Points de vue

Liquidation des ONG russes en tant que classe d'agents étrangers : le cas symbolique de Memorial

Rédigé par Dagun Deniev | Jeudi 30 Décembre 2021 à 12:55

L'emblématique organisation russe de défense des droits de l'Homme, Memorial, a été dissoute, mardi 28 décembre, par la Cour suprême de Russie. Elle vient ainsi de partager le sort de certaines autres ONG russes indésirables pour le Kremlin, comme la Fondation anti-corruption (FBK), liquidée en juin 2021, ou OVD-Info dont l'agence de surveillance des communications dans le pays, Roskomnadzor, a bloqué le site Internet le 20 décembre. Trente ans après la disparition de l'URSS, on semble assister à sa résurrection progressive.



L'année 2021 s'achève en Russie comme elle avait commencé : par l'offensive des autorités contre la démocratie et les droits de l'Homme. Rappelons qu'en janvier-février 2021, les forces de l'ordre avaient massivement réprimé les manifestants descendus dans la rue pour protester contre l'arrestation de l'opposant numéro 1 du pays, Alexeï Navalny, qui venait de rentrer au bercail depuis l'Allemagne où il était en convalescence après son empoisonnement à un agent neurotoxique en août 2020, en Sibérie.

L'enquête des médias The Insider, Bellingcat et CNN publiée en décembre 2020 tend à démontrer que la tentative d'assassinat de l'opposant était l'œuvre du Service fédéral de sécurité de Russie (FSB), anciennement KGB. À croire que le changement d'abréviation n'implique pas forcément le changement des méthodes, d’autant plus que les empoisonneurs de Navalny sont impliqués, selon ces trois médias, dans le meurtre d'au moins trois autres activistes en Russie, entre 2014 et 2019.

Des « agents de l'étranger », une étiquette aux lourdes conséquences

Après l'emprisonnement du principal adversaire du Kremlin, le resserrement de vis s'était poursuivi en juin par la fermeture de son organisation, la Fondation anti-corruption, jugée « extrémiste ». Et cette tendance est allée crescendo ces derniers jours. Lundi 20 décembre, un tribunal de la banlieue de Moscou a pris la décision de bloquer l'accès au site OVD-Info, spécialisé dans la couverture des répressions politiques dans la Russie actuelle.

Une semaine plus tard, lundi 27 décembre, une figure régionale de Memorial, l'historien Iouri Dmitriev, a vu sa peine de 13 ans de prison alourdie à 15 ans dans l'affaire de pédopornographie que ses partisans dénoncent comme un coup monté pour venger la découverte par lui d'un gigantesque charnier, Sandarmokh, dans l’extrême nord-ouest de la Russie, où le NKVD, ancêtre du KGB, avait exécuté environ 9 000 personnes dans les années 1930. Dernièrement, c'est l'ensemble de l'organisation Memorial avec toutes ces branches qui a été « liquidée » par la justice.

En cause officiellement : ses manquements à la très controversée loi sur les « agents de l'étranger » qui oblige les associations et les médias recevant un financement, même occasionnel, de l'étranger à s'affubler de cette étiquette infamante dans chacune de leurs publications, ce qui fait fuir tout annonceur potentiel et tout interlocuteur officiel, ces derniers craignant de se discréditer par intelligence avec ceux qui s’apparentent aux fameux « ennemis du peuple » de l'époque soviétique.

Les véritables motivations qui ont amené le Ministère public à exiger la liquidation de l'ONG sont évidemment d'ordre politique, le procureur laissant percer le bout de l’oreille en affirmant dans son réquisitoire final que Memorial « déforme la mémoire historique » et fait passer l'URSS de Staline pour un « État terroriste ». L'une des cadres dirigeantes de Memorial, Alexandre Tcherkassov, note à ce propos que, « dans les premières décennies du pouvoir soviétique, ce dernier ne se cachait pas que la terreur était un instrument de son ingénierie sociale. Or, aujourd'hui, les falsificateurs de l'histoire aimeraient tout retoucher, tout atténuer et transformer notre passé en un parc d'attractions ».

Une organisation trentenaire

Memorial a vu le jour à la veille de la dislocation de l'Union soviétique, à la fin des années 1980, à l'initiative d'une poignée de dissidents, en particulier le savant Andreï Sakharov, prix Nobel de la paix en 1975.

Dès ses débuts et jusqu'à nos jours, cette « société historico-éducative, caritative et de défense des droits de l'Homme » œuvre, entre autres, dans la perpétuation de la mémoire des crimes du stalinisme, dans la création de la banque de données sur les victimes et les bourreaux de la machine répressive soviétique, dans le suivi et répertoriage des violations des droits humains dans la Russie post-soviétique et dans l'établissement d'une liste de prisonniers politiques persécutés par le régime en raison de leur opinion politique ou de leur appartenance à un groupe ethnique, religieux ou autre. Ce dernier point a d'ailleurs valu à Memorial d'être accusé par le Parquet d'« apologie du terrorisme » : nombre de ces prisonniers politiques sont en effet des membres d'organisations reconnues comme « terroristes » par la Russie telles Hizb ut-Tahrir par exemple.

Ses activités en Tchétchénie

Au cours de son histoire, Memorial a été touchée d'une manière ou d'une autre par différents « points chauds » de l'espace post-soviétique et en premier lieu par deux guerres dévastatrices qui se sont déroulées en Tchétchénie au tournant des XXe et XXIe siècles. Durant toute cette période, l'organisation inventoriait les exactions commises par l'armée russe à l'encontre de la population civile, contribuait à la libération des soldats russes faits prisonniers par les Tchétchènes, dressait un bilan des victimes et des disparus.

En 2001, elle crée le site d'information Kavkaz-Usel qui reste à ce jour une référence pour quiconque s'intéresse à l'actualité du Caucase. Son engagement sur le terrain irrite les autorités russes et leur représentant local, Ramzan Kadyrov. Quand en 2009, la collaboratrice de l'antenne tchétchène de Memorial, Natalia Estemirova, est enlevée et abattue par, apparemment, des membres d'escadrons de la mort, qui pratiquent depuis des années les disparitions forcées et les exécutions extrajudiciaires dans la région, le président de Memorial, Oleg Orlov, désigne ouvertement Kadyrov comme responsable de cet acte. Ce dernier porte plainte pour « préjudice à sa réputation » (pas très fameuse de toute façon, à vrai dire), mais n'obtient au tribunal qu'une infime partie des dommages et intérêts qu'il réclamait. Insatisfait, il attaque de nouveau Orlov en justice, cette fois pour « diffamation », mais perd le procès.

Six mois après l'assassinat de Natalia Estemirova, Memorial rouvre son bureau en Tchétchénie pour continuer à documenter les abus du régime en place, mais en 2018, le responsable du bureau, Oyub Titiev, se voit arrêter et condamner à quatre ans de prison pour de fausses accusations, ce qui oblige Memorial à se retirer définitivement de la Tchétchénie afin de ne plus mettre en danger ses collaborateurs locaux.

Quelle suite après sa liquidation ?

Memorial a fait savoir qu'elle ira en appel contre sa liquidation. Notons au passage le côté un peu symbolique de ce terme, qui n'est pas sans rappeler une des formules consacrées des massacres staliniens : « liquidation des koulaks en tant que classe ».

Après avoir épuisé les recours à l'intérieur du pays, l'organisation a l'intention de porter l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH), qui vient de demander à la Russie de suspendre la dissolution de Memorial le temps qu'elle statue sur la plainte de 13 ONG russes dont Memorial, déposée en 2013 contre la loi sur les « agents de l'étranger » et qui est toujours pendante. Il est difficile de dire si Moscou accédera à cette demande de la CEDH.

En attendant, une autre célèbre association russe, le Comité d'assistance civique, dirigée par Svetlana Gannouchkina, membre de Memorial, et qui apporte une aide juridique aux migrants et aux réfugiés, vient de recevoir une bien mauvaise nouvelle : son bailleur lui ordonne de vider les lieux... Comme quoi, le rouleau compresseur ne semble pas prêt de s'arrêter.

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Dagun Deniev est diplômé en Master de langue, littérature et civilisation russes à l'Université de Genève. D'origine tchétchène, ce réfugié russe en Suisse est l’auteur de Carnets d'un requérant d'asile débouté (Edilivre, 2020).

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