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Points de vue

Nelson Mandela, artisan de la réconciliation

Rédigé par Mgr Emmanuel Lafont | Jeudi 12 Décembre 2013

Remarquable à défaut d'être sans taches, la réconciliation de la société sud-africaine, pensée par De Clerk et mise en oeuvre par Mandela, peut être aujourd'hui un exemple pour les peuples qui se reconstruisent après une déchirure.



Nelson Mandela, artisan de la réconciliation
Lorsque le pouvoir sud-africain, en 1990, a accédé à la requête séculaire de l’African National Congress (ANC) – négocier pour une Afrique du Sud pour tous – les pourparlers ont commencé.

Qui dit pourparlers dit évidemment compromis. Il s’agissait pour les parties en présence de trouver un terrain d’entente à mi-chemin, pourrait-on dire, des positions de chacun.

Les principaux compromis réalisés au cours des négociations, entre 1990 et 1994, sont cinq. Il a été promis premièrement que le gouvernement issu de ces premières élections serait un gouvernement d’union, comprenant des membres de tous les partis ayant atteint 10 % des voix ; ensuite qu’il n’y aurait pas de réforme agraire imposée ; de même qu’il n’y aurait aucun licenciement forcé dans la fonction publique, l’armée, la diplomatie ; puis que l’amnistie serait offerte, sur une base individuelle, à toute personne – blanche ou noire – qui viendrait reconnaître ses crimes en montrant, raisonnablement, qu’ils avaient été commis en raison de la situation politique ; enfin que des élections libres « un homme, une voix » seraient accordées à tous.

L'impossible « amnistie générale »

Le pouvoir blanc du président De Clerk craignait évidemment que des élections libres, portant inévitablement au pouvoir la majorité noire, n’aboutisse à des procès ou à des actes de vengeance. Il réclamait donc une amnistie générale (« blanquet Amnesty ») qui couvrirait tous les crimes.

Pour l’ANC, c’était inacceptable. Il fallait concilier deux requêtes contradictoires. D’un côté, le peuple réclamait la vérité sur le passé : qui avait tué Steve Biko ? Qui avait ordonné le meurtre de milliers de militants ? Où la police avait-elle caché les corps des personnes qu’elle avait éliminées ? Qui avait formé et armé les membres de l’Inkatha Freedom Party (le parti du chef zoulou Mangosuthu Buthelezi) ?, etc. La liste était si longue… Comment faire le deuil sans connaître la vérité, sans savoir où reposent les disparus ? Cette exigence-là n’était pas négociable.

Mais, d’un autre côté, la société sud-africaine était tellement divisée, politiquement, socialement et économiquement sur des bases raciales, que son avenir ne pourrait pas supporter des procès et des vengeances. Il était à craindre, en effet, qu’au premier procès d’un responsable blanc toute sa communauté fuirait le pays, comme l’avaient fait les Français d’Algérie.

L’Afrique du Sud, alors, serait libre, mais exsangue. Car la finance, l’industrie, l’ingénierie, les mines, l’agriculture, l’éducation notamment tertiaire, l’administration, la science militaire et la diplomatie, tout cela était entre les mains des Blancs. S’ils partaient, le pays s’effondrerait économiquement, et cela ferait mentir le choix politique ancien de l’ANC : que l’Afrique du Sud appartienne à tous ceux qui y habitent, sans distinction de race ou de couleur. « Toute ma vie, je me suis battu contre la domination blanche sur les noirs et contre la domination noire sur les blancs. C’est un idéal pour lequel je veux vivre, et, s’il le faut, je suis prêt à mourir » (Nelson Mandela, au procès de Rivonia, 1963).

Accepter que justice ne soit pas rendue

Pour faire droit à ces deux exigences, l’ANC de Nelson Mandela a proposé ce compromis : le nouveau pouvoir en place créerait une Commission Vérité et Réconciliation devant laquelle tous ceux qui, du temps de l’apartheid, avaient commis des crimes susceptibles de poursuite viendraient dire ce qu’ils avaient fait et comment c’était en relation avec la situation politique. Alors, ils recevraient l’amnistie et ne seraient pas poursuivis.

Créer cette commission, c’était dire aux victimes : « Pour l’unité du pays, pour préserver son avenir, accepte que justice ne vous soit pas rendue, sauf celle de devenir des citoyens libres à part entière. »

Au début, les Noirs n’ont pas compris cela, pensant que justice leur serait rendue. La commission fut créée par loi du nouveau Parlement en 1995. Nelson Mandela nomma l’ancien archevêque anglican du Cap, Desmond Mpilo Tutu, Prix Nobel de la paix, à la tête de 17 commissaires.

Trois comités étaient établis : un pour l’amnistie, en direction des coupables ; un autre pour les droits de l’homme, en direction des victimes, pour qu’elles racontent leurs drames ; et le troisième pour la réparation, afin de dédommager, au moins symboliquement, les victimes.

Effets contrastés mais capitaux

Les résultats furent importants. 8 000 victimes ont pu parler. 7 000 coupables ont demandé l’amnistie, 1 000 l’ont reçue, aucune véritable réparation n’a été offerte.

Les audiences furent très dures, parfois insoutenables, mais elles ont dévoilé la vérité sur les horreurs subies par les Noirs pendant l’apartheid – jusque-là, la plupart des Blancs n’en savaient rien ou ne voulaient rien savoir. Elles ont permis de faire le deuil. Elles n’ont pas apporté une réconciliation définitive. Il faudra bien davantage, il faudra rétablir entre tous une véritable équité sociale, en sortant la majorité de la misère.

« Si tu veux faire la paix avec ton ennemi, il faut travailler avec lui. Alors on devient des partenaires » (Nelson Mandela)

Prêtre du diocèse de Tours, Emmanuel Lafont a vécu 13 ans en Afrique du Sud, de 1983 à 1997. Il y fut curé de paroisse à Soweto, aumônier régional de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) et enseignant, puis vice-recteur au séminaire de Pretoria.
Il a raconté son expérience dans le livre Le Curé de Soweto (avec Jean Cormier, éd. Du Rocher, 2011).
Ancien collaborateur régulier de Témoignage chrétien, Emmanuel Lafont est évêque de Cayenne depuis 2004.