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Mourad Zerfaoui : L’HOMME D’ACTION

Rédigé par Touré Cheikh | Mercredi 29 Juin 2005 à 00:00

S’il y a une phrase qui correspond à l’image que Mourad Zerfaoui et les Indépendants qu’ils dirige se font de leur place dans la région provençale, c’est Xavier Ternisien (Le Monde) qui l’a écrite : « l’islam de Marseille a trouvé sa représentativité ». S’il faut une preuve pour appuyer cet éloge, c’est dans les résultats du 19 juin qu’ils vont la chercher : 38,1% plus de dix points d’avance sur leur adversaire direct, le candidat de la Mosquée de Paris(27%).



Mourad Zerfaoui

 

Forces vives

Tout commence vraiment pour Mourad Zerfaoui, en 1996, lorsque les responsables de la Mosquée Islah viennent le chercher dans sa mosquée voisine de Frais-Vallon, pour donner une issue à la profonde crise qui menaçait leur lieu de culte. Un séisme qui a retourné la communauté musulmane marseillaise dans son ensemble, et qui n’est plus désigné que comme : la grande Fitna. Tellement personne n’y veut repenser :  « l’imam Doudi Abdelhadi et son équipe avaient ruiné les musulmans dans une catastrophe financière et morale :  histoires de femmes et de détournement de fonds. L’assemblée générale a du recourir à la force pour les expulser. Non sans les avoir indemnisé de la coquette somme de 98000 francs (près de 15000 euros), une fortune pour une population si pauvre, exclue et discriminée. Et figurez vous que c’est cet homme-là que Salah Bareki (chargé de culte au cabinet du maire de Marseille) présentait, dans son rapport  rendu au ministre de l’intérieur ( Jean-Pierre Chevènement) comme étant « le meilleur imam » de la ville ». 

Dès lors ce jeune imam de vingt-huitième, à peine débarqué de son Annaba natal, va approfondir la reconnaissance qui lui sera due et témoignée, et canaliser les espoirs des milliers de musulmans. Prenant la mesure des attentes, il va faire appel à toutes les forces vives de sa communauté, et constituer autour de lui l’équipe qui est encore la sienne : Youssef Mammeri, Taef Abdellatif, Azzedine Aïnouche. Sans oublier d’autres « frères » comme Farid Amri qui dirige aujourd’hui la liste concurrente de l’UOIF. De cette époque-là, il garde encore le souvenir d’un cas douloureux parmi tant d’autres : « Un homme qui a aujourd’hui trente cinq ans, et qui côtoie tous les jours un membre de sa famille qui l’avait violé lorsqu’il était enfant ». Et une répulsion profonde pour ceux qu’il désigne comme des « musulmans de service ».

 

Une entité humiliée

Son expérience marseillaise, Mourad Zerfaoui semble la vivre sous l’éclairage de la lanterne et de l’enseignement paternels. Ce dernier, professeur de littérature arabe, sort de la prestigieuse université tunisienne de la Zeitouna, en 1955, pour rejoindre le FLN et les maquis et les montagnes de la « révolution algérienne ». La glorieuse poésie arabe distillée par son père au Lycée Moubarak El-Mili ravivant la victorieuse résistance algérienne à la colonisation. C’est ce cocktail de prestiges que le président du Conseil des imams de Marseille va mettre au service d’une communauté déracinée, dont les dirigeants lui paraissent égarés, et d’une foi qu’il veut le plus sincère et originelle possible : « Nous n’avons jamais eu l’idée de faire carrière. Il ne s’agit pas d’établir une trajectoire professionnelle : tu te retrouves poussé imam à Frais Vallon, puis à la grande mosquée Islah, puis à la tête d’une liste indépendante. Jamais nous n’avons eu l’ambition de contrôler la viande halah ou le pèlerinage : on veut juste faire avancer cette oumma du point de vue cultuel ». Jeune « homme-communauté », au sens où Arafat était un « homme-peuple », il va s’imposer comme guide spirituel et modèle social pour tous ces musulmans marseillais qui ne veulent pas penser sous « la gâchette d’un consulat » selon l’expression de son ami et proche collaborateur Youssef Mammeri : « les musulmans ne veulent plus l’intervention des autorités dans leur vie cultuelle. C’est pour cela qu’ils votent pour les Indépendants » dit le grand vainqueur du scrutin du 19 juin dernier. Et de préciser que « le musulman n’est considéré ni dans sa maison ni dans sa mosquée ni dans son travail » avant de conclure par la célèbre phrase de son ministre de tutelle : « une entité humiliée est une entité fanatisée » avait dit Nicolas Sarkozy pour justifier son engagement au service d’un islam républicain en 2003.

 

Son programme pour le prochain mandat se limite, pour l’heure, à la sauvegarde de sa large victoire. Laquelle ne le prémunit pas contre les retournements et les vices du jeu électoral : « on se trouve dans une situation où la majorité de la région se reconnaît dans cet esprit d’indépendance qu’elle a plébiscité lors de ces élections. Malgré les influences et les pressions extérieures » martèle-t-il à ses concurrents qui ne parviennent pas à le convaincre que le scrutin ne s’arrête pas aux suffrages des délégués musulmans.

Revenu d’Angleterre pour installer une continuité pour son action, Mourad Zerfaoui vient de laisser passer un poste de chercheur en cancérologie à Londres dont l’entretien était fixé au 21juin dernier. Même dans ce geste de sacrifice, l’expérience du père est encore parlante : « après dix-huit ans d’enseignement de la poésie, mon père s’est inscrit à l’université pour obtenir son diplôme d’avocat et retrouver le champ des batailles juridiques pour une justice sociale entre tous les hommes ». C’est dire que l’homme n’est pas près d’abdiquer sa victoire.