction de M. Mohamed Mestiri. De sa voix calme et maîtrisée, M. Mestiri, nous entraîne dans les méandres de la pensée islamique d’hier et d’aujourd’hui.



L’Institut International de la Pensée Islamique (I.I.I.T) fut fondé en 1981. Il siège à Herndon dans l’Etat de Virginie (USA). Proche de l’Association des Chercheurs Musulmans en Sciences Sociales dont le prochain congrès est prévu le 29 mai à l'hôtel Campanile de Bagnolet, l’IIIT se donne pour objet de défendre et de promouvoir les patrimoines intellectuels et civilisationnels musulmans. Sa méthodologie lui est propre. Ses représentations sont installées sur tous les continents. Les confortables bureaux de France existent depuis deux ans, sous la direction de M. Mohamed Mestiri. Une bibliothèque (en français, anglais et arabe), un espace Internet en accès libre et un programme de conférences hautement intellectuelles attirent les chercheurs au 3e étage du 126, rue du Landy à Saint Ouen (92). De sa voix calme et maîtrisée, M. Mestiri, nous entraîne dans les méandres de la pensée islamique d’hier et d’aujourd’hui.

SaphirNet.info : Il existe déjà des instituts de pensée en France et ailleurs en Europe. Ces instituts sont ouverts aux penseurs sans considérations religieuses. Qu’est-ce qui motive le besoin de créer une institution de plus pour la ' pensée islamique ' ?

M. Mestiri : Il y a toujours besoin de diversifier les approches concernant la productivité de l’Islam. La pensée musulmane n’est pas une simple théorie. Elle ne se résume ni à une méthode, ni à une philosophie. Elle est le produit d’une expérience civilisationnelle. D’où le besoin de l’aborder par les approches historiques, orientalistes, idéologiques, juridiques… et aussi islamiques. En cela, la contribution musulmane est essentielle. Elle complète la contribution des spécialistes de l’Islam à l’extérieur de l’Islam que sont les orientalistes, les sociologues, les spécialistes en Sciences Sociales, les historiens de l’Islam. Les spécialistes musulmans dans les disciplines dites religieuses ( théologiques et sciences sociales) ont le devoir de compléter cette contribution par une vision musulmane de l’approche des Sciences Humaines.

Dans ce cas, quelle est la ' valeur ajoutée ' que les intellectuels musulmans peuvent apporter aux Sciences Humaines d’aujourd’hui ?

Le constat est que jusqu’à maintenant, la pensée musulmane ne s’est exercée que dans le sens de l’actualisation du patrimoine islamique. Cette approche reste trop historique. Il y a besoin aujourd’hui d’aborder la pensée musulmane d’une manière contemporaine et moderne pour avancer dans la réflexion sur l’apport de la vision islamique dans les Sciences Humaines et les Sciences Sociales. Notre institut envisage l’apport de la vision islamique à travers l’unité des sciences, l’unité des savoirs. Une approche qui ne fait pas de séparations car elle n’instaure pas de conflits entre les Sciences Religieuses et les Sciences Sociales.

Pourtant l’expérience montre que les vérités scientifiques évoluent dans le temps au fil des découvertes. Une thèse scientifique peut être valable à une époque et se trouver invalidée quelques années plus tard. Tandis que la vérité islamique est immuable puisqu’elle est une vérité divine. N’y a-t-il pas risque de contradiction dans cette approche ?

Quand on parle de pensée, on ne parle plus de vérité. On s’inspire de la vérité. La vérité n’est pas le sujet de la pensée musulmane. Le sujet de pensée musulmane est la civilisation musulmane. C’est de la contribution civilisationnelle musulmane qu’il est question. Cette pensée prend comme point de départ la source islamique, ' la vérité islamique ' comme vous l’avez appelée. A cela elle ajoute les autres sources historiques. Or il se trouve que les sources historiques de la connaissance contemporaine sont occidentales. D’où la nécessité de prendre aussi la pensée occidentale comme point de départ. Etudier cette pensée, la critiquer et la dépasser s’il le faut par une nouvelle pensée. Et c’est à l’humanité entière d’accomplir une telle tâche.

Prenons le cas du professeur Hamidullah, un penseur musulman contemporain qui a vécu en France. Vous avez eu l’occasion de le connaître.

Oui, tout à fait. J’ai eu l’occasion de rencontrer le professeur Hamidullah dans un cadre d’une étude, celle de la bibliothèque des langues orientales, pendant quatre ans. J’ai aussi eu l’occasion d’étudier ses travaux. Je l’ai vu travailler, j’ai été témoin de son esprit sérieux et pertinent d’un chercheur musulman proprement dit. Mais au-delà de ce profil de chercheur, Hamidullah présente le profil d’un penseur qui s’inscrit dans le renouveau de la pensée islamique. Ce courant que l’on dit de la Na’da et qui est l’esprit qui rejoint le devoir du renouveau au devoir de la réforme. L’esprit du Pr. Hamidullah n’est donc pas saisissable avec une méthodologie simple et unique. Il s’agit là d’un grand homme qui a essayé de contribuer, à travers une méthode globale et complexe, à l’étude du patrimoine islamique. Le patrimoine islamique chez le Pr Hamidullah n’est pas une simple source scientifique ou une source scolastique ou seulement une source doctrinale. Ce patrimoine n’est pas non plus uniquement une expérience historique. Le patrimoine islamique, chez Hamidullah, est un patrimoine fondateur de la civilisation musulmane. C’est pourquoi il l’avait abordé par une méthodologie transdisciplinaire en travaillant sur l’évolution de son histoire (l’événement historique) et en travaillant sur des disciplines très variées des sciences islamiques, de la jurisprudence (les fondements de la jurisprudence) dont il avait étudié un grand ouvrage concernant les fondements de la jurisprudence Muhatazilite. Hamidullah avait essayé de mettre en place la méthodologie politique à travers l’expérience prophétique et l’expérience des compagnons du prophète, les khalifs. Il avait travaillé sur la théologie musulmane, sur la psychologie musulmane, sur la psychologie des ennemis. Il a donc essayé d’aborder le patrimoine islamique avec un regard très complet pour rechercher les éléments fondateurs de cette civilisation.

Avec une telle approche, qu’est-ce qui, au final, distingue le Pr Hamidullah des autres penseurs ?

Il ressort de cette démarche que pour le Pr Hamidullah, l’étude de l’Islam, n’est pas l’étude des ' miracles de l’Islam '. Pour lui, le modèle islamique à étudier n’est pas le modèle supra-naturel et supra-humain, mais plutôt le modèle humain. C’est à dire le modèle civilisationnel. Le Pr. Hamidullah, définit la civilisation musulmane et l’agenda de la recherche dans la civilisation musulmane suivant trois angles. D’abord l’angle de la conception : la conception est plus qu’une philosophie pour lui. C’est une philosophie doublée de l’expérience. On peut dire que c’est la conception vécue. Il aborde ensuite la recherche islamique suivant l’angle de la transmission du savoir, la transmission de la connaissance à travers le fondement de la Da’wa. Et enfin, le troisième fondement du modèle à étudier selon Hamidullah est l’adaptabilité de l’Islam, sa capacité à l’adaptation. Dans l’optique de Hamidullah, celui qui veut étudier le modèle de l’Islam, doit étudier le modèle civilisationel selon ces trois étapes. Ne pas s’arrêter au modèle prophétique sacré, ne pas se limiter au modèle coranique abstrait. Mais rechercher le modèle d’une civilisation qui a effectivement existé.

En termes pratiques, quel est l’apport d’une telle approche au patrimoine de la pensée islamique contemporaine ?

Pour Hamidullah, il faut s’interroger sur Celui et ce qui a fait exister la civilisation musulmane avec une telle ampleur, une telle influence et un impact aussi grandiose… S’interroger sur la conception qui sous-tend cette civilisation et sur l’évolution de cette conception, sur les origines de la souplesse dans cette conception ? Le Pr Hamidullah, et cela est un élément nouveau de sa part, refuse le modèle statique islamique. Il refuse le modèle qui ne comprend pas le sens de l’évolution historique. Alors que, lorsque l’on parle du modèle islamique, on le présente souvent de manière figée, un modèle carré. Comme si le temps s’était arrêté avec ce modèle. Or le temps a accompagné ce modèle. Il faut donc le comprendre dans son évolution. Pour Hamidullah, il ne faut pas comprendre le modèle dans son image sacrée, son image coranique. Puisqu’il s’agit d’un modèle historique qui a pris en compte le contexte, qui a contextualisé le texte... Pour Hamidullah, il ne faut pas non plus comprendre le modèle islamique comme un modèle sectaire, parce que ce modèle a généré plusieurs esprits, plusieurs tendances, une variété et une diversité. On ne peut donc le ' sectariser '. On ne peut pas non plus comprendre ce modèle dans le sens nationaliste. Pr. Hamidullah a toujours voulu donner un sens universel à ce modèle comme un modèle de la Da’wa (un modèle pour les humains), donc un modèle à transmettre. C’est pourquoi il insiste particulièrement sur le sens de la conception de ce modèle dans l’étude de la civilisation musulmane. De ce fait, je vois le Pr Hamidullah comme un disciple de Ibn Khaldun. Je le vois aussi, par rapport à Malek Bennabi, comme ' l’homme civilisationnel ' qui, à la différence de Malek Bennabi qui s’est beaucoup préoccupé de la philosophie civilisationnelle de l’Islam, s’est intéressé quant à lui à l’histoire civilisationnelle, à l’apport de l’expérience dans la civilisation musulmane. A travers ses écrits et ses travaux sur le patrimoine islamique, je vois Hamidullah comme un homme très contemporain dont la recherche dans l’Histoire est une recherche pour notre Histoire.

 

Hamidullah a choisi de vivre en Occident. Quelle analyse faites-vous de ce choix pour une personne qui s’est consacrée à l’étude et à l’enseignement de l’Islam ?

Je vois deux significations à ce choix du Pr Hamidullah. D’une part, il appartient à l’esprit de l’Islam. Dès sa première expérience avec le savoir et avec le prophète de l’Islam (Pbsl), il a existé une culture du ' voyage scientifique ' au sein de la communauté musulmane. Il fallait aller aux sources du savoir. Puisque le savoir contemporain appartient au monde occidental, il faut donc aller dans le monde occidental pour le comprendre et le comparer avec l’esprit islamique. Mais aussi pour y contribuer avec l’esprit islamique. D’autre part, il y a un sens de contrainte dans le choix de Hamidullah de vivre en France. (Ndr : Le pays d’origine de Hamidullah, le Sultanat d’Hyderabad, a été annexé par l’Inde en 1947 ). La plupart des chercheurs musulmans sont contraints par le manque de liberté qui prévaut dans leur pays et souvent par le poids de l’esprit colonial dans leur pays. Ils sont ainsi contraints à ' l’exil ' …

L’approche de l’étude de l’Islam par le Pr. Hamidullah a-t-elle influencé la pensée musulmane aujourd’hui ? Si oui, quel en est l’impact ?

Je pense que non. Je pense sincèrement que le professeur est resté et il reste très décalé par rapport au parcours de la communauté musulmane. Avec son modèle humble et ascète, assoiffé de savoir, le Pr Hamidullah avait voulu donner, et on le comprend lorsqu’on étudie sa pensée, l’exemple d’un esprit critique ouvert civilisationnel et progressif. Je pense que cet esprit est à l’inverse de l’esprit qui règne dans le parcours de la communauté musulmane. Ce parcours est sectaire et communautariste. L’esprit de complémentarité entre les efforts y est très maigre. Quand on parle donc de l’étude de l’œuvre de Hamidullah et du devoir de lui rendre hommage, je pense que cette démarche doit s’inscrire dans la compréhension de ce message profond de Hamidullah qu’il faut s’acheminer vers la présentation de l’Islam sous l’angle civilisationnel, universel, complémentaire, intra-islamique, inter-religieux et inter-culturel.

En France, la communauté prend un tournant avec l’émergence du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM). Quel regard le penseur que vous êtes porte sur le CFCM ?

Je pense que la mise en place du CFCM n’a pas fait évoluer la communauté musulmane en France. Je vois les choses dans un ordre différent. C’est plutôt parce que la communauté musulmane a évolué qu’elle est parvenue aujourd’hui à mettre cette instance en place. Le CFCM est donc un signe de reconnaissance de l’évolution de la communauté. D’une part, cette expérience de reconnaissance de l’Islam en France donne la mesure de l’évolution de la communauté. Mais cette évolution est déjà palpable et visible à travers le profil de la pensée des musulmans où un nouveau profil s’est installé. C’est le profil des cadres, le profil des penseurs, des chercheurs et des intellectuels. Pour la communauté, cela représente un grand apport en termes stratégiques. C’est une communauté qui n’existe plus comme telle. Mais elle choisit son mode d’existence. Ce qui est très important pour son avenir. D’autre part, l’évolution est visible à travers l’expérience associative et institutionnelle de la communauté. Elle n’agit plus uniquement sous l’angle de la mosquée. Elle agit désormais dans la société civile aussi. Elle est présente dans les institutions politiques, sur les questions de Droits de l’Homme, par les organisations culturelles et sur le champ intellectuel. Il est très important d’élargir notre conception de la société civile au-delà de la mosquée et des associations cultuelles pour l’étendre à l’ensemble des activités de la société civile. Adopter et assumer notre position et notre statut, non pas comme un statut de communauté qui doit revendiquer ses droits, mais comme un statut de citoyen qui doit contribuer à l’évolution de la citoyenneté au pluriel. Je pense que ce Conseil peut contribuer énormément à la conciliation de la communauté musulmane dans la variété de ses composantes. Il peut contribuer à la tradition du dialogue, de l’échange et du débat entre les musulmans. Il peut contribuer aussi à l’image citoyenne qui est fondée sur la participation, la contribution, la revendication citoyenne de la communauté musulmane. A ce titre il peut contribuer à la sortir d’un isolement communautariste sectaire.

Comme vous le savez, le CFCM ne fait pas l’unanimité des musulmans en France. A quelles conditions peut-il réaliser ces progrès que vous énumérez ?

Premièrement, à la condition qu’il accepte la différence. Ensuite sous la condition de la représentativité de la communauté musulmane en France et non pas dans les pays d’origine. Mais aussi sous la condition de l’acceptation de la citoyenneté, de la contribution citoyenne française. Ces conditions ne dépendent que des membres de ce Conseil. Nous pouvons aussi faire évoluer l’esprit des membres de ce conseil dans ce sens. Je veux parler des autres composantes de la communauté. Il est du devoir des intellectuels, des institutions culturelles musulmanes de contribuer à la critique de l’œuvre de ce Conseil pour qu’il soit efficace et relié aux intérêts de la communauté.

Quel est le poids des intellectuels musulmans aujourd’hui en France ? Et quel rôle leur voyez-vous ?

Le potentiel intellectuel de la communauté musulmane en France est énorme. L’UNESCO classe la France en deuxième position, après les Etats-Unis, dans la capacité d’accueillir l’exil du savoir musulman. Au niveau des capacités musulmanes qui sont venues s’installer en France, le potentiel est donc énorme. A ceux là, il faut ajouter les natifs, les musulmans français qui n’ont plus le profil d’ouvriers non-spécialisés. Ils sont étudiants, chercheurs, cadres etc. Donc, le potentiel intellectuel existe. Ce sont les institutions qui font défaut. Il manque aussi, à l’intérieur des associations culturelles et cultuelles, la conscience que le profil intellectuel est essentiel pour la progressivité des activités de ces institutions. Pour cela nous devons nous inspirer de l’Histoire tout entière. Dans l’Histoire musulmane, les sages et les intellectuels avaient une position de consultants dans le concept de la Shura. Il faut s’inspirer aussi des institutions modernes contemporaines. Car on rencontre des intellectuels partout. Dans les partis politiques comme dans les associations sociales, culturelles ou des Droits de l’Homme. Le rôle de l’intellectuel doit être un rôle organique. Il doit être conçu dans les associations musulmanes comme organique et stratégique. Il ne doit pas se cantonner en marge, dans des salons élitistes. C’est un rôle essentiel pour la vitalité stratégique de n’importe quelle association. Car l’association a besoin d’une pensée, d’une perspective. En cela les intellectuels musulmans peuvent être très utiles au sein de ces structures.

J’ajoute aussi qu’à l’extérieur des structures globales, sociales, politiques etc, il doit exister des institutions musulmanes spécialisées dans la pensée comme la nôtre. Nous prétendons être spécialisés dans la pensée musulmane contemporaine. Nous défendons la productivité de la pensée musulmane contemporaine. Mais nous ne sommes certainement pas capables de cerner tous les potentiels. Nous avons besoin d’une multiplicité d’institutions musulmanes spécialisées. Parce que nous travaillons dans la transdisciplinarité. L’efficacité du travail transdisciplinaire nécessite des institutions spécialisées dans diverses disciplines. Nous avons ainsi besoin d’institutions de pensée musulmane philosophique, d’institutions de pensée musulmane économique, de la pensée musulmane politique... C’est ainsi que la prise de conscience de la communauté peut être globale et ferme.

On peut aussi évoquer le thème de l’enseignement. Le rôle de l’intellectuel est de faire évoluer le niveau de l’enseignement islamique. L’enseignement islamique, au niveau des initiatives musulmanes, est réduit aux sciences dites religieuses. Ce sont des sciences qui appartiennent au patrimoine islamique. Or, il y a peu d’enseignements approfondis (dans le sens universitaire de contribution à l’humanité) dans les universités du monde et qui peuvent générer des études doctorales approfondies. Je pense que le rôle de l’intellectuel musulman doit être visible dans l’enseignement aussi.

 

Dans ce cas, en quoi l’intellectuel musulman se démarque-t-il des autres intellectuels ?

Je pense que l’intellectuel musulman doit être engagé dans les mêmes problématiques de l’homme moderne que n’importe quel intellectuel. Il doit avoir les mêmes préoccupations de la crise éthique de l’homme moderne, de la crise de la diversité civilisationnelle. C’est une préoccupation universelle dans laquelle l’effort de travail de l’intellectuel musulman doit s’inscrire. Il y a deux thèses qui dominent de nos jours : l’une va vers plus de communautarisme, plus de rupture culturelle donc plus de clashs et de chocs civilisationnels. J’estime que cette thèse est néfaste à l’esprit universel. Elle est néfaste à l’esprit inter-culturel dans lequel le musulman doit s’inscrire. L’autre thèse défend l’inter-religieux, l’inter-civilisationel, l’inter-culturel. Elle défend la reconnaissance de l’identité dans l’esprit multi-culturel. Je pense que le travail du penseur et de l’intellectuel musulman doit s’inscrire dans cette seconde thèse. Je constate que le penseur musulman est resté trop attaché et trop isolé dans ses problématiques historiques et ses problématiques communautaristes. Il est temps de quitter ce ' ghetto ' que j’appelle le ' ghetto de la recherche sur le patrimoine ' ou le ' ghetto de la renaissance de la communauté musulmane '. N’empêche qu’il reste un ghetto tant qu’il ne s’est pas lié à l’esprit de la pensée universelle et internationale.

Vous avez parlé de ' se démarquer '. Je préfère parler de ' se distinguer '. Et ce qui distingue l’esprit d’un penseur musulman d’un autre penseur est la méthodologie de la pensée. Car, dans sa réflexion, un penseur musulman procède de manière différente. Il fonde sa réflexion sur trois sources. La première de ces sources est la Révélation. Cette source est une source divine. La seconde source est celle du Patrimoine. Ce que l’on nomme le Salaf. Et, dans la pensée musulmane, il n’y a jamais eu de conflit avec les termes Salaf et Salafi. Car toute la pensée musulmane est Salafi dans le sens étymologique. Un sens qu’il faut, bien entendu, distinguer du ' Salafisme jihadiste '. Ce Salafisme jihadiste n’existe pas dans l’esprit de l’Islam. Etre Salafi c’est suivre le modèle islamique, c’est étudier le modèle islamique, c’est être attaché au patrimoine islamique... Enfin la troisième source qui fonde la réflexion du penseur musulman est la source de la ' contemporanéité '. Ce sont les sciences et le savoir contemporains qui peuvent être modernes ou post-modernes. Le savoir contemporain est donc un pilier fondamental pour la production de la pensée musulmane. Vous voyez donc que la pensée musulmane ne peut pas être une pensée ultra matérialiste, de par ses sources spirituelles. Elle ne peut pas être une pensée ultra spiritualiste (ni même uniquement spiritualiste) parce qu’elle appartient à une tradition du Livre qui est donc inscrite dans l’Histoire. Nous avons un Livre, un Prophète et une évolution qui n’appartiennent pas qu’à l’Homme dans le sens spiritualiste du terme. C’est une tradition qui a une nouvelle méthodologie. Mais jusqu’à quel point cette pensée peut prouver sa distinction dans sa production ? C’est là le défi, la grande épreuve que doit affronter la pensée musulmane contemporaine. Est-ce que la pensée musulmane est capable de prouver qu’elle peut produire différemment, sur une base méthodologique différente ? C’est vraiment le grand défi de l’avenir de la pensée musulmane contemporaine. Parce que la pensée musulmane contemporaine est restée trop liée à l’actualité de l’Islam. Elle est restée trop attachée aux malheurs et aux douleurs des musulmans. Or, être producteur d’une civilisation, c’est être lié aux douleurs de cette civilisation mais aussi être lié à l’esprit de la civilisation. Je pense que c’est l’esprit de la civilisation qui peut nous faire évoluer. C’est lui qui peut nous faire effacer les douleurs de cette civilisation.

Propos recueillis par Amara Bamba