Points de vue

Le dioula, le musulman au pays de l’ivoirité

Rédigé par Amara Bamba | Dimanche 23 Janvier 2005 à 00:00

Les Dioulas de Côte d’Ivoire ont un passé historique commun avec les populations musulmanes du Mali, du Burkina Faso, de la Guinée, très présentes en Côte d’Ivoire. Ils émanent de l’Empire du Mali, qui fut un empire islamique africain. Avec la colonisation et la création des États modernes, ils se retrouvent répartis dans différents pays. Mais leur religion traditionnelle reste un islam à forte tendance soufi.



La répression, qu’organise M. Bédié, amalgame immigré-dioula-musulman- nordiste. Tous sont indifféremment victimes des descentes de police.

Avant les années 1980, les Dioulas étaient peu présents dans la vie politique ivoirienne. Ayant résisté à la colonisation sur la base de convictions religieuses, ils ont boycotté l’enseignement scolaire même après l’indépendance. De ce fait, ils n’avaient pas accès aux instances de direction de l’administration réservée aux élites universitaires. Cependant, les Dioulas ont prospéré dans le secteur du petit commerce au point que leur langue est devenue la langue parlée sur tous les marchés populaires. Le secteur du transport est aussi leur chasse gardée.

Vingt ans après les indépendances, leur présence démographique et leur poids économique comparés à leur absence politique n’ont pas manqué de susciter des frustrations. Au moment où, après la construction d’une cathédrale au Plateau (quartier des affaires d’Abidjan), le pays se dotait d’une basilique − réplique de Notre-Dame de Rome −, des voix se sont élevées dans les mosquées pour réclamer plus d’égalité dans le traitement de la question religieuse.

« Ce n’est pas parce que nous n’avons jamais rien dit que nous n’avons rien à dire », avait déclaré M. Boikary Fofana, prédicateur et porte-parole du Conseil supérieur des imams (COSIM). Cette phrase avait entraîné des représailles policières à l’encontre du prédicateur.

Car les mosquées et les imams étaient sous le contrôle du ministère de l’Intérieur, au même titre que la Police nationale. Durant les salât de l’Aïd, par exemple, le préfet, le sous-préfet ou le commissaire de police s’installait devant l’imam : face aux fidèles, le dos tourné à la Qibla. En célébrant l’office, L’imam se prosternait ainsi à ses pieds, suivi par la foule de fidèles.

L’accession à l’indépendance n’avait pas modifié ces rapports instaurés par le colon. Les relations vers le Maghreb, le Proche et le Moyen-Orient faisaient encore l’objet de contrôles de police et de douane poussés. La langue arabe n’était pas enseignée dans les écoles.

En 1960, quand il fallut choisir entre l’enseignement de l’arabe, de l’allemand et l’espagnol, le Président Houphouët Boigny avait déclaré : « Entre la langue des riches et la langue des pauvres, je choisis la langue des riches. » L’arabe fut écarté.

C’est ainsi que la communauté musulmane de Côte d’Ivoire s’est retrouvée isolée du monde arabo-islamique. Les projets d’écoles islamiques modernes se heurtaient toujours à des dispositions administratives. Le voyage rituel à La Mecque, le hajj, était entouré d’obstacles, car le pays n’avait d’ambassade en Arabie Saoudite. Il en avait une à Rome et une autre au Vatican.

Ce traitement de l’islam en Côte d’Ivoire, hérité de la période coloniale, était d’actualité lorsque le musulman M. Ouattara fut nommé Premier ministre. Ce choix fut donc interprété dans les mosquées comme une promotion, le signe d’une reconnaissance et d’une bienveillance envers une communauté et sa religion.

Sous le pouvoir de M. Bédié, le discours national socialiste fut donc particulièrement orienté contre les musulmans et leurs symboles. Le clergé catholique se prononça sur la question en exprimant son « vœu que la Côte d’Ivoire ne soit pas gouvernée par un musulman ». Ce qui fera dire à M. Boikary Fofana que « ce qui se passe est une guerre ethnico-religieuse axée contre les musulmans de Côte d'Ivoire et orchestrée par l'Église catholique ».

Commentant les résultats d’une enquête nationale sur « l’immigration musulmane en Côte d’Ivoire », rendue publique en avril 1999, le prédicateur en qualifiera les conclusions de « fausses et visant à manipuler la vérité historique ». Mais, précise-t-il, « les musulmans ne veulent pas le pouvoir. Mais, on ne peut accepter que, parce que je suis musulman, je perde une partie de mes droits de citoyen ».

Le concept de l’« ivoirité » infiltre le discours politique, puis s’installe dans le discours médiatique. L'« ivoirité » est à distinguer de l'« ivoirisation des cadres », lancée par Houphouët. Autant l'« ivoirisation » avait encouragé l’accès à la nationalité ivoirienne autant l'« ivoirité »» préconise des distinctions entre les Ivoiriens selon qu’ils sont de père et/ou de mère ivoiriens.

C’est un schéma de citoyenneté proche de la « préférence nationale », défendue par le Front national de Jean-Marie Le Pen. Des écrits journalistiques, d’une rare violence, s’en font l’écho dans les colonnes des quotidiens proches du pouvoir. Les idées et les pratiques de ségrégation et l’exclusion finirent par devenir choses courantes dans le pays.

Comme dans l’Allemagne des années 1930, comme dans la France des années 1970, les idées nationalistes enrobées de socialisme ont germé sur le sol ivoirien. C’était l’automne. Le triste automne ivoirien.

Par un coup d’État spontané, l’armée prit le pouvoir le 24 décembre 1999. L’événement fut qualifié de « cadeau de Noël » à la veille du nouveau millénaire. Pour la première fois, dans l’Histoire de la Côte d’Ivoire, des hommes en uniforme apparurent à la tête des plus hautes instances de l’État. M. Bédié négocia son exil à Paris. Les militaires promettaient des élections libres et démocratiques. L’on pouvait donc espérer la fin de l’automne. On pouvait rêver de printemps. Le rêve sera de courte durée. Le ver était dans le fruit.