Points de vue

Mahmoud Azab - Régis Morelon : une amitié islamo-chrétienne (volet 2)

(Volet 2) Régis Morelon : « Notre amitié nous aide à avancer chacun dans notre foi »

Rédigé par François Boëdec | Dimanche 13 Juillet 2014 à 06:00

Mahmoud Azab, décédé le 29 juin 2014, était conseiller pour le dialogue interreligieux auprès du grand imam d’Al-Azhar Ahmad al-Tayyeb. En guise d'hommage, Saphirnews publie l'entretien croisé que le Pr Azab (qui était alors enseignant à l’Université d’Al-Azhar) et le P. Régis Morelon (qui fut directeur de l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO) du Caire, de 1984 à 2008) avait accordé à François Boëdec, pour la revue « Croire aujourd'hui ».
Deuxième volet de cet entretien avec Régis Morelon, dominicain.



Le P. Régis Morelon, durant la soirée d'hommages rendus à Mahmoud Azab, le samedi 5 juillet 2014, à l'Espace Scribe-L'Harmattan (Paris), à laquelle une quarantaine d'amis, de proches et de collègues a assisté.

Croire aujourd’hui : Comment expliquez-vous votre amitié ?

Régis Morelon : Mahmoud Azab avait un grand attachement au P. Anawati qui avait su créer un climat de confiance autour de lui. À travers les différentes rencontres, Mahmoud a sans doute trouvé chez nous un espace de liberté. Je me suis glissé là-dedans, dans cette confiance qu’il avait pour le P. Georges Anawati. L’hommage officiel que nous avons présenté ensemble à l’opéra du Caire après la mort de ce dernier a été un moment très important dans notre relation. Aujourd’hui, nous nous voyons peu, mais c’est toujours le même plaisir quand nous nous retrouvons. D’une certaine façon, c’est une rencontre entre croyants, mais une rencontre qui n’est pas explicitement musulmane de son côté, et chrétienne du mien. C’est plutôt une rencontre humaine à base religieuse. Nos discussions ne portent pas toujours sur des sujets religieux, mais je pense que le religieux sous-tend de la même façon tous nos rapports. J’ai été très touché le jour où, partant au Tchad, il m’a dit : « Je te confie ma fille aînée, c’est toi qui en est responsable. »

Qu’avez-vous découvert par votre relation ?

Régis Morelon : Mahmoud m’a fait approfondir beaucoup de choses dans ma propre foi. Il n’y a entre nous aucune volonté de prosélytisme, mais un respect profond de l’un pour l’autre. On se pose mutuellement des questions non pas pour gêner ni embarrasser l’autre, mais pour permettre d’avancer un peu ensemble. Je crois que l’islam, bien conduit, peut être un pôle critique important dont peut bénéficier le christianisme. Par exemple, avant que je ne sois en contact avec l’islam, la Trinité était pour moi un problème théorique, maintenant c’est une réalité vivante. J’ai avancé dans la compréhension de la Trinité grâce à l’islam, par un certain nombre de textes, par des questions posées par mes amis musulmans. La théologie chrétienne pourrait se renouveler énormément si elle prenait au sérieux les critiques qui lui sont faites par les grandes religions comme l’islam.
Prenons un exemple : quand je parle avec Mahmoud et d’autres amis musulmans de l’amour de Dieu, je constate qu’ils n’ont aucun vocabulaire dogmatique pour en parler. Mais la façon dont ils essayent d’en vivre critique radicalement un discours chrétien qui a le vocabulaire mais qui n’a pas toujours l’expérience. C’est en ce sens-là que l’islam est une critique radicale du christianisme : il nous oblige à expliciter et à vivre les mots que l’on prononce si facilement.
Je ne dis pas qu’il soit possible de vivre cette même expérience avec tous les musulmans, mais Mahmoud regarde les choses d’en haut. Avec des personnes comme lui, on peut énormément progresser, se convertir continuellement. Ce qui nous rapproche le plus, c’est sans doute un certain type de foi, suffisamment profonde pour être parfaitement libre vis-à-vis de son expression. Mahmoud est quelqu’un d’incroyablement libre.

Quels sont les obstacles à la rencontre ?

Régis Morelon : On a des modes d’approche qui sont différents, quelque chose d’irréductible, et il ne faut surtout pas essayer de dire que c’est la même chose. Mais il me semble que nos rapports permettent que sa foi s’approfondit de son côté, et la mienne s’approfondit du mien. Je n’ai pas à être déçu de voir qu’il n’a pas le même chemin que moi ; je dois l’admettre une fois pour toutes. Je ne sais pas si lui a une lecture musulmane de mon rapport à Dieu ; mais moi, j’ai évidemment une lecture chrétienne de son rapport à Dieu. J’y vois une médiation du Christ, comme dans toute démarche religieuse authentique. Je vis cela très fort dans la célébration de l’eucharistie. Je célèbre en considérant vraiment le peuple musulman comme peuple de Dieu. Leur manière d’approcher Dieu me conduit naturellement à les faire participer à ce mystère de l’eucharistie.

À partir de cette expérience d’amitié, quel regard portez-vous sur le dialogue islamo-chrétien ?

Régis Morelon : Il est bien évident que la rencontre interpersonnelle est primordiale. Mais le dialogue officiel avec l’Église est important. J’ai participé à plusieurs rencontres entre le Vatican et l’Université d’Al-Azhar. La reconnaissance des grandes institutions l’une par l’autre n’est jamais inutile. Les dialogues prétendument dogmatiques où l’on rencontre toujours les mêmes personnes dans des congrès à travers le monde sont sans doute plus creux.
Mais je crois quand même que ces rencontres ne sont pas non plus inutiles. Elles permettent de se connaître, et cela fait progresser certains points. Ce sont notamment des occasions où l’on peut mettre un terme à des stupidités dites les uns sur les autres. Il faut savoir se dire les choses. Certes, le fait qu’il n’y ait pas d’instance représentative de l’islam n’aide pas toujours au dialogue. Chacun peut parler au nom de l’islam. Si bien que, devant certaines prises de position musulmane, Mahmoud disait : « Cela, c’est son point de vue. Moi, j’en ai un autre. » J’admire beaucoup son courage et sa foi. II est capable de dire à des musulmans qu’ils disent des imbécillités sur les juifs et les chrétiens. Sa grande connaissance du Coran et de la Bible est très précieuse pour cela.

Première parution de cet article dans Croire aujourd'hui, n° 121, 1er novembre 2001.

Enseignant au Centre Sèvres, le P. François Boëdec a été rédacteur en chef de la revue Croire aujourd'hui.